(Une nouvelle Séville en Afrique du Nord : Juifs de Debdou (Maroc

Une nouvelle Séville en Afrique du Nord : Histoire et généalogie des Juifs de Debdou (Maroc)

Les Éditions Élysée, du Québec, sont fort attentives à notre passé sépharade – n’oublions pas qu’il y a plus de vingt mille Juifs orientaux, principalement marocains, installés autour de Montréal, et francophones, cohabitant harmonieusement avec les quelque 150000 Ashkénazes canadiens, et anglophones -, comme on a pu le voir à travers l’article dans le numéro précédent (décembre 2001 de La Lettre Sépharade) consacré au “Diction-naire biographique du monde juif sépharade et méditerranéen”. Travail qui relevait du bilan de nos richesses culturelles.

Ces éditions avaient publié en 2000 (mais l’ouvrage vient seulement de nous parvenir), avec déjà ce même souci d’inventaire du passé glorieux du monde sépharade, ce beau livre richement illustré sur “Une nouvelle Séville en Afrique du Nord”, sur cette communauté de Debdou, si méconnue désormais, et qui fut naguère si glorieuse. Joseph Cohen Sabban, éditeur et maître d’œuvre de cet ouvrage, rassemble au milieu d’une riche iconographie divers textes d’auteurs aussi différents que le rabbin israélien Eliyahou Marciano, natif de Debdou, et le pied-noir Maurice Laquière (fidèle à une vocation antisémite connue), le romancier marocain Moulay Abdelhamid Smaili, dont la sympathie pour le monde juif de son pays nous va droit au cœur, et le signataire de ces lignes dont les grands-parents paternels s’étaient enracinés des siècles durant dans la “Séville marocaine”, enfin et surtout le pionnier des études debdoubies Nahoum Slouschz, auteur d’une “Étude sur l’histoire des Juifs et du Judaïsme du Maroc” publiée en 1906 et actualisée pour l’occasion. Signalons aussi la plume du préfacier David Bensoussan, de Montréal (et antérieurement de Mogador), lui-même écrivain qui s’est illustré, naguère, par trois volumes de réflexions sur le parcours historique des Hébreux.

On a toujours su que Debdou, petite bourgade marocaine au pied de l’Atlas, avait été peuplée par des Juifs espagnols, mais ce que ce livre nous apprend, c’est que leur exil ne fut pas consécutif à l’édit d’expulsion de 1492, mais la conséquence des massacres espagnols de 1391, si meurtriers en particulier à Séville (ailleurs aussi, certes, et rappelons qu’à Majorque les Juifs, cette année-là, optèrent collectivement pour le baptême et changèrent de nom en même temps que de religion : on trouve un Ben Xuxen qui deviendra Flor, puisque ce patronyme dit la fleur de lis, en espagnol azucena). Qu’ont-ils de particulier, ces Juifs de Debdou ? D’abord, le fait qu’ils furent longtemps majoritaires dans ce bourg, composant en fait les trois quarts de la population. Le père Charles de Foucauld y séjourna en 1883-1884, et y apprit même, dit-on, l’arabe et l’hébreu, ce qui lui permit de traverser le Maroc et de pénétrer les milieux arabes déguisé en rabbin !

Ces gens de Debdou gardèrent farouchement la mémoire de leur ville d’origine, je le sais d’expérience : mon père dont le père était natif de ce bourg m’avait affranchi une fois pour toutes dans mon jeune temps : à Debdou, disait-il, il y a un oued qu’on appelle “Isbilliya”, qui est le nom arabe de Séville (et j’ai moi-même publié un petit livre en 1970 intitulé Isbilia, si fort était cet attachement). La légende veut que le rabbin qui mena ces exilés de Sépharad – des megorachim, qu’on oppose aux juifs autochtones appelés tochavim – aux contreforts de l’Atlas, voyant que ce bourg connaissait une grave pénurie d’eau qui allait handicaper la future installation de la tribu, aurait frappé de son bâton un rocher d’où jaillit une source, andalouse, certes, puisque joyeuse et babillarde, et c’est pourquoi encore aujourd’hui, lieu de pèlerinage et d’adoration, Debdou vénère toujours la “source de Séville”.

Commerçants et agriculteurs ou éleveurs, les Debdoubis se caractérisaient surtout par leur application à l’étude et à l’écriture de la Torah : beaucoup d’entre eux furent des Sofer, des scribes et des rabbins, et ce livre reproduit un de ces fameux Sefer Torah, pour certains recueillis et conservés en Israël. L’usage de l’hébreu était courant parmi cette communauté, comme l’attestent, dans l’iconographie, nombre de pièces juridiques et de kétouboth de mariage (nous avons, dans ma famille, conservé un acte de vente de mon grand-père, entièrement rédigé et signé en hébreu). D’ailleurs, à Alger dans les années quarante, comme plus tard à Paris dans les années soixante, il y avait une tradition de rabbins marocains et de savants talmudistes. La science de l’écriture, ce livre entend le montrer, ne fut donc pas l’apanage des seules communautés d’Europe centrale ou de Lituanie. Il y a eu, jusqu’à nos jours, d’appréciables hébraïsants, et même des rabbins miraculeux issus des mellahs marocains.

La généalogie proposée dans ce livre, et établie par Rabbi Eliyahou Marciano, est la plus complète à ce jour, car elle regroupe bon nombre de patronymes autour de quatre grandes familles, de structure pyramidale : les Cohen Scali, les Bensoussan, les Marciano et les Benhamou. Mais on trouve aussi des patronymes affiliés : Anconina, Benaïm, Benguigui, Bensadoun, Bensultan, Marelli et Tordjman. Et bien d’autres branches collatérales. Une petite note biographique complète les tableaux généalogiques que chacun pourra lire avec intérêt, voire avec passion s’il reconnaît, ici ou là, quelque ancêtre en son incertaine pérégrination. Car en définitive, que faisons-nous en nous tournant vers ce passé, sinon suivre à la trace, une fois de plus, les descendants de ces Hébreux qui se définissaient déjà comme le peuple du Passage ?

Albert Bensoussan
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