Juifs du Maroc a travers le monde –Robert Assaraf

Alors qu’en 1949 le sultan disait regretter les éventuels départs, mais ne pas vouloir les interdire, Mohammed V affirmait maintenant vouloir, dans l’intérêt même du pays retenir les Juifs, et allait même jusqu’à considérer les candidats au départ comme des « déser­teurs ».

Des propos dont il faut toutefois relativiser la portée. Dans un premier temps, le problème de l’émigration vers Israël, reçut une solution plus humanitaire que politique, malgré les pressions exercées par les organes de presse de l’Istiqlal. Il était impossible de stopper un tel mouvement. Au moment de l’indépendance, près de 60 000 candidats au départ étaient inscrits dans les bureaux de la Kadima (« En Avant »), et 20 000 d’entre eux disposaient même de passeports émis par les anciennes autorités du Protectorat. Le gouvernement se refusa à annuler la validité de ces passeports, à la grande colère du quotidien El-Rai el-An: qui réclamait, au nom de la solidarité arabe, l’arrêt total de l’émigration organisée :

Nous ne pouvons tolérer que les sionistes impérialistes recrutent parmi les Juif marocains, qui sont des citoyens du royaume, les futurs colons d’une terre arabe qui appartient aux Palestiniens. Nous ne pouvons être complices de cette injustice C’est pourquoi le ministère de l’Intérieur doit prendre les mesures immédiates qui s’imposent : ne plus accorder de passeports collectifs aux Juifs et ne pas autoriser le départ de ceux qui veulent se rendre en Israël,

Le camp de transit de la route de Mazagan, où Kadima regroupait avant leur départ les candidats à l’alyah, continua à fonctionner sans entraves après la proclamation officielle de l’indépendance le 2 mars 1956. Fin mai, les autorités annoncèrent toutefois leur intention de mettre fin à l’immigration organisée et de fermer définitivement le camp de la route de Mazagan, « cet État dans l’État ».

Des policiers furent immédiatement postés à l’entrée pour arrêter le flot des nouveaux venus, qui s’était accéléré au fur et à mesure des rumeurs sur l’interdiction prochaine de l’im­migration. À ce moment, les baraques de fortune prévues pour 1 500 personnes accueillaient 9 000 candidats à l’alyah dans des conditions sanitaires effroyables. Les autorités tentèrent, en vain, de les disperser, par la persuasion d’abord, par la menace ensuite, et de les convaincre de revenir dans leurs foyers.

Les autorités marocaines se trouvaient désormais confrontées à un dilemme : que faire de ces milliers de candidats au départ ? La question était complexe et avait de nombreux enjeux internationaux. Le Maroc à peine indépendant pouvait-il se permettre de violer le principe de la liberté de circulation inscrit dans la Déclaration des droits de l’homme, à laquelle il venait : adhérer et de violer les engagements pris ?

Des négociations secrètes s’engagèrent avec Jo Golan, représentant du Congrès juif mondial, et aboutirent, à la mi-juin 1956, à un sage accord prévoyant l’évacuation du camp dans un délai de trois mois.

Toutes les personnes munies de passeports valables seraient autorisées à partir, discrète­ment de nuit, en dehors des heures de travail normal du port et de l'aéroport de Casablanca. Le sultan, qui avait participé personnellement à ces négociations en recevant Jo Golan, lui avait avoué qu’il autorisait les départs à contrecœur, estimant que la place des Juifs était au Maroc. Il en rendait en partie responsable son exil à Madagascar, qui ne lui avait pas permis d’être plus proche de ses sujets juifs pour les préparer à recevoir l’indépendance de leur pays.

L’application pratique de cet accord secret se heurta à des difficultés imprévues, notam­ment l’opposition de certains ministres de l’Istiqlal et le regain de tension au Moyen-Orient, avec la nationalisation par Nasser du canal de Suez, fin juillet 1956. Devant l’impasse, Si Bekkaï porta l’affaire devant le Conseil des ministres, le 20 septembre 1956. Le sultan, tres préoccupé par ce problème qui risquait d’entacher injustement le prestige de son pays, avait demandé une semaine auparavant aux dirigeants de la communauté de Casablanca de convaincre leurs coreligionnaires de ne pas quitter le Maroc. Mais convaincre n’est pas contraindre.

Aussi, après avoir demandé aux ministres s’ils avaient des objections contre l'accord, et après que nul d’entre eux n’eut exprimé d’opposition, Mohamed V avait conclu devant leur silence par cette formule d’apaisement : « Les Israélites aussi sont mes fils et je les aime. Je ne sais pour quelle raison il y en a qui veulent partir mais, si c’est leur volonté, que Dieu leur pardonne ! »

En tout cas, le chef de la Sûreté nationale, pourtant réputé pour son énergie et sa sévérité, leur pardonna, car, malgré la surveillance policière – ou à cause des faiblesses des policière -, près de 4 000 nouveaux candidats au départ s’étaient infiltrés dans le camp à mesure qu’il se vidait. Par mesure humanitaire, les autorités fermèrent les yeux sur ces arrivées imprévues.

La première crise de l’émigration trouva donc une solution humanitaire digne du tempérament de Mohammed V. L’aspect politique restait entier. Pour les 220 000 Juifs qui restaient au Maroc, le problème de la liberté d’émigration devint, pour des années, le principal sujet de préoccupation et, pour les partis politiques marocains, un des enjeux de leurs luttes. Ce problème empoisonna les relations judéo-musulmanes jusqu’à la mort de Mohammed V.

Le Congrès juif mondial, qui s’était imposé comme l’interlocuteur privilégié des jeunes autorités marocaines, après qu’il leur eut apporté son soutien dans la lutte pour l’indépendance, opta pour une solution risquée, mais généreuse : la référence à la Charte des Droits de l’homme qui garantit la liberté imprescriptible de circuler et d’émigrer au pays de son choix – y compris Israël.

Dès novembre 1955, la Voix des communautés reproduisit largement les déclarations en ce sens des représentants les plus qualifiés des deux grands partis politiques marocains aux deux grands journaux juifs de Londres. Au correspondant du Jewish Observer, Me Abderrahim Bouabid, représentant permanent de l’Istiqlal à Paris et membre de son bureau politique, avait confié :

La liberté de circuler ou de quitter le Maroc est une des libertés individuelles dont doivent jouir tous les citoyens marocains, sauf en des circonstances excep­tionnelles, comme en temps de guerre par exemple… Personnellement, je ne vois aucun inconvénient à ce que les Juifs marocains entretiennent des liens familiaux, culturels ou spirituels avec ceux (de leurs frères) établis en Israël. Notre vœu le plus cher est que la paix et le calme reviennent au Moyen-Orient afin que les relations deviennent normales entre musulmans, chrétiens et juifs.

De son côté, le secrétaire général par intérim du PDI, Me Benjelloun, avait assuré au correspondant parisien du Jewish Chronicle :

Puisque nous venons de vous affirmer que nous admettons la libre circulation des personnes, nous considérons qu ’aucun citoyen, quelle que soit sa confession, ne doit être privé de ce droit, et nous n’avons jamais envisagé d'en priver nos compatriotes israelites ni de nom opposer à leur liberté dans ce domaine, Nous considérons que l'émigration des Juifs marocains vers Israël est due en partie à un manque de confiance en l’avenir, et nous estimons que cette émigration est encouragée par une propagande abusive… Nom insistons sur le fait que notre appel est de nature à les persuader que tous les domaines de la vie marocaine leur étaient accessibles sans aucune restriction et que cette considération devrait les inciter à demeurer dam leur pays…

Dans ces conditions, il était compréhensible que le représentant du Congrès juif mondial, Jo Golan, ait pu conclure avec le chef de la Sûreté, Mohamed Laghzaoui, un accord qui revenait à confirmer le droit à la libre circulation, tout en interdisant l’émi­gration organisée. L’accord stipulait, en effet, que les Juifs marocains qui le désireraient pourraient continuer à quitter individuellement le pays au moyen de passeports valides délivrés sans entraves par le ministère de l’Intérieur.

Juifs du Maroc a travers le monde –Robert Assaraf – page 58-60

הירשם לבלוג באמצעות המייל

הזן את כתובת המייל שלך כדי להירשם לאתר ולקבל הודעות על פוסטים חדשים במייל.

הצטרפו ל 130 מנויים נוספים

מאי 2019
א ב ג ד ה ו ש
« אפר   יונ »
 1234
567891011
12131415161718
19202122232425
262728293031  
רשימת הנושאים באתר