Temoinages- Souvenirs et reconnaissanceJe me souviens de mon écoleMarcel Bénabou

Souvenirs et reconnaissance

Je me souviens de mon école

Marcel Bénabou

Dans cette " mémoire obstinée " dont j'ai récemment tenté de restituer les fragments, l'école de l'Alliance de ma ville natale Meknès, occupe une place spéciale. Car, plus peut-être que les autres enfants de mon âge, j'ai entretenu avec cette institution des rapports étroits.

Avant même d'y entrer comme élève en octobre 1945 et d'y passer cinq années, j'avais eu quelques bonnes raisons de m'en sentir proche. Et pas seulement parce que les deux bâtiments qui la constituaient se trouvaient, comme par une sorte de prédestination, à quelques pas de la maison de mes parents.

En fait, c'est comme refuge, comme lieu de protection, que je l'ai d'abord perçue. Un de mes plus anciens souvenirs remonte aux années de guerre (1942 ou 1943) et concerne l'école des garçons. Dans la vaste cour de celle-ci, une série de tranchées parallèles avait été creusée, destinées – c'est du moins ce que j'ai toujours supposé – à accueillir la population du quartier en cas de bombardement. Je me rappelle être allé plusieurs fois contempler en famille, avec un sentiment de sécurité mêlé d'un brin de fierté, ces étroites et profondes excavations. Mais pour autant que je me souvienne, je ne me rappelle pas d'avoir jamais vu personne aller s'y abriter. Dès cette époque, l'école était donc devenue pour moi le prolongement naturel de ma maison. Déjouant la sourcilleuse surveillance maternelle, il m'arrivait souvent (je n'avais que la rue à traverser) de me glisser – au risque de m'écorcher les mollets ou le visage – à travers une épaisse barrière de buissons pour pénétrer dans la cour de l'école des filles, à l'heure de la récréation.

Je m'y sentais tout à fait en famille : une partie des élèves étaient mes cousines ou mes voisines; une de mes sœurs y enseignait, ainsi qu'une de mes belles-sœurs; quant aux autres maîtresses, elles étaient souvent des proches.

Lorsqu’enfin je fus admis comme élève à l'école des garçons, ce fut pour moi le début d'une série de plaisirs. J'aimai jusqu'au moindre objet de ma nouvelle salle de classe : l'estrade et le bureau de bois du maître, les tendres craies de couleur qui s'écrasaient doucement sous les doigts, le chiffon humide glissant sur le tableau noir, le globe terrestre tournant autour de son axe, les cartes murales (je me souviens surtout de celle qui était intitulée : Les peuples de la Gaule à l'époque de Jules César) et la série d'images représentant Jeanne d'Arc à la bataille d'Orléans, Saint-Louis rendant la justice sous un chêne, Le sacre de Sa Majesté l'Empereur Napoléon 1er… Mais ce que j'aimais par-dessus tout, c'est que chaque année m'offrait l'occasion de pénétrer plus avant dans un univers fascinant : celui que je découvrais à travers les textes assemblés dans ce volume que l'on appelait " livre de lecture ". Dès que je l'avais en main, peu avant la rentrée, je sautais par-dessus les chapitres du début, encombrés de leçons de grammaire et d'orthographe, et je courais aux pages finales, réservées aux vraies " lectures " : c'étaient de petits textes de fiction, les premiers que j'ai eu l'occasion de lire, et qui me firent éprouver les frissons d'un plaisir inconnu…

Mais d'autres moments, tout aussi intenses, me reviennent périodiquement en mémoire : les parties de billes sous les faux poivriers de la cour, tandis que nos maîtres échangeaient à mi-voix les derniers potins et que le directeur, majestueux et solitaire, faisait les cent pas devant son bureau ouvert, en attendant de pouvoir notifier impérieusement à tous, par trois coups stridents de son sifflet à roulette, la fin de la récréation; les réjouissances qui marquaient rituellement les derniers jours torrides de l'année; les leçons s'allégeaient, on célébrait l'arrivée prochaine des vacances dans un feu d'artifice de rondes et de chansons, inlassablement hurlées sous les fenêtres du directeur, qui, ces jours-là, consentait à prendre un visage moins sévère.

Ma scolarité à l'Alliance s'acheva en cet avant-dernier jour de juin 1950 où je découvris avec bonheur ce que pouvait être une " distribution des prix ", C'était la première dans notre école, et elle coïncidait exactement avec mon onzième anniversaire. Elle avait été préparée avec soin. Une représentation théâtrale avait même été prévue. La " scène " avait été dressée en plein air, sous les arbres. Les maîtres au grand complet, ainsi qu'un certain nombre de parents, dont les miens, étaient là. Mais ce qui donnait du lustre à l'événement, c'était la présence des " autorités " : aux côtés du président de la communauté et du grand rabbin, trônaient, majestueux et graves, le pacha dans sa djellaba blanche et le général dans son uniforme. J'avais été choisi pour interpréter le rôle principal, celui du mari, dans une farce médiévale intitulée La farce de la femme muette. Je l'avais répété pendant des semaines, et jusqu'à ces dernières années, quelques fragments de ce texte traînaient encore dans ma mémoire. Une très charmante élève de l'école des filles me donnait, si je puis dire, la réplique, ce qui ajoutait du piquant à la chose. Le moment le plus fort vint pour moi juste après la représentation : sous les applaudissements, je reçus des mains du pacha un beau et lourd volume, relié et doré sur tranche, qui allait pour longtemps concrétiser cette notion demeurée jusque-là bien abstraite, celle de " prix d'excellence ". Le livre était intitulé Peau de pêche. Il fut pendant quelques années le plus bel ornement de ma bibliothèque.

Les nouveaux cahiers (juillet 2000, rf 22) 

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page 2-5

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