Alliance Israelite Universelle

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Alliance Israelite Universelle

 

Brit

La revue des juifs du Maroc 

Les 150 ans de l'Alliance Israelite Universelle 

Avant-propos

Cent cinquante ans après la fondation de l'Alliance Israélite Universelle à Paris et un siècle et demi d'action éducative, culturelle et politique intense dans les communautés juives du Bassin Méditerranéen, est-il temps d'établir le bilan définitif de cette institution unique par son ampleur dans le monde juif? Ce serait aller trop vite en besogne, car l'AIU continue son action, les anciens auraient dit sa 'mission', et s'apprêterait même à la redéployer en créant de nouvelles écoles, en Israël notamment.

Cependant, comme pour toute entreprise humaine de cette envergure, il est permis d'essayer d'en retracer les lignes d'action et les retombées qu'elles ont eues dans les différentes sphères sociales et culturelles qui étaient visées, les communautés comme les enfants et adolescents qui ont suivi les classes de l'Alliance. Un tel tableau ne saurait être évidemment que très bref sinon télégraphique, et bien des études seront menées encore dans les prochaines générations pour éudier et analyser cette aventure unique en son genre et ses répercussions, en dehors des nombreuses centaines de travaux qui ont déjà été consacrées à ce sujet.

Sur le plan politique, les interventions et intercessions du Comité Central auprès d'autorités locales ou auprès de puissances étrangères en faveur des différentes communautés ou à l'occasion de diverses affaires concernant des groupes ou des personnes de ces communautés n'ont eu généralement que des résultats bien mitigés, l'Alliance ayant été le plus souvent identifiée aux intérêts français et souvent même à la politique coloniale française. 

La "régénération sociale et économique" des communautés juives du Bassin méditerranéen, qui a été pendant un siècle la devise fondatrice et conductrice de l'action éducative et culturelle de l'Alliance, n'a été que faiblement entamée, parce que ces transformations ne pouvaient se faire pour les communautés indépendamment des sociétés environnantes. Lorsque les premiers signes de ce changement socio-économique ont commencé à apparaître, aprèsla Seconde GuerreMondiale, les communautés se sont dispersées et désintégrées pour retrouver d'autres cieux plus favorables. 

L'action pédagogique et éducative dont ont bénéficié des centaines de milliers d'enfants et d'adolescents qui ont suivi les classes dans les différents réseaux scolaires de l'Alliance a été pour la plupart d'entre eux une source incontournable d'épanouissement, de savoir et de préparation aux défis et aux avantages de la vie moderne. Tous n'ont pu profiter de cette manne intellectuelle et culturelle, même parmi ceux qui ont été scolarisés, mais cette formation éducative moderne a offert aux plus doués une chance exceptionnelle de réussite personnelle et d'accomplissement humain.

L'Alliance ne s'est préoccupée sérieusement que bien tard des études hébraïques et juives pour ses élèves, après l'effroyable catastrophe dela Seconde GuerreMondiale seulement, mais elle a corrigé le tir depuis lors, à cause notamment de la création de l'Etat d'Israël et de la renaissance hébraïque qu'il a promue et menée au niveau national. 

L'Alliance a su former et endoctriner un important personnel enseignant, au dévouement et à l'engagement assez rares de nos jours, qui a su gérer au quotidien et dans des lieux bien différents les uns des autres aussi bien les idées-forces de la révolution culturelle qui animaient toute l'institution que la transmission des savoirs et des formes de vie qui en articulaient et illustraient les divers aspects. 

La collection d'articles réunie dans ce numéro spécial de "Brit" concerne les différents points évoqués ici. Elle offre un ensemble d'études et de témoignages personnels sur la marche des écoles, la politique communautaire menée, les formations scolaires et pédagogiques suivies et leurs répercussions sur les élèves, l'idéologie modernisatrice prônée et appliquée, les vocations ou même le 'sacerdoce' des enseignants, des promoteurs culturels et des leaders éducatifs, les enthousiasmes et les espoirs suscités.

Tous ces travaux témoignent du grand intérêt que suscite de nos jours l'œuvre éducative et pédagogique de longue haleine, qui a été inaugurée il y a un siècle et demi par l'AIU et qu'elle poursuit toujours, auprès des chercheurs du monde entier comme auprès de ceux qui ont bénéficié des formations et des enseignements offerts

Joseph (Yossi) Chetrit Université de Haifa.

 

Alliance Israelite Universelle

Je tiens à souligner que les photos sont la propriété exclusive de Sammy Elharar

Priere de respecter son desir de ne pas copier ces photos

 

 

 

Alliance Israelite Universelle..Issac Rouche (1906-1983) rabbin dans son temps

Eva Benzaquen-Rouche

L'auteure de cet article est la fille du Rabbin Rouche

Issac Rouche (1906-1983) rabbin dans son temps

Un regard aigu et pétillant, une attitude d'écoute généreuse, un humour bienveillant, une présence chaleureuse, une foi ardente en action et sans ostentation, c'est ainsi que l'homme Isaac Rouche nous apparaît.

Dès sa prime jeunesse, c'est l'aîné des garçons qui se sent la responsabilité de ses frères et sœurs… Dans la famille, le père raconte des histoires nourries du Midrach et du Zohar, mais aussi des traductions en langue arabe des romans d'Alexandre Dumas, de Victor Hugo… Toute sa personnalité en sera imprégnée. Dépositaire de la tradition musicale andalouse, le père sort son gros cahier où sont notés les modes et les paroles des chants que toute la famille chante par cœur…

De son grand-père, talmudiste et enseignant à Tlemcen – dont il porte le nom – il va entendre les légendes familiales, la voix dela Halakhaet l'exigence dans la compréhension du texte! dans les débuts il avait appris, comme c'était l'usage alors,la Bibleet sa traduction littérale en arabe littéraire — c'était un véritable délice que d'entendre, le soir du Séder, le Hallel chanté en hébreu puis traduit dans cet arabe qui collait si bien aux mots et à la mélodie ; il y avait chez lui ce désir de partager ce patrimoine en tenant ses auditeurs en haleine. Le service militaire fut un exil hors de la sphère communautaire, il y a pris la mesure de la confrontation avec le monde non-juif environnant et la nécessaire  recherche d'une place à la judéité pour le jeune conscrit…

Alliance Israelite Universelle..Issac Rouche (1906-1983) rabbin dans son temps

Eva Benzaquen-Rouche

L'auteure de cet article est la fille du Rabbin Rouche 

De cette immersion dans le monde non-juif nait en lui une soif qui ne tarit jamais, d'en connaître et d'approfondir les implications dans la vie et le comportement de la jeunesse juive. Très tôt, il médite à la lecture des œuvres d'Ahad Ha'am, de Pinsker, Herzl, traduit avec talent et passion les poèmes de Bialik et de Tchernichovsky…

Après avoir obtenu son diplôme de rabbin, il est nommé à la grande synagogue d'Oran dont le grand rabbin est David Askenazy ; des relations d'étude, quelquefois des confrontations "lechem chamaïm", établissent une véritable affection entre le maître et l'élève. Il prépare à la bar-mitzva son fils aîné Léon (Manitou). Leur estime   et leurs sentiments réciproques subsisteront leur vie durant. 

Enseignant au Etz Haïm, formant de nouveaux éducateurs et rabbins pour la communauté, il se préoccupe de l'avenir de la jeunesse un peu excentrée du judaïsme et crée le "Cercle d'études" où viendront affluer jeunes gens et jeunes filles qui fréquentent les universités et qui commencent à craindre les effets de l'ascension des nazis au pouvoir en Allemagne. Ces réunions, commencées dans les locaux de la grande synagogue, il aura le courage de les maintenir dans son appartement quand le danger se fera trop précis et malgré les avertissements, jusqu'au départ des jeunes gens avec les Forces et Françaises Libres au lendemain du débarquement américain.

 Quant à lui, avec conviction et courage, il s'engage pour le combat de la liberté, partant d'Oran comme aumônier avec les rabbins Jaïs et Mora.

Chaque soldat trouve en lui un accueil chaleureux et une efficacité dans ces moments où la guerre dévaste non seulement les corps mais aussi les consciences, En 1940, il fait partie du mouvement E.I.F. et participe au grand rassemblement Relizane où, accueillant une équipe métropolitaine, il fait la connaissance de Samy Klein avec qui il partage les espérances pour un avenir meilleur. (A son retour à Lyon, Samy Klein sera arrêté et assassiné parla Gestapo.) 

Au retour de la guerre, sa vie prend une nouvelle voie. Celui qu'on appellera le Capitaine Rouche s'installe au Maroc où, parallèlement à son travail d'aumônier dans l'armée française, avec le lieutenant L. Hazan, il va visiter les communautés où, dans les Mellah, le judaïsme est resté vivace et fervent mais où les jeunes voient se profiler d'autres horizons. 

 L'Alliance Israélite y est active mais c'est plutôt la laïcité qui s'y respecte. Il y a bien des professeurs d'hébreu, mais leurs méthodes pédagogiques sont archaïques. Avec l'aide de l'A.I.U., il crée à Casablanca l'Ecole Normale Hébraïque. Ses méthodes vivantes d'enseignement, la rigueur des programmes centrés sur tous les aspects de l'enseignement des matières juives, expriment .un véritable cursus universitaire du judaïsme

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Alliance Israélite Universelle – Photos de classe

Très vite, les locaux deviennent exigus et l'A.I.U., avec son délégué, M. Jules Braunschvig, vont faire construire de nouveaux locaux dans un nouveau quartier, à l'Oasis -la bien nommée- où l'équipe pédagogique sera constituée d'un groupe issu du "Cercle d'études" d'Oran. Il fait un grand périple de reconnaissance à travers le Maroc avec André Chouraqui, alors secrétaire de l'A.I.U., pour assurer à tous les jeunes Juifs de conditions modestes le droit au savoir et la possibilité de l'acquérir dans cette école. C'est au cours de ce voyage qu'un grave accident de voiture le laissera durant trois mois entre la vie et la mort.

Pour des jeunes vivant quelquefois dans des grottes du sud marocain, l'apparition de cet homme, capitaine français et en même temps Talmid 'ha'ham, devait être une véritable révélation, leur donnant confiance dans leur propre avenir. Aujourd'hui, nombre de ces "normaliens" sont dans des instituts de recherche en Israël, professeurs dans les universités ou écrivains en France, au Canada..

Vient la décolonisation, en 1955, et la fin du protectorat avec les "événements" qui s'en suivent. Comme nombre de ses coreligionnaires, il part en France avec sa femme et ses six enfants. Ce sont trois années difficiles avant qu'un poste de rabbin lui soit proposé en Suisse. Installé àla Chauxde Fonds durant dix ans, il redynamisera la communauté, insufflant à ses jeunes une foi plus active. Des réunions interconfessionnelles ont lieu, instaurant un dialogue ouvert et amical.

L'université de Neuchâtel l'appelle comme Privat-docent à la chaire de Talmud qu'il occupera jusqu'à son départ en Israël.

L'aventure, commencée à Paris au lendemain de la guerre par Jules Isaac et Edmond Fleg dans les amitiés judéo-chrétiennes, le passionne. Enfin, un vrai dialogue va pouvoir s'instaurer sur des bases de vérité et de parité entre Juifs et Chrétiens. C'est dans cet esprit qu'il participera aux "Sessions d'hébreu" organisées par le père Maigret pour faire connaître la voix juive dans le retour aux sources qu'amorce l'intelligentsia chrétienne. Il sera dans le monde juif religieux un des rares précurseurs en la matière et sa démarche ne sera pas toujours considérée positivement.

Comme tout homme fidèle à sa foi, inébranlable dans la pratique des Mitsvot, son exigence personnelle, il ne l'impose pas mais la propose avec tant de ferveur qu'elle gagne les cœurs.

Vivant au cœur de la tradition talmudique, connaissant aussi bien la grammaire que l'histoire juive, il fait coexister tous ces mondes dans une synthèse harmonieuse, exempte de la rigidité qui fait fuir les jeunes.

Dans ce parcours s'ancre évidemment son attachement à Israël, celui qui naît en 1948 mais aussi celui qu'il a toujours porté en lui à travers les textes traditionnels -la Bible, la liturgie, le Midrach… et quand vient l'heure de la retraite il fera une alyia, rejoignant trois de ses filles déjà installées à Jérusalem.

Dans son appartement de Guivat Modekhaï, il donne des leçons hebdomadaires suivies fidèlement par des Juifs aussi bien que par des non- Juifs.

Il repose au cimetière de Guivat Shaiil à Jérusalem où nombreux sont ceux qui viennent évoquer cet homme, disciple de Hillel, dont le but fut de joindre chaque jour l'amour du prochain à l'amour dela Thora.

 

Alliance Israelite Universelle…

Jules Braunschvig

Allocution prononcee pour l'anniversaire des trente jours du deces du Rabbin Rouche le 29.03.1984

Le Rabbin Isaac Rouche -1906-1983

Madame, Mes chers amis,

En me demandant de prendre la parole pour quelques instants ce soir, vous avez considere que vous vous adressiez a un vieil ami de M. le Rabbin Rouche. En effet, notre rencontre remonte a 1946  au Maroc et, des les premiers moments, s'est etablie entre nous une communication qui n'a pas cessee.

Ma premiere image fut celle de l'aumonier militaire, mon premier souvenir est celui d'un homme direct, optimiste, resolu, enthousiaste. Cet enthousiasme, il avait su le communiquer a ses jeunes disciples: feu Mediani, Hazan (qui vient d'exprimer si parfaitement nos regrets a tous de devoir ce soir marquer les trente jours ecoules depuis la disparition de notre ami), Amsellem, Nahon et Sebban, ceux-la meme qui, le 31 decembre1945, firent irruption chez moi a Casablanca au cours d'une soiree memorable. lis etaient comme le detachement precurseur ou, si vous voulez, les annonciateurs de la bonne nouvelle, celle de 1'arrivee de leur maitre.

Et des que je connus M. Rouche, nous devions conclure un pacte non ecrit, un pacte qui ne fut pas meme formule — celui d'unir nos efforts, les siens, ceux de son equipe et ceux de l'Alliance pour une grande entreprise au Maroc.

Au Maroc, nous nous trouvions un peu par hasard. En ce qui me concerne, ce serait trop long a decrire. Disons que mon grand-pere, Benjamin Braunschvig, y avait fonde la "Maison Braunschvig" dans les annees 1890 et que, sortant de cinq ans de captivite de guerre en Allemagne, j'y reprenais mes activites commerciales et industrielles. Membre du Comite Central depuis 1932, ayant, avec notre ami Marc Cohn retrouve derriere les flls barbeles de nos camps, reflechi a l'activite la plus necessaire au service du judaisme, j'etais convaincu que le judaisme marocain, avec ses traditions bien vivantes, sa structure d'ecoles de l'Alliance qui scolarisaient une tres large proportion des enfants juifs, offrirait un terrain d'action particulierement fertile

M. Rouche venait au Maroc avec exactement les memes espoirs, mais aussi avec des idees tres precises sur ce qu'il fallait faire. Aussi, lorsque reprenant un projet d'avant la guerre du au feu Grand Rabbin Liber, je suggerai la creation d'une ecole normale hebraique, commenca une aventure dont une grande part du merite revient a M. Rouche, car il sut donner, des les premiers moments, l'impulsion qu'il fallait.

Les debuts furent ardus. II est difficile aujourd'hui d'imaginer les conditions dans lesquelles commenca le travail. On logeait les eleves comme on pouvait. On les mettait dans des classes qui etaient tout juste acceptables. On cherchait les maitres, les methodes, les manuels scolaires… et les fonds car l'Alliance, se remettant difficilement des pertes subies pendant Vichy et pendant l'occupation de toutela France, etait en peine de fournir tout ce qu'il fallait.

 On trouva des solutions et des sources d'argent et, en 1951, nous etions installes dans la belle et toute neuve Ecole Normale Hebrai'que du quartier de l'Oasis de Casablanca. Des lors, M. Rouche et ses acolytes purent donner leur pleine mesure. Ces annees, jusqu'en 1956, resterent gravees dans nos souvenirs comme des annees d'enthousiasme, de problemes bien sur, mais surtout de difficultes surmontees, de progres constants.

Devant nos yeux s'ouvraient les belles perspectives de generations d'eleves- maitres qui se substitueraient, petit a petit, au personnel enseignant les matieres juives, trop souvent inaptes a porter cet enseignement a la place de prestige qui devait lui revenir. Nos eleves apportaient avec eux la riche seve de la tradition du judaisme marocain.

Avec M. Rouche, ils devaient apprendre la rigueur, mais aussi la joie dela Thora, la connaissance, mais aussi l'art de faire connaitre, le sentiment, mais aussi la logique et le raisonnement clair.

Car c'etait bien cela l'image, le souvenir qu'il faut conserver de cet homme exceptionnel. II n'etait pas "noir" comme nous disions (le disons-nous encore ? peut etre…). II avait ce qui etait necessaire, la "double culture" juive et classiquement francaise, le sens de la pedagogie, la liberte dans la reflexion (qui effarouchait parfois les plus timides, probablement parce qu'ils etaient les plus ignorants), l'amour du judaisme et le respect du texte. "Je suis un 'pachtan'", me disait-il ici, a Jerusalem, lors d'un de nos derniers entretiens il y a quelques mois. "J'aime trop le texte pour ne pas chercher a en connaitre le sens: le vrai sens qui est peut-etre, dans sa simplicite, souvent le plus difficile sans doute, mais aussi le plus sur", et je crois meme qu'il ajoutait "le plus resistant".

Mais M. Rouche voulait que l'etude, la vie juive, fut une etude, une vie dans le bonheur, le bonheur de ceux pour qui le judaisme qui nous est donne doit se meriter par le sourire, par l'amour du texte, par une pratique assumee, fidele et tolerante. Tolerant, il l'etait, meme envers ceux qui ne l'etaient guere. Aussi nous laisse-t-il l'image de ce visage serein, de ces amities qui venaient a lui, de ces hommes et de ces femmes qui se reunissaient autour de lui — et de votre genereuse hospitalite, chere Madame Rouche, pour des onguei shabbat si exceptionnels auxquels vous vouliez bien me convier jadis a Casablanca.

Puis vint l'independance du Maroc. L'aumonier militaire Rouche dut quitter le Maghreb avec l'armee francaisc. II confia la destinee de l'ecole a Emile Sebban qui continue, depuis plus d'un quart de siecle, a en tenir la barre, et M. Rouche changea pour un temps de ciel… et d'accent. Le Jura etla Chauxde Fonds, une petite communaute bien dela Francede l'est (meme si elle etait en Suisse) ou ce maitre sepharade, chaleureux, et des bourgeois helvetiques, surprenants, faisaient contraste. Et pourtant, il y a laisse sa marque. II y a ranime ce qui paraissait assoupi et peut-etre mourant. Un jour, il faudra ecrire cette page de la biographie de M. Rouche.

Mais la ne pouvait s'arreter l'itineraire de sa vie. Tout naturellement, c'est a Hieroushalaim que devait se situer sa derniere etape. Lecteur infatigable, sage – … mais toujours malicieux, M. Rouche, ici dans la premiere maison en face ou je vous ai retrouves avec joie, puis dans cet appartement meme, a fait ce qu'il a toujours fait. II a offer! a ceux qui voulaient s'y abreuver la coupe d'un judaisme le plus authentique, d'une reflexion originale, mais aussi disciplinee, la lecon d'un maitre, d'un maitre de la renaissance comme on aime a les imaginer.

Ce sera pour moi un des grands bonheurs de ma vie, une occasion de plus d'etre reconnaissant a l'Alliance qui l'aura rendu possible, que nos chemins aient converges et que j'aie pu jouir de sa confiance et de son amitie. Et, comme toujours c'est dans des circonstances comme celles-ci que viennent les regrets — avoir eu la chance de rencontrer le Rabbin Isaac Rouche et de n'avoir pu, ni assez longtemps, ni assez souvent, jouir de sa presence, de la chaleur de son cosur, de la fertilite de son esprit.

C'est vous dire, Mesdames, et vous Messieurs ses amis, que ce fut pour moi un devoir bien evident, un devoir dont je vous suis reconnaissant de m'avoir permis de l'accomplir, d'avoir pu, bien imparfaitement, apporter a cette assemblee ce modeste temoignage de regrets mais surtout de reconnaissance pour le fait que j'aie pu, dans une faible mesure, me dire le disciple affectueux du Rabbin Isaac Rouche.

Alliance Israelite Universelle..Joseph Chetrit..Les Juifs de Taroudant, leurs metiers et leurs saints

Joseph Chetrit

Universite de Haifa

Les rapports trimestriels des instituteurs de l'Alliance comme source ethnographique sur le Judaisme marocain.

Les Juifs de Taroudant, leurs metiers et leurs saints

  1.    Introduction

Dans ma longue consultation des archives de l'A.I.U. sur le reseau scolaire au Maroc, une categorie de documents n'a cesse de susciter ma curiosite. Il s'agit des rapports que les instituteurs, designes comme 'adjoints' par !'institution, se devaient d'ecrire tous les trois mois et qu'ils faisaient parvenir au President du comite central de l'Alliance par l'intermediaire de leurs directeurs.

Celui-ci, ou bien le secretaire du comite, se chargeait de les lire et de les commenter brievement; il envoyait ensuite a chaque auteur ses remarques en soulignant sa satisfaction ou son insatisfaction sur differents points developpes, y compris les incorrections de style.

 D'apres les rapports que j'ai pu consulter, ce travail, ou plutot ce devoir d'ecriture a dure une douzaine d'annees: il a ete initie a la fin des annees vingt du siecle dernier, pas avant 1928 semble-t-il, et a ete arrete en 1940  a cause dela Seconde GuerreMondiale, qui a rendu compliquee puis impossible la communication entre le siege central de l'association a Paris et ses differents reseaux scolaires.

  1.  Role et portee ethnographique des rapports trimestriels

Dans l'esprit des initiateurs, ces devoirs trimestriels devaient renseigner "sur leur communaute, sur les rapports qu'ils [les instituteurs] entretiennent avec elle, sur les relations qu'ils se sont crees parmi les habitants sur les croyances, les mceurs, les besoins, les courants d'idees, sur l'importance de [l'action de l'Alliance] sur les israelites".

Dans les premieres annees, ces rapports repondaient assez bien aux attentes de l'institution, mais petit a petit les instituteurs se sont mis a ecrire sur des sujets divers, pedagogiques ou personnels, qui n'avaient rien a voir avec les objectifs premiers fixes par l'institution.

Cette derogation a amene le President du comite a envoyer, en fin avril 1936aux directeurs des ecoles une lettre de rappel des directives, lesquelles etaient de moins en moins suivies par les enseignants. Par sa lettre ou il a reagi a cette circulaire, Daniel Lerner, directeur de l'ecole a Meknes, s'est attache a expliquer ce changement d'orientation par le fait que les instituteurs desertaient de plus en plus les mellahs pour aller s'installer dans des maisons plus confortables et plus decentes, loin des taudis, et perdaient ainsi le contact direct avec les communautes dans lesquelles ils servaient.

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M'interessant aux communautes juives du Maroc, ce sont les rapports sur la vie juive envoyes par les instituteurs qui ont servi dans ce pays que j'ai consultes et photocopies dans l'intention de les utiliser dans mes differents travaux

Des le depart, j'ai ete attire tant par les contenus ethnographiques sur les communautes juives du Maroc, qui ont ete analyses a differents niveaux de connaissance, de perspicacite ou d’empathie, que par les points de vue personnels et prises de position culturelles que les differents auteurs ne manquaient d'exprimer directement et indirectement a travers leur description des faits et processus qu'ils presentaient.

II est a noter a ce sujet que70 ans apres l'ouverture de la premiere ecole de l'Alliance au Maroc, a Tetouan en 1862, les instituteurs et institutrices etaient encore en grande majorite d'origine etrangere. Ils provenaient pour la plupart de l'ancien Empire Ottoman et des pays balkaniques et ont suivi une formation pedagogique et ideologique a l'Ecole Normale Israelite Orientale d'Auteuil a Paris.

Pour eux, les Juifs du Maroc etaient des "indigenes", avec toute la condescendance, le paternalisme – et parfois meme le mepris – que ce terme signifiait alors pour ces 'missionnaires laics', imbus qu'ils etaient de l'importance de leur mission educative, civilisatrice et meme salvatrice, qu'ils exercaient au sein d'une population juive qu'ils consideraient le plus souvent comme arrieree sinon primitive.

 II fallait donc 'regenerer' ces communautes en y dispensant aux enfants et aux adolescents les lumieres et la rationalite des savoirs generaux et specialises, les preceptes et les convenances des formes de vie et de pensee europeennes ainsi qu'un endoctrinement ideologique focalise sur les valeurs et les affaires franchises, metropolitaines ou coloniales.

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Par contre, assez peu nombreux etaient encore, avantla Seconde GuerreMondiale, les enseignants qui, nes au Maroc, avaient une connaissance experientielle intime de leurs communautes, de leurs formes de vie, de leurs ressources economiques et intellectuelles, de leurs traditions seculaires et des transformations qu'elles subissaient sous le protectorat fran?ais.

 Tout comme leurs collegues etrangers, ces instituteurs d'origine marocaine ont suivi la meme formation educative et ideologique de l'Alliance, a l'Ecole Normale de Paris. La connaissance directe de leurs communautes transparait directement dans leurs strategies d'ecriture et dans l’empathie avec laquelle ils traitaient leurs sujets communautaires, en comparaison de leurs collegues 'debarques' au Maroc suite a leur affectation par le Comite Central. Faute de place, il ne pourrait etre mene ici une etude comparative exhaustive des orientations d'ecriture distinctives, laquelle s'impose pourtant de par cette vision differente des affaires communautaires.

Munis d'outils tant cognitifs et culturels qu'ideologiques, les instituteurs qui avaient a rediger un texte different chaque trimestre y ont ainsi depose consciemment ou inconsciemment leurs partis-pris sinon leurs prejuges vis- a-vis des communautes, des phenomenes, des traditions et des changements qu'ils presentaient dans leurs rapports.

 Lorsqu'ils ont aborde l'aspect socio- economique, par exemple, c'est une vision generalement miserabiliste de la vie juive qui y est privilegiee, vision rehaussee de couleurs bien sombres, a l'exemple des descriptions parfois sordides que donnaient au XlXeme siecle les nombreux visiteurs europeens et diplomates qui ont passe quelque temps  au Maroc et ont livre leurs impressions sur les communautes juives qu'ils avaient brievement visitees.

 Cependant, contrairement a ces derniers, nos instituteurs rapporteurs vivaient assez longtemps au sein d'une meme communaute, au moins une annee, avant d'etre mutes dans d'autres ecoles; ils avaient done la possibilite de mieux connaitre les milieux juifs qu'ils observaient et sur lesquels ils ecrivaient, ce qu'ils ont accompli lorsqu'ils vivaient meles a la population juive.

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 Mais, pre-conditionnes ideologiquement et devant rendre compte a !'institutionqui les employait et qui suivait de pres leur engagement civilisationnel et educatif c'est l'approche distanciee qui est plutot cultivee et demontree dans leurs textes. Les contenus de leurs rapports communautaires sont pourtant bien varies: les types juifs et leurs comportements, le statut de la femme juive au sein de la famille, les traditions du mariage et leur faste, les rapports avec les Musulmans, les fetes juives, generales ou specifiques commela Mimouna, avec leurs traditions et leurs preparatifs, le culte des saints, l'antisemitisme et l'hitlerisme, les metiers juifs, ou bien l'environnement arabe et berbere. 

II y a donc la des materiaux ethnographiques valables pour celui qui s'interesse a la vie juive au Maroc avant la dispersion des communautes. Cependant, le chercheur se doit de garder une demarche critique a l'egard des presentations et des argumentations qui y sont developpees. Dans leur essence textuelle, ces rapports sont en fait avant tout des temoignages personnels sur differents aspects de la vie juive au Maroc avantla Seconde GuerreMondiale. 

Ils ont ete ecrits a une epoque ou les structures communautaires, les mentalites et les traditions culturelles n'avaient pas reellement change, malgre les reformes et les nouvelles institutions introduces par le Protectorat francais peu apres son installation en 1912, et malgre la scolarisation de plus en plus etendue, mais encore insuffisante, des enfants dans les ecoles de l'Alliance et les ecoles franco-israelites. 

 Comme pour tout temoignage, ou l'on parle autant — sinon plus — de soi que de ce qu'on entend et on voit, il est necessaire de croiser des regards divers en mettant a contribution d'autres sources complementaires ou supplementaires. 

Dans cette etude, j'aimerais illustrer cette problematique de l'ecriture des instituteurs de !'Alliance sur les Juifs du Maroc par la publication de textes inedits qu'une institutrice a ecrits sur la communaute juive de Taroudant, ou elle a enseigne avec son mari d'octobre1930 ajuillet 1932.

II s'agit de Mathilde Benozillo, nee Hadjopoulos a Yanina en Grece, qui a été affectee d'abord a l'ecole d'El-Ksar en 1925-6, puis a celle de Fez de1926 a1930

Parmi les redacteurs de rapports au Maroc, elle a ete peut-etre la plus prolifique et l'une de plus perspicaces.Mais avant de livrer ses textes in extenso, il nous faudra donner u apercu general sur la communaute juive Taroudant, son histoire at sa production culturelle.

Alliance Israelite Universelle-La communaute juive de Taroudant 

La communaute juive de Taroudant 

Nous ne disposons pas de documents historiques sur l'origine et revolution de la communaute juive de Taroudant et son environnement. Cependant, il ne fait aucun doute que des communautes juives rurales ou semi-rurales y existaient des le Xleme siecle au moins. La celebre qina  [=elegie] d'Abraham Ibn Ezra, qui evoque au mileu du Xlleme siecle la destruction des communautes juives au Maghreb et en Andalousie sous les Almohades, y inclut celles du Sous, dont Taroudant a ete une des plus grandes. 

 D'apres des rares chroniques et des temoignages, le sort de ces communautes rurales et semi-rurales a d'ailleurs ete lie tout le long de leur histoire jUsqu'a leur dispersion dans les annees 1962-1963 et leur emigration en Israel. A certaines epoques comme aux XVIeme – XlXeme, a differentes reprises, lors de disettes ou de troubles graves, les petites communautes de Tiout, et d'Igli, Oulad Berrhil, Oulad Hassan, Tinzert et Arazan (appelees communement Ras-l-Wad), d'Oulad Buriis ou meme d'Aqqa et Tata aux confins du Sahara, ont nourri la population de Taroudant et en ont maintenu le nombre habituel, un millier de personnes en general, alors qu'elles comptaient quant a elles de 30  a 200 membres au maximum. 

 Dans d'autres circonstances, comme au debut du XVIIeme siecle, a la suite d'une epidemie de peste, les juifs de Taroudant ont trouve refuge a Aqqa et ses environs.Taroudant et les communautes voisines ont de plus ete unies depuis le XVIeme siecle au moins par des activites kabbalistiques intenses et par la veneration commune des saints, de la famille Cohen Azogh– Le surnom Azogh semble etre origine berbere. Dans cette langue, le radical / z-w-gh– designe la qualite de rouge, rouquin, vert, vermillion –  en particulier, qui sont enterres parmi les tribus berberes des Mentaga et des Mnabha ou bien a Taroudant meme, comme le montrent bien les documents qui seront presentes ici. 

Ces differents brassages de communautes se refletent d'ailleurs dans le parler judeo-arabe de Taroudant, ou des centaines de termes berberes continuent de designer des entries de la vie quotidienne, du corps humain et de la maison. Cette hybridation ne saurait s'expliquer que par le fait qu'une partie des locuteurs au moins etait bilingue dans les siecles precedents, ceux qui etaient originaires des communautes rurales en particulier, et pratiquaient aussi bien le judeo-arabe que le (judeo-) berbere, alors qu'a Taroudant meme, les juifs n'utilisaient aux XlXeme et XXeme siecles que le judeo-arabe comme langue principale.

Alliance Israelite Universelle..La communaute juive de Taroudant 

Ces communautes de la plaine du Sous ont bien evidemment connu les aleas et les  rebondissements sociopolitiques qui ont sans cesse secoue le sud du Maroc depuis le Moyen Age jusqu'a l'etablissement du Protectorat franfais de 1912Pendant cette longue periode, c'est une instabilite chronique qui a frappe la region, a cause des luttes entre les differentes dynasties berberes ou arabes qui se sont succede, dont certaines comme les Saadiens y ont meme pris naissance au XVIeme siecle et ont adopte pendant un certain temps Taroudant comme capitale.

 D'autres luttes frequentes ont oppose le pouvoir central de Fes, de Marrakech ou de Meknes aux potentats locaux ou a des pretendants au trone, comme les maitres du Tazerwalt.

Ces communautes, avec a leur tete Taroudant, ont joui tout autant des nouvelles opportunites economiques qui ont fait prosperer les populations locales a certaines epoques plus ou moins longues, comme la culture de la canne a sucre aux XVIeme et XVIIeme siecles ou le commerce transsaharien, dont dont Taroudant etait jusqu'au debut du XXeme siecle une place importante sur la route de Marrakech, d'Essaouira (Mogador) ou d'Agadir.

 En dehors de ces activites commerciales internationales, y compris la frappe de la monnaie, les juifs du Sous ont subsiste grace au petit commerce de tissus et de denrees alimentaires, dont ils etaient souvent les distributeurs attitres, de metiers artisanaux et de colportage.

Les juifs etaient les orfevres, les ferblantiers, les matelassiers, les selliers et les cordonniers et certains proposaient leurs maigres marchandises ou leurs services dans les souks des differentes localites, en s'absentant souvent de longs mois de leurs foyers.

Alliance Israelite Universelle..Les Juifs de Taroudant, leurs metiers et leurs saints

Joseph Chetrit

Universite de Haifa

Les rapports trimestriels des instituteurs de l'Alliance comme source ethnographique sur le Judaisme marocain.

Les Juifs de Taroudant, leurs metiers et leurs saints

 Alliance Israelite Universelle

http://www.prenom-marocain.com/prenoms-marocains-a-maroc.html

A la fin du XlXeme siecle et dans la premiere moitie du XXeme, les plus nantis de ces communautes avaient des associations agricoles avec des paysans musulmans, arabes ou berberes, dans l'elevage de bovins ou d'ovins, dans la culture de cereales et dans l'entretien de vergers, d'oliviers en particulier. Ce sont d'ailleurs ces associations qui ont marque la fete juive de la Mimounaa Taroudant, car les juifs prenaient dans la soiree du dernier jour de Pessah a leurs connaissances musulmanes un panier de 'matsot' — ar rghaif — et de specialites culinaires juives; ces derniers leur offraient en echange du lait, du miel, des ceufs et des epis de ble ou d'orge ainsi que des feves vertes qui leur servaient a dresser la table traditionnelle de la fete.

Du point de vue de la culture juive interne, Taroudant s'est distinguee aux XVIeme et XVIIeme siecles par une ecole kabbalistique tres importante dont on vient de publier et d'etudier l'oeuvre exegetique des auteurs les plus marquants, comme R. Moshe bar Maimon Elbaz et ses disciples R. Ya'aqob Ifergan et R. Yishaq Ha-Cohen. Ce dernier a probablement ouvert ouvert la lignee des kabbalistes de la famille Cohen Azugh, dont l'oeuvre est encore inedite. Depuis le XVIIIeme siecle au moins jusqu'a nos jours, les chefs de cette famille illustre sont devenus l'objet d'une veneration generale a Taroudant comme dans les communautes voisines, et la Hiloula de R. David ben Baroukh Cohen Azogh et de son fils Rabbi Baroukh, continue de reunir meme de nos jours chaque hiver, le dernier jour de Hanouka, de nombreuses centaines de pelerins a Aghzou n-Bahamou, pres d'Oulad Berrhil, a35 Km deTaroudant.

D'autres saints de la famille sont R.Baroukh Ha-Cohen et son fils R.David Ha-Cohebn Azogh, dit Baba Doudou – decede en 1953, qui sont enterres a Taroudant, ainsi que son cousin R.Pinhas Ha-Cohen – decede en 1952, lequel est enterre a Marakech  

D'autres saints, qui etaient  veneres dans la region sont R. Moshe bar Maimon Elbaz, R. Shalom Zafrani et R. Pinhas Al-Kohen, enterres a Taroudant, R. Abraham bar Maimon, enterre a Tiout, et R. Yishaq Ha-Levi, enterre pres de Tinzert, ainsi que R. Khlifa Malka, enterre a Agadir.

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