Meknes-J.Toledano


Meknes – Joseph Toledano Portrait d'une communaute juive marocaine

 

CHAPITRE I

MeknesFORMATION DU CENTRE DE TORAH

C'est en disparaissant que la communauté juive de Meknès fait son entrée dans l'Histoire écrite. La première mention dans les sources hébraïques de l'existence d'une communauté dans la ville est un bref passage de la lamen­tation sur les persécutions de la dynastie des Almohades (1130 1269־) qui ont failli mettre fin à la présence juive au Maghreb et en Andalousie. Dans son élégie sur la " lumière qui s'est éteinte au Maghreb ", écrite vers 1138, le grand poète espagnol rabbi Abraham Iben Ezra, la cite parmi les communau­tés d'Afrique du Nord et de l'Espagne musulmane victimes du fanatisme au nom de l'unicité d'Allah. Mais alors qu'il tresse des titres de gloire aux plus grandes communautés, il ne fait que mentionner celle Meknès, signe de son peu d'importance à l'époque :

Comment impuissants nous avons appris la destruction du Maghreb,

Comment sous nos larmes, a du ciel fondu le malheur sur l'Espagne …

 Pleurent mes yeux comme une fontaine sur la ville de Lucène,

Je raserai mes cheveux et pousserai des cris amers sur l'exil de Séville …

De désespoir, je pleure la communauté de Sijilmassa,

Ville de génies, d'érudits dont la lumière a été recouverte par les ténèbres

Qu'est devenue la communauté de Fès, anéantie en un jour ?,

 La ville de la Torah de la Mishna, de la Guémara et de la Kabala,

Où sont ses écoles où l'enseignement jamais ne connaissait de répit ?

 Où est le trésor de Tlemcen ? Sa splendeur s'est effondrée …

 J'élèverai la voix en gémissements amers sur Ceuta et Meknès

Un autre document de la guéniza du Caire, daté de 1148, mentionne également la communauté de Meknès comme l'une des dernières victimes de la fureur almohade.

Toutefois la présence juive dans la région était bien plus ancienne, sans que l'on dispose de beaucoup de renseignements sur son origine – Eretz Israël ou descendance de Berbères convertis au judaïsme ? Il est impossible dans ce cadre d'approfondir cette question. Cette présence est en tout cas attestée dès l'époque de la conquête romaine aux premiers siècles de l'ère chrétienne. Les fouilles archéologiques ont mis à jour dans la ville proche de Volubilis une sépulture avec une inscription en caractères hébraïques archaïques Noa fille de rabbi Matrona – qu'elle repose.

Modeste bourgade dans une région agricole particulièrement fertile, Meknès fut fondée à la fin du Xème siècle, non comme Fès ou Marrakech, par un sou­verain, ou comme capitale d'une dynastie, mais par des membres de la tribu berbère des Meknassa de la grande confrérie des Zénata en voie de sédenta­risation. L'excellent climat de ces hauts plateaux fertiles entre le majestueux massif montagneux isolé du Zerhoun au nord, et les derniers contreforts du Moyen Atlas au sud, ombragés, arrosés par l'oued Boufekrane et regorgeant de sources d'eau, avait séduit ces nomades venus des steppes orientales. Meknès-es-Zitoun ne fut longtemps qu'une confédération de trois petits villages sans remparts, dont l'un, celui de Taoura, peuplé par des artisans et commerçants juifs de vieille souche. A l'origine écrit rabbi Yossef Messas, en se basant sur des informateurs arabes contemporains, le nom de la ville était Méknaza (de kenz, trésor) du nom de la mère de son fondateur. Après sa mort, ses fils se divisèrent en deux clans. Le cadet, quitta les lieux pour fon­der une autre ville, Méknassa, près de Taza, qui ne devait pas tarder à tomber en ruines et à disparaître. L'aîné, eut un fils qu'il prénomma Méknas, qui donna son nom définitif à la ville.

Toutefois, selon une autre version plus fouillée, le nom de la ville serait d'ori­gine berbère tamazigh; dérivé de ameknas, le guerrier ou le combattant. D'ail­leurs les militants amazighs l'appellent plutôt Ameknas. Elle n'accéda au rang de ville qu'au siècle suivant. C'est semble -t -il autour de 1069, que conformé­ment à la pratique des dirigeants de la dynastie berbère des Almorávides, qui avaient coutume de construire des bastions pour stocker armes et denrées ali­mentaires destinées à leurs troupes, que fut édifiée près de ces villages, une ville fortifiée où s'installèrent les Juifs avec leurs compatriotes musulmans à l'intérieur des remparts. Originaires de la vallée du Drâa, les Almorávides – le nom vient du ribat, fortin isolé du reste du monde où s'étaient retirés les fondateurs de ce courant religieux – étaient les disciples du grand réformateur de l'islam, Abdallah Ibn Yassine, soucieux de restaurer la stricte orthodoxie sunnite, rejetant les jugements personnels et les interprétations allégoriques ou spirituelles au profit d'un formalisme rigide et d'un juridisme étroit. Son plus illustre disciple, Youssef Iben Tachfin (1060 -1107), parti du sud, entre­prit la conquête du nord du pays à partir de la nouvelle capitale dont il se dota, Marrakech. Dans sa marche sur Fès, conquise de haute lutte définitive­ment seulement en 1069, après un premier siège infructueux en 1063, Meknès s'était ralliée sans combat à la nouvelle dynastie qui la transforma en place forte. Fidèles au pacte de la dhimma strictement appliqué, bannissant la ten­tation de conversion de force à l'islam, les Almorávides permirent à la petite communauté qui s'enrichit de nouveaux apports, de survivre, sinon de pros­pérer – jusqu'au cataclysme almohade.

Meknes – Joseph Toledano Portrait d'une communaute juive marocaine

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Joseph Toledano

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C'est une fois encore du Sud que partit la tempête emportant tout sur son passage. Son prophète Mohammed ibn Toumert dit El Mehdi, messie envoyé de Dieu, prêchait dans le Sous le retour aux sources de l'islam pur et dur, le retour intégral à l'unicité de Dieu, à l'orthodoxie sunnite contre les dévia­tions maraboutiques et les descriptions anthropomorphiques de Dieu. Pour parfaire cette purification, il prônait le bannissement de tous les infidèles de la cité islamique. Son espoir de soulever la population de Meknès échoua et ses successeurs feront payer cher à la petite ville ce manque de ferveur. C'est son successeur et plus fidèle disciple, Abdel Moumen, qui, combinant au zèle prédicateur de son maître, le génie guerrier, conquit toute l'Afrique du Nord et une partie de l'Espagne, au cri " Le glaive ! Le glaive ! ", ne laissant d'autre choix aux dhimmis que la conversion ou la mort, et dans les meilleurs cas, l'exil.

Meknès fut prise en 1147 après un long siège et entièrement saccagée par Ab­del Moumen. La communauté juive locale n'en fut pas épargnée à l'instar de toutes celles tombées sous le joug de la nouvelle dynastie, comme le rapporte le chroniqueur contemporain, rabbi Abraham Ben David, dans son livre Séfer Hakabbala :

" Il y eut des années de crise et de conversions forcées pour Israël. Cela arri­va à cause de l'épée d'Abou Moumen qui décréta l'apostasie sur les enfants d'Israël en disant : " Rayons -les du nombre des nations et que le nom d'Israël ne soit plus mentionné. Il ne leur laissa aucun coin de repos dans tout son royaume de Salé sur l'Atlantique, à Mahdia au bout du monde. " (en Tunisie) Nous ne possédons aucun document; aucun témoignage sur l'éventuelle survie – peu probable – d'une communauté juive après les massacres et les conversions forcées d'Abdel Moumen. Un grand nombre se convertirent de façade dans l'espoir qu'on leur permettra un jour de revenir à la foi de leurs ancêtres, ou dans l'attente de l'arrivée du Messie. Un plus petit nombre; ceux qui le purent, choisirent l'exil à l'exemple et sur le conseil de Maïmonide " car le monde est vaste ". Après son départ du Maroc et son installation comme médecin du sultan Salah Edine, Saladin à Fostat, en Egypte, il devait ainsi résumer la tragédie almohade : " Toute joie a cessé au Maghreb, tout fidèle à Dieu doit se cacher. La lumière d'Israël s'est éteinte au Maghreb …"

Ce terrible constat aurait pu signer la fin à tout jamais de la présence juive sur la terre marocaine, mais bien que privées par l'émigration de leurs chefs spirituels les plus prestigieux, des communautés juives matériellement et spirituellement appauvries, devaient commencer peu à peu à se reconsti­tuer après des décennies de clandestinité sur la terre marocaine et sans doute également à Meknès. Déjà le fils d'Abdel Moumen, Abou Yacoub Youssef (1165 -1184), sans doute conscient de l'importance du rôle économique des Juifs, en particulier dans l'artisanat et le commerce local et internatio­nal, devait selon certaines sources autoriser les Juifs convertis de force à reve­nir à leur religion s'ils le désiraient. Il imposa par ailleurs aux convertis, dou­tant de la sincérité de leur conviction, le port d'un signe particulier pour les distinguer des fidèles de vieille souche – un couvre -tête de couleur jaune et un habit spécial. Sous son règne, les villes de l'Afrique du Nord connurent prospérité inconnue depuis des siècles et il est possible qu'elle ait favorisé le retour de populations juives.

Son fils Yaacoub El Mansour (1184- 89), couvert de gloire après son expédi­tion en Espagne, tout en revenant au respect du pacte d'Omar, introduisit de nouvelles discriminations dans le statut classique de la dhimma. C'est ainsi que les Juifs – désormais les seuls dhimmis avec la disparition des derniers vestiges de populations chrétiennes – se virent interdits l'usage et l'étude de la langue du Coran. Une mesure qui ne sera ja­mais levée et aura des conséquences cardinales sur la vie culturelle du judaïsme marocain pour les siècles suivants, quand il se reconstituera.

 Privés de la connaissance de l'arabe clas­sique, dans laquelle Maïmonide a écrit ses chefs œuvre, les érudits n'auront plus les moyens et encore moins la curiosité, de se fa­miliariser avec les textes, traduits dans cette langue, de la philosophie grecque antique, de même qu'ils n'auront plus accès aux travaux scientifiques où excellaient leurs frères en Es­pagne : mathématiques, astronomie et méde­cine. Il s'en suivra naturellement une baisse significative du niveau intellectuel des Juifs et un repliement sur les seules traditions reli­gieuses. Et même dans ce domaine des sciences juives, nous n'avons pas conservé de trace pour ces XII -XIIIèmes siècles, d'aucune œuvre mar­quante, ni à Meknès, ni ailleurs. La lente décadence de la dynastie et l'effrite­ment de l'autorité centrale permirent aux Juifs de se ressaisir et de revenir sur scène. Une par­tie des Juifs fuyant les persécutions qui avaient trouvé refuge dans les marges sahariennes, hors d'atteinte du pouvoir almohade, et qui avaient contribué à l'essor du commerce avec le Soudan, s'infiltrèrent de nouveau vers Fès et Meknès. La nouvelle dynastie de Beni Merine, les Mérinides, de la tribu ber­bère des Zénata, qui s’empara de Meknès en 1240 et de Fès en 1250, revint à la traditionnelle tolérance envers les dhimmis. La nouvelle prospérité que connut Fès, ayant retrouvé son statut de capitale, favorisa également sa modeste voi­sine, Meknès, qui sur le plan religieux vivra jusqu'au XVIIème à l'ombre de la capitale. Les Mérinides firent procéder à divers travaux touchant l'enceinte de la ville, le système d'adduction d'eau et les ponts. Avec l'affaiblissement de la dynastie, la ville connut une certaine stagnation.

Meknes – Joseph Toledano Portrait d'une communaute juive marocaine

Fes-mellahA Fès, la situation se dégrada considérablement sous le dernier monarque mérinide, Abdel Haq (1421 -1465). Impuissant à contenir la reconquête pro­gressive de l'Espagne par les chrétiens, il était confronté de plus aux tenta­tives des Portugais de prendre pied sur les côtes marocaines. Ils s'étaient em­parés de Ceuta dès 1415. Le nouveau raid contre Tétouan en 1437 avait semé la panique à Fès. La menace d'une invasion chrétienne devait être soigneu­sement exploitée par les opposants, en particulier parmi les grandes familles des chérifs, qui auréolés de leur titre de descendants directs du Prophète, vi­saient à reprendre le pouvoir des mains de la dynastie berbère. Dans cette atmosphère de ferveur religieuse, leur coup de génie fut l'annonce de la " redé­couverte du corps " miraculeusement intact " du fondateur de la ville, Idriss II, le fils du fondateur de la première dynastie chérifienne. Ce " miracle " sans précédent donnait à la ville un caractère de sainteté et en faisait un nouveau site de pèlerinage pour les musulmans du monde entier. La présence de Juifs à proximité du tombeau de ce saint apparut alors aux plus fanatiques comme une profanation dont il fallait se débarrasser. Ils ne tardèrent pas à trouver le prétexte : la rumeur que des jarres de vin avaient été trouvées dans plusieurs mosquées, intentionnellement déposées par des Juifs pour les profaner. Il s'en suivit des émeutes qui firent un grand nombre de victimes parmi la po­pulation juive. Les autorités furent contraintes de réagir. A la fois pour punir les Juifs de cette grave transgression du pacte d'Omar, et pour les regrou­per afin de mieux les protéger de nouvelles attaques éventuelles de la popu­lace, Abdel Haq décida donc en 1438 de les évacuer de la Vieille Ville deve­nue sainte et de leur construire un quartier spécial proche de son palais dans la Nouvelle Ville, Fas Jdid. Le site choisi était sans doute l'ancien marché du sel, d'où son appellation de mellah, qui avec les siècles allait devenir au Maroc le synonyme de quartier dans lequel les Juifs étaient tenus d'habiter. Innovation lourde de conséquences, érigeant en pratique normative contrai­gnante ce qui n'était jusque qu'un simple usage volontaire. Bien que jusque là librement autorisés à choisir leur lieu de résidence dans les villes, les Juifs avaient partout l'habitude, pour des raisons de commodité – proximité de la synagogue, du mïkvé, des écoles, du tribunal rabbinique : des boucheries cacher -de se regrouper dans certaines rues ou quartiers. Ni le Pacte d'Omar ni la Halakha n'imposent de ségrégation, d'habitat séparé. Discrimination d'une grande cruauté pour certains : ne pouvant se résoudre à quitter leurs belles maisons et leur environnement, nombre de richards juifs de la ville préférèrent l'apostasie au transfert. Répondant à une situation particulière et non résultat d'un changement radical d'orientation idéologique ou poli­tique, cette politique de ségrégation devait rester très longtemps limitée à la seule capitale. Toutefois le confinement des Juifs de Fès dans un quartier sé­paré ne devait pas empêcher un massacre général suite au soulèvement de la ville en 1465 contre le dernier sultan Mérinide, Abdel Haq et son grand vizir juif, Haroun Ben Betash. Cette fois l'événement ne resta pas limité à Fès. Meknès était trop proche pour échapper au même destin comme le rapporte un chroniqueur égyptien contemporain, en visite en Afrique du Nord : " Le 7 juin 1465, la nouvelle nous est parvenue à Tlemcen qu'une grande foule des habitants de Fès avait attaqué les Juifs et les avaient massacrés jusqu'au dernier, n'y ont échappé que cinq hommes et six femmes …La nouvelle est ensuite parvenue aux autres villes et les musulmans se sont soulevés contre les Juifs et leur ont fait subir le même sort qu'à Fès. Une grande catastrophe s'abattit sur eux comme ils n'en avaient jamais connu auparavant…"

 Le fondateur de la nouvelle dynastie des Wattassides, Mohammed El Cheikh (1472 1505 ) battu une première fois à Meknès en 1465, s’empara de Fès en 1472. Un de ses premiers gestes fut, avec l'aval de la plus haute auto­rité religieuse, le cadi de Fès, d'autoriser les Juifs qui s'étaient convertis de force à l'islam pour échapper au massacre de 1465, à revenir à la religion de leurs parents – la loi coranique ne reconnaissant pas la validité de la conver­sion sous la contrainte.

C'est ce sultan, décrété par les rabbins contemporains comme un Juste des Nations qui devait – dans les territoires qu'il contrôlait, une grande partie du pays lui échappant, dont plusieurs ports occupés par les Portugais comme Arzila, Larache, Tanger, Safi – ouvrir grandes les portes du pays aux Juifs ex­pulsés d'Espagne par les Rois Très Catholiques.

LA GREFFE DES EXPULSES D'ESPAGNE-Joseph Toledano

MeknesLA GREFFE DES EXPULSES D'ESPAGNE

Dans les tractations secrètes qui avaient mené à la capitulation sans com­bat du dernier royaume musulman dans la péninsule ibérique, celui de Gre­nade, le 2 janvier 1492, il avait été garanti que les Juifs de la ville bénéficie­raient des mêmes droits que les musulmans, à savoir la sauvegarde de leurs vies, de leurs biens et de leur liberté religieuse. Mais sous la pression du chef de l'Inquisition, Torquémada, les rois catholiques Ferdinand et Isabelle, se laissèrent convaincre, après maintes hésitations, que la seule solution pour parachever l'unité religieuse du royaume et permettre la totale intégration des nombreux Juifs convertis, les Nouveaux Chrétiens, était le bannissement total de la religion juive. Le 28 mars l'édit d'expulsion était signé en grand secret, sa publication n'intervenant qu'un mois plus tard : A vous toutes les familles de la maison d'Israël, nous faisons savoir : si vous recevez l'eau du baptême et que vous vous prosternez devant notre Dieu, vous jouirez comme nous du bien -être en ce pays. Si vous refusez, sortez dans les trois mois, jusqu'au 31 Juillet, de notre royaume …"

Ils furent autorisés à liquider, ou plutôt brader leurs biens, à emporter avec eux leurs vêtements, meubles, mais ni l'or ni l'argent, ni les marchandises interdites à l'exportation. Des points de passage terrestres vers le Portugal et la Navarre et des ports furent prévus pour cet exode massif. Le Portu­gal était prêt à accueillir les plus fortunés capables de payer un lourd droit de séjour ou de transit. De toute l'Europe chrétienne, seuls les royaumes de Provence, les Etats pontificaux d'Avignon et de certaines villes d'Italie, dont Rome et Naples, acceptèrent de recueillir un nombre restreint de familles. Par contre, deux puissances musulmanes ouvrirent leurs portes sans réserve : le lointain Empire ottoman et le proche Maroc.

En plus de la douleur de l'abandon de leur pays de naissance et de la perte de la plus grande partie de leurs biens, les exilés devaient se heurter à la cu­pidité et la à traîtrise des passeurs et des capitaines qui profitant de leur dé­tresse, les dépouillèrent, les vendant parfois comme esclaves. Les épreuves furent si difficilement supportables qu'un grand nombre finirent par revenir en Espagne et au Portugal pour s'y convertir.

Tous les chroniqueurs juifs contemporains tressent des couronnes au pre­mier souverain watasside, Mohammed es Cheikh, élevé au rang de Juste des Nations. Dans le Sefer Hakabbala, rabbi Abraham Ben Shlomo de Teruel, rend hommage à ce grand roi " qui a accueilli avec bienveillance les expulsés dans son royaume ". Alors qu'ils furent en butte aux attaques et persécutions dans les ports occupés par les Portugais; comme Ceuta, Azila et Larache, le gouverneur du port de Velez de la Gomera, sur la Méditerranée près de Tétouan, fidèle au sultan, leur apporta le soutien nécessaire pour débarquer et se rendre ensuite en sécurité à Fès, comme le rapporte le même chroniqueur : " Le souverain leur dépêcha des mulets et des guides pour les mener à Fès et veilla à leur logement et à leur nourriture les premiers jours. " Mais les calamités et les épreuves étaient loin d'être terminés une fois arrivés à Fès, la capitale, centre de ralliement de tous les expulsés, bien que le sul­tan Mohammed es Cheikh les ait pris sous sa protection. Dans un premier temps, le mellah ne pouvant contenir toute cette nouvelle population, les ex­pulsés furent logés dans un immense camp de cabanes en dehors de la ville qui devait être entièrement détruit par le feu quelques mois plus tard. Puis ce fut la famine et l'épidémie de petite vérole (" la maladie française ") propagée par les nouveaux venus. Malgré cela, " le souverain Moulay Cheikh a continué à prodiguer ses bontés aux Juifs et chaque jour il donnait de sa poche de l'argent pour nour­rir les pauvres qui mouraient de faim dans les marchés et les rues …"

Mais ces difficultés eurent raison de bien des réfugies qui immigrèrent en nombre vers d'autres pays en Eu­rope ou dans l’empire otto­man, certains même retour­nant en Espagne pour se convertir. Les épreuves des réfugiés n'étaient pas termi­nées, qu'arrivèrent en 1497 –           en petit nombre, Lisbonne limitant les départs par diverses manœuvres – les rares expulsés du Portugal. Mais la situation matérielle devait rapidement s'améliorer à Fès : " Et après un certain temps, l'Eternel dans sa miséricorde pour son peuple, nous a bénis et nous avons, à partir de 1498, bâti de vastes maisons, fondé des yéchibot pleines de disciples, construit de belles synagogues avec des Rouleaux de la Loi revêtus de leurs revêtements de soie brodés de fils d'argent, rehaussant le prestige et le bon renom du mellah de Fès dans tout le pays d'Ismaël. Malgré la prospérité retrouvée, Fès ne pouvant tous les contenir, ils devaient progressivement se disperser dans les autres villes et particulièrement dans les villes de la côte et à Meknès.

Le premier document attestant l'arrivée dans la ville d'expulsés, les Mégou­rachim, et l'existence préalable d'une petite communauté indigène, les Tocha­bim, a été retrouvé au début du XXème siècle par le jeune talmid hakham ,Yossef Messas, dans une des synagogues du vieux mellah :) : " Nos ancêtres nous ont raconté que cette synagogue a été fondée au début du sixième millénaire par la famille Daoud Ouhyoun, en l'an 5199 (1439) qui avait fui les persécutions de ses méchants voisins dans un village des lisières du Sahara (sans doute le Tafilalet) et dont les membres étaient venus s'ins­taller à Meknès. Le nom du chef de notre famille était Yaacob. Elle est restée entre les mains de notre famille jusqu'à l'an 5256 (1496), suite à l'arrivée de beaucoup d'érudits et de sages de l'exil d'Espagne, qui en ont racheté la moi­tié pour en faire leur propre lieu de culte. Et ils en restèrent les dirigeants et les chantres jusqu'à la destruction du bâtiment dans le tremblement de terre de Ticha Béab de l'an 1630 et les fidèles se sont alors dispersés dans les autres synagogues …"

Le fait que les anciens propriétaires Tochabim aient accepté de vendre la moi­tié de leur synagogue indique sans doute qu'elle était devenue trop grande pour leur communauté. Le fait qu'ils aient accepté de partager le même bâti­ment, indique au moins un manque de tensions, une paisible cohabitation. Le fait qu'après la destruction de l'immeuble un siècle et demi plus tard, les fi­dèles de deux synagogues se soient dispersés indistinctement dans les autres lieux de culte, indique qu'à cette date il n'y avait déjà plus de net clivage entre Tochabim et Mégourachim. Contrairement à Fès où s'étaient concentrés la grande majorité des Mégourachim et leurs plus grandes sommités, où la confrontation entre nouveaux venus et indigènes, devait défrayer la chro­nique pendant plusieurs décades : A Meknès, la greffe semble avoir pris sans heurts notables. Sans doute parce que la plus vieille communauté indigène des Tochabim y était trop faible.

C'est ainsi que nous n'avons aucun écho de la participation des rabbins de la ville, aussi bien de la communauté des expulsés que de celle des indigènes, à la grande controverse qui les opposés à Fès autour de la question de la Néfiha (insufflation d'air dans les poumons), une des règles de contrôle de la cacherout dans l'abattage rituel.

Meknes-J.Toledano-LA GRANDE CONTROVERSE

MeknesLA GRANDE CONTROVERSE

Alors que la tradition veut qu'il incombe aux nouveaux venus de s'adapter aux coutumes locales, les Castillans trop fiers de leur héritage, avaient dès leur arrivée non seulement conservé les leurs, mais avaient même réussi à v convertir " partiellement nombre d'indigènes. Au -delà de la dimension rarement juridique, des considérations économiques pratiques avaient motivie cette divergence dans l'interprétation de cette règle de l'abattage rituel.

En effet, en Espagne, l'Eglise dans son hostilité intransigeante; interdisait à ses fidèles de racheter la viande déclarée non cacher dans l'abattage rituel juif, ainsi condamnée à être jetée aux chiens. En réaction, les rabbins castil­lans avaient, pour tenter de réduire au minimum les pertes, adopté des règles plus souples. Par contre, en terre d'islam, aucun obstacle ne s'opposant à la vente aux musulmans de la viande déclarée non cacher, les rabbins pouvaient se permettre plus de sévérité en matière de néfiha. Ce fut le passage à Fès vers l'an 1500 d'un rabbin de Tunisie, rabbi Shalom Masnot, qui déclencha la crise. Il avait sévèrement reproché aux tochabim d'avoir tourné le dos à leur propre tradition héritée de leurs ancêtres. Après son départ, ce fut le rab Haïm Gaguin, qui reprit le flambeau en interdisant aux Tochabim de consommer la viande abattue par les Mégourachim, considérée comme non-cacher. Cet in­terdit souleva l'indignation des expulsés si fiers de leurs rabbins et de leurs traditions. La controverse dépassa souvent le plan théologique pour dégé­nérer en bagarres, affrontements physiques, dénonciations, anathèmes, ex­communions et appels aux autorités. Si pour Fès, nous avons une description détaillée de ses péripéties grâce au récit Etz Haïm laissé par son principal héros, rabbi Haïm Gaguin, il n'y a presque pas de documents sur les réper­cussions de la controverse à Meknès.

Quand en en 1526, la controverse atteignit son paroxysme et que les Tochabim de Fès décidèrent de demander l'intervention en leur faveur des autorités, ils avaient délégué à Meknès, où se trouvait le sultan Moulay Bouhsoun, les deux grands rabbins Shémouel Aben Danan et Shémouel ben Danino. Ces derniers n'estimèrent pas utile de demander à un représentant des Tochabim de la ville de se joindre à eux – ce qui aurait pu donner plus de poids à leur requête. De même, les rabbins venus défendre la cause des Mégourachim, ne s'adjoignirent aucun représentant local. Pourtant leur grand maître, rabbi Moshé Halioua, qui avait déclenché la polémique en autorisant les Tochabim à consommer la viande Néfiha; avait quelques années plus tôt quitté Fès pour s'établir à Meknès. Il y avait fondé une synagogue et y était mort une année auparavant, en 1525. Derrière le paravent théologique, se cachait de fait la lutte d'influence pour la direction matérielle et spirituelle de la communauté et elle devait se solder par la victoire des expulsés devenus majoritaires. De guerre lasse, le chef des Tochabim, rabbi Haïm Gaguin prenait l'engagement solennel en 1535 de ne plus émettre de critiques contre les règles de l'abat­tage des expulsés et d'accepter la règle de la majorité. La communauté de Meknès, vivant à l'ombre religieuse de celle de Fès, adopta sans réserve ce compromis historique. La fusion totale des deux communautés devait y être plus rapide, aucune trace de nette de distinction entre les deux composantes de la communauté ne subsistant au bout de quelques générations. Par une sorte de compromis : les Tochabim adoptant les coutumes des Mégourachim et leur approche de la Halakha, les Mégourachim adoptant l'arabe, oubliant peu à peu totalement l'espagnol comme langue vernaculaire. A Fès par contre, les descendants des Tochabim devaient conserver jusqu'à nos jours une syna­gogue avec un rituel particulier, Ahabat Hakdmonim, différent du rituel séfa­rade, portant un nom à première vue intrigant de slat elfassyin, la synagogue des Fassis – pour souligner leur antériorité, les vrais Fassis, ceux d'avant l'arrivée des expulsés. A Marrakech également, le nom de l'une des plus belles synagogues jusqu'à nos jours en est un rappel historique, slat el ajama, la synagogue des étrangers, celle des nouveaux venus, les expulsés de la pé­ninsule ibérique ne parlant pas arabe. Progressivement les descendants des expulsés aussi bien à Fès qu'à Meknès abandonnèrent l'usage du judéo -es­pagnol pour le judéo -arabe comme langue vernaculaire, truffée il est vrai de réminiscences espagnoles, le plus souvent inconscientes comme nous le verrons dans la seconde partie du livre. Alors que les communautés du nord – Tétouan, Larache, el Ksar, Tanger lui resteront toujours fidèles sous forme de dialecte local, la Hakitia.

Nous avons très peu de documents sur la première et seconde génération d'expulsés d'Espagne à Meknès. Toutefois on sait que le plus célèbre scribe de la génération, rabbi Moshé Zabarro qui s'était déjà illustré en Espagne par la qualité calligraphique exceptionnelle des Rouleaux de la Loi sortis de sa main, est arrivé à Meknès vers 1500. On ne sait combien d'années il y séjourna avant de repartir pour Tétouan, où il se fixa définitivement. Au moment de quitter l'Espagne, ses deux fils avaient été enlevés par un curé, mais l'un d'eux devait réussir à fuir et à le rejoindra à Tétouan où il devait mourir peu de temps après. Deux Sifré Torah écrits par rabbi Moshé Zabaro ont subsisté jusqu'à nos jours dans tout le Maroc, entourés d'une grande vénération pour leur qualité exceptionnelle. L'un à la synagogue El Crudo Tétouan, l'autre à Meknès dans la synagogue rabbi Shélomo Lazimi fondée par le chef de cette famille d'expulsés vers 1520. Dans la synagogue reconstruite au vieux mellah par ses descendants se trouvait également un trésor de documents très anciens remontant sans doute à l'expulsion d'Es­pagne, mais ses héritiers en étaient tellement jaloux que par superstition, ils ne permettaient à personne de les consulter et on ne sait pas ce qu'ils sont devenus après le grand exode, si ce n'est que le Séfer Torah aurait été trans­féré par la famille à Strasbourg.

LE LIVRE DES TAQANOT

Meknes   LE LIVRE DES TAQANOT

Pour réglementer la vie sociale religieuse et économique de la nouvelle communauté des Taqanot, ordonnances dites des Sages de Castille, Taqanot hakhmé Castilla, commencèrent à être édictées à Fès dès 1494 et le furent sans interruption jusqu'à leur compilation en 1753 pour la première fois par rabbi Yaacob Abensour (1673 -1753). Les premières Taqanot furent d'abord rédigées en espagnol, qui restait la langue vernaculaire des expulsés et de leurs descendants aussi bien à Fès qu'à Meknès. Puis le castillan fut graduellement abandonné pour laisser place à l'hébreu araméen talmudique, avant que le judéo-arabe ne s'impose définitivement et que parmi les signataires de ces taqanot de Castille se retrouvent des descendants des Tochabim – preuve manifeste de l'achèvement de la greffe et de la fusion des deux communautés.

C'est à la suite de la réussite de cette greffe que la communauté de Meknès pourra commencer à compter dans l'histoire du judaïsme marocain en se prévalant de son identification avec la tradition séfarade. Rédigées et publiées à Fès, le centre incontesté de la Torah jusqu'au XVIIIème

ISOLEMENT SOUS LES SAADIENS

La greffe des expulsés d'Espagne aurait pu être pour le judaïsme marocain l'occasion d'une ouverture vers les autres communautés d'Europe et de l'Empire ottoman, mais elle se heurta au repliement sur soi forcé du Maroc. Résultat d'une double conjoncture défavorable, interne et externe. Fragilisé par ses dissensions internes, la division de fait du pays entre le nord encore sous domination des derniers Watassides, et le sud déjà partiellement sous contrôle de la nouvelle dynastie montante des Saadiens, le Maroc ne pouvait efficacement faire face aux menées du Portugal et de l'Espagne qui installent des comptoirs tout au long du littoral atlantique et méditerranéen, et choisit comme défense le repli sur soi. En tournant le dos au monde moderne en gestation, le Maroc y entraîna sa communauté juive qui peu à peu se coupa des nouveaux centres de création juive, s'isola du nouveau centre de gravi­té européen pour n'être plus qu'une branche du judaïsme, certes vivante et créatrice, mais jamais centrale. L'hostilité espagnole et l'arrêt des échanges commerciaux avec cette grande puissance devaient jouer un rôle capital dans l'isolement du judaïsme marocain du reste du monde juif avec l'absence d'im­primerie pour publier et diffuser les œuvres de ses maîtres à l'intérieur, et les faire connaître à l'extérieur du pays. Pourtant une première tentative avait été prometteuse. Né à Tolède, rabbi Eliezer Tolédano avait fondé à Lisbonne en 1489 la première imprimerie hébraïque au Portugal. Après l'expulsion de 1497, il avait transféré ses machines à Fès, y fondant la première imprime­rie dans le monde musulman. Elle fut contrainte de fermer ses portes dès 1522, faute de papier, l'Espagne en interdisant son exportation vers le Ma­roc. Ce fut l'éclipsé de l'imprimerie au Maroc, aussi bien hébraïque que gé­nérale jusqu'à la fin du XIXème siècle – qui fut longtemps interprété au sein du monde juif comme la preuve de la stérilité de création de sa branche ma­rocaine.

C'est le prestige de la lutte contre les empiétements des Portugais et des Es­pagnols sur les côtes marocaines, qui devait permettre à la nouvelle dynastie des Saadiens de s'affirmer progressivement avant d'asseoir définitivement son autorité sur l'ensemble du pays, à partir du sud, redonnant de nou­veau à Marrakech son statut de capitale. La prise d'Agadir aux Portugais en 1541 marqua l'étape la plus importante vers la réunification du pays sous la conduite du sultan Moulay -es -Cheikh qui entra triomphalement à Fès en 1554.

En l'absence de documents sur la vie intérieure de la communauté à cette époque; une précieuse indication sur l'existence d'un début d'épanouisse­ment de la Torah mêlant Mégourachim et Tochabim nous est donnée par la personnalité d'un éminent kabbaliste, rabbi Slimane Ohana. Né à Meknès; il a sans doute étudié à Fès, d'où il était monté à Safed en 1526, à un âge déjà avancé. La capitale de la Galilée, dont le nom n'est même pas mentionné dans la Bible, avait attiré des sommités de toutes les communautés de la diaspora. Il fut avec rabbi Messod Azoulay dit l'Aveugle, parmi les " lionceaux " (dis­ciples) du fondateur de la Kabbale pratique; rabbi Itshak Lourié, dit Haari (le Lion). Fier du patrimoine propre aux Tochabim, il devait par exemple s'éle­ver contre un autre éminent kabblaliste d'origine marocaine, rabbi Yossef Te- boul, qui avait abandonné la direction spirituelle de sa communauté d'ori­gine pour prendre la tête de la communauté séfarade d'Egypte : " Et maintenant vous les avez trahis et abandonnés à leur sort …Certes nous sommes tous les fils du même patriarche; et tous les enfants d'Israël sont des princes, mais notre dispersion aux quatre coins de la terre nous a divisés en groupes et familles; chacun parlant une autre langue et ayant d'autres cou­tumes. Cette appartenance à un groupe et à une langue; chacun est tenu d'y rester fidèle jusqu'à ce que l'Eternel nous prenne en pitié et nous ramène dans notre pays reformer un seul peuple …"

Meknes – Joseph Toledano – Portrait d'une communaute juive marocaine

 

MeknesUN NOUVEL APPORT

Mais repliement ne signifie pas isolement total. Le flux des échanges conti­nua à couler même si à un rythme réduit. Si les souverains Saadiens firent appel aux talents diplomatiques et commerciaux des expulsés d'Espagne et de leurs descendants, cela profita peu à Meknès. Le centre du pouvoir trans­féré à Marrakech, ce devaient être les descendants des expulsés d'Espagne dans la capitale du Sud et les villes du littoral at­lantique, et également ceux de Fès, qui devaient servir d'agents de liaison commerciaux et diplo­matiques avec les pays européens. C'est pourtant dans cette période incertaine que devait se produire un des événements mar­quants pour l'histoire de la communauté juive de Meknès – l'arrivée tardive d'une grande famille de rabbins descendants des expulsés d'Espagne qui allait tant contribuer à son épanouissement comme centre de Torah au cours des siècles sui­vants : les Tolédano.

Au moment de l'expulsion d'Espagne en 1492, les membres de cette famille de rabbins originaires de Tolède, s'étaient dispersés, les uns trouvant refuge au Portugal et en Eretz Israël, la grande majorité dans l'Empire ottoman. C'est ainsi qu'une de ses branches de cette famille, celle de rabbi Yossef et son fils rabbi Daniel s'établit dans le port de Salonique, conquise par les Turcs en 1430. L'afflux des expulsés accueillis à bras ou­verts par le sultan Batazid devait grandement contribuer à l'épanouissement économique de la ville qui allait devenir pour des siècles le plus prestigieux centre culturel séfarade, attirant même un grand nombre d'originaires du Ma­roc. A la différence du Maroc, les descendants des expulsés s'y étaient organisés selon leur province d'origine avec leur propre synagogue et yéchiba; Aragon, Catalogne, Léon, Castille, Portugal, Maroc. Rabbi Daniel y portait le titre de Roch Hakhmé Castilla, chef des rabbins de Castille; titre inconnu en Espagne -même. Il devait pourtant avec ses deux fils quitter cette communauté -phare pour s'installer au Maroc, à Fès, vers 1545, on ne sait pour quelle raison et dans quelles circonstances. Pen­dant une vingtaine d'années, il y dirigea une grande yéchiba. Ses deux fils, rabbi Haïm et rabbi Yossef quittèrent à leur tour Fès pour s'établir à Meknès vers 1565, sans doute suite aux épreuves dont fut victime la communau­té de Fès lors de son occupation par les Turcs en 1554, et à l'épidémie qui décima la commu­nauté en 1559. Accueillis les bras ouverts, les deux frères furent dès leur arrivée invités à se joindre au tribunal rabbinique dont leurs des­cendants allaient désormais faire partie tout au long des siècles suivants et jusqu'à nos jours. Ils y transférèrent leur célèbre yéchiba contribuant à la diffusion des études sacrées. Rabbi Yossef eut deux fils, Batoukh et Daniel qui à la génération suivante furent membres puis pré­sidents du tribunal rabbinique de Meknès.

Rabbi Haïm laissa deux fils : Habib et Daniel. L'aîné, rabbi Habib, surnom­mé le Hassid, le pieux, présida le Tribunal rabbinique cumulant cette fonc­tion religieuse avec celle de Naguid, chef de la communauté responsable des relations avec les autorités. Sa piété, son érudition et son dévouement pour le bien public lui valurent l'estime générale au -delà des frontières de sa ville natale, comme en témoigne le style d'une requête que lui avait adressée par un Juif de Fès venu s'établir à Meknès, Réouben Ben Zikri : " Lumière sacrée, toujours disponible pour toute action de sainteté, roi assis sur son trône, une couronne divine sur sa tête, débordant de pitié pour les indigents; secours pour les démunis, homme de compassion; fils de notre grand maître rabbi Haïm Tolédano – que sa mémoire soit bénie. Je viens d'une grande ville de sages et de lettrés, mais à l'heure présente les cèdres du commerce se sont appauvris et à plus forte raison les talmidé hakhamim, et quand le feu prend dans les cèdres que peut -il en être des simples plantes grimpantes ? Et il ne nous reste plus sur qui compter que sur notre Seigneur au Ciel et sur des hommes généreux discrets et compatissants comme votre honneur et les autres gardiens des vignobles qui suivent votre voie …Depuis mon arrivée dans votre ville, je n'ai trouvé nulle part où me loger et je serais resté dans le rue sans l'hospitalité du sieur Yéshaya Bahtit qui m'a pris en pitié et je fais donc appel à votre compassion pour moi et ma famille restée à Fès … "Il laissa nombre d'ouvrages dont un livre de sermons et commentaires en trois tomes Sha'aré hokhma, Les Portes de la Sagesse, dont le manuscrit se trouve en Amérique. Son fils, rabbi Haïm alla sur les traces paternelles à la fois dans l'érudition et l'activité publique. Malgré son isolement et sa fermeture sur elle -même, la communauté de Meknès ressentit la même angoisse que celle de Fès, plus ouverte aux affaires politiques, face au danger de conquête du Maroc par le Portugal.

POURIM DE LOS CHRISTIANOS

La mort en 1574 du sultan saadien Abdallah el Ghalib (1557 -1574), ouvrit une terrible guerre de succession propice à l'intervention des puissances étran­gères dans le cadre complexe des rivalités entre le Portugal, l'Espagne, et l’empire ottoman rêvant d'étendre sa conquête au Maroc après celles de la Tunisie et de l'Algérie..

Contestant l'accession au trône de son neveu, Sidi Mohammed el Moutawakil (1574 -76), le frère du sultan défunt, Moulay Abdelmalek qui s'était réfu­gié à Alger, parvint avec l'aide d'un corps expéditionnaire turc à s’emparer du pouvoir en prenant Fès en 1576. En contrepartie de son soutien, la Turquie avait obtenu la promesse d'un versement de 500.000 onces d'or et d'une al­liance militaire contre l'Espagne. Le nouveau souverain eut la prudence d'ob­tenir le rapide retrait de l'armée turque en s'acquittant de la somme promise. Mais le sultan déchu qui s'était replié à Marrakech, revint à l'assaut, et fut de nouveau battu dans la région de Salé. Il remonta alors vers le nord jetant dans l'angoisse les communautés juives, en particulier Fès et Meknès, qui connais­saient ses mauvaises dispositions envers elles. Après bien des péripéties, il arriva à Lisbonne. Il n'eut pas de mal à convaincre le jeune et impétueux roi du Portugal, Don Sébastien, qui rêvait de conquêtes et de croisade, à entre­prendre une expédition pour le ramener sur le trône, en contrepartie de la remise de la place d'Azila et de sa reconnaissance comme vassal du roi du Portugal

Le souvenir de l'extrême cruauté de l'expulsion du Portugal, encore très vif chez les descendants des Mégourachim, explique la panique de la communau­té juive à la perspective de tomber entre ses mains alors qu'il avait juré de convertir ou d'exterminer les Juifs du Maroc comme le rapportent les Chro­niques de Fès.

Restée dans l'histoire dans l'Histoire comme la Bataille des Trois Rois, suite à la mort des trois chefs d'armées; elle eut un grand retentissement en Europe. (1578). Suite à la mort du roi Sébastien sans laisser d'hériter; son trône revint au roi d'Espagne qui annexa le Portugal. Les Juifs du Maroc instituèrent pour commémorer leur sauvetage un petit Pourim; Pourim de los Christianos. " Les rabbins prirent l'engagement, pour eux et leur postérité, jusqu'à l'avènement du Messie, de célébrer le second jour du mois de Ellul comme Pourim en donnant des aumônes aux pauvres …"

A l'instar de la Méguila d'Esther, une Méguila fut désormais lue dans toutes les synagogues le 2 du mois de Ellul :.. "

UNE PARENTHÈSE DE PAIX ET DE PROSPÉRITÉ

Le soir de cette éclatante victoire; le frère du sultan défunt fut proclamé comme nouveau souverain sous le nom d'Ahmed El Mansour. Ses 25 ans de règne (1578 1603־) furent une parenthèse de paix, de stabilité et de prospé­rité dont profiteront largement tous les Juifs du Maroc. Et plus particulière­ment ceux de sa capitale Marrakech et des villes du littoral engagées dans le commerce international comme la célèbre famille Pallache qui fut à l'origine de la promotion des relations diplomatiques et commerciale avec le premier pays chrétien à signer un traité de paix avec l’empire chérifien, la Hollande. Ou l'homme des relations commerciales entre le Maroc et le Portugal, rabbi Yaacob Rosalis de Fès. Certes, le transfert de la capitale ne devait pas porter atteinte à la prééminence de Fès comme centre de la Torah où se poursuivit la rédaction du livre des Taqanot rythmant la vie sociale et religieuse de Fès et des communautés satellites. Mais Fès n'était plus désormais l'unique réfé­rence, d'autres centres apparaissent Dans le sud : Marrakech, Taroudant et Sijilmassa, dans le Tafilalet. Et dans le nord, Meknès. Depuis l'installation de la famille Tolédano on ne peut plus parler de simple dépendance, mais de collaboration et de symbiose, ses rabbins consultés et parfois même impli­qués dans la rédaction des taqanot des Sages de Castille. Son épanouissement comme centre de Torah allait être mis en relief pour la première fois à l'occa­sion de la traumatisante épreuve de la crise messianique qui allait ébranler l'ensemble du monde juif.

La Crise messianique

MeknesIII. LA CRISE MESSIANIQUE

Même en reconstruisant sous d'autres cieux, et sur le même modèle, de pros­pères communautés, les Mégourachim ne pouvaient se consoler de la perte de leur paradis perdu. Le traumatisme de l'expulsion d'Espagne, la plus grande catastrophe de l'histoire juive depuis la destruction du Temple, laissait sans réponse le mystère insondable du dessein divin. Comment interpréter le dé­racinement du centre de création juive le plus fécond depuis Babylone ? Que se cache derrière la conversion, ne serait -elle que de façade, de dizaines de milliers de leurs frères qui avaient préféré l'apostat à l'exil ? Des malheurs d'une telle ampleur ne peuvent être sans explication et ne pourraient être que les signes annonciateurs de la prochaine Rédemption, la tradition faisant précéder l'arrivée du Messie des plus terribles tourments, de la guerre apoca­lyptique entre Gog et Magog ?

C'est à Safed où avaient afflué les maitres, que la Kabbala devait commencer à donner une réponse à ces questions. La Kabbale classique, méditative, spiri­tuelle, sondant les mystères de la Création, avait été vivifiée en y greffant une dimension dite pratique. Son fondateur, rabbi Itshak Lourié (1534 -1572), dit le Ari de Safed, avait introduit la dimension volontariste, donnant à l'homme une place éminente dans le tikoun, la rédemption de l'univers. Dieu a besoin de l'homme pour parfaire sa création, l'homme invité à y contribuer par sa conduite, l'accomplissement des mitsbot, les commandements, la prière, les jeûnes, l'ascèse, les exercices mystiques. Par ses bonnes actions, l'homme a le pouvoir de libérer de leurs enveloppes d'impureté les débris de la lumière di­vine restés en suspens lors du tsimtsoum, le retrait de Dieu de l'Univers pour laisser place à la Création. La rédemption viendra quand toute la lumière di­vine sera reconstituée. Ce qui est valable pour l'exil de la lumière divine, l'est également valable pour l'exil spécifique du peuple juif.

Descendue de son inaccessible piédestal de science du mystère réservée à une élite de pieux lettrés, la Kabbale devint plus accessible, entrant de plain pied dans la pratique quotidienne religieuse, imprégnant la liturgie et les pratiques quotidiennes.

Terre d'élection depuis des siècles de la Kabbale méditative qui avait atteinte son apogée avec rabbi Itshak Cordobéro, le Maroc s'était enthousiasmé pour la nouvelle Kabbale. Parmi les plus éminents disciples du Ari se trouvaient trois rabbins qui avaient quitté le Maroc pour rejoindre le centre de la Kabale à Safed : rabbi Slimane Ohana, originaire de Meknès; rabbi Messod Azoulay, dit l'Aveugle de Fès, et rabbi Yossef Teboul. Ils devaient jouer un grand rôle dans la transmission de la doctrine de rabbi Itshak Lourié, qui n'avait lais­sé aucun écrit; en apportant leur témoignage à son plus célèbre disciple, rabbi Haïm Vital qui consigna par écrit sa doctrine.

C'est en détournant cet optimisme de la kabbale pratique, le pouvoir pour l'homme juif d'accélérer la venue du Messie, et en le poussant à l'extrême, que le mouvement messianique allait conquérir les élites rabbiniques et soulever l'enthousiasme des masses accablées par les tourments sans fin de la galout, l'exil.

LE FEU VENU D'ORIENT

Le jour de Ticha Béab 1622, qui tombait cette année un shabbat, naissait à Izmir dans la famille de Mordekhay Zvi un second fils qui reçut de ce fait le prénom prédestiné de Shabataï – né le jour du shabbat. Garçon d'une pré­cocité et d'une intelligence exceptionnelles, son destin paraissait tout tracé. A 20 ans, il fut intronisé rabbin et débarrassé de tout souci financier par la fortune de son père, il se destinait aux études sacrées. Après le cursus talmudique classique, il s'enfonça de plus en dans les arcanes de la Kabbale dans sa nouvelle version pratique poussée à l'extrême. Des journées entières, il s'iso­lait dans un état d'extrême extase, dans la prière et la méditation, proche de la psychose maniaco -dépressive, caractérisée par l'alternance de périodes de créativité intense et de profonde dépression. Dans ses périodes d'euphorie, il se laisse aller à des extravagances, des actes d'enfantillage qui lui vaudront chez ses futurs opposants des accusations de folie pure et simple. Après une grande lutte contre lui -même, il franchit à 22 ans, en 1648, le premier pas en annonçant à ses proches que Dieu lui était apparu pour lui annoncer qu'il était destiné à être le Messie fils de David, chargé de délivrer le peuple juif et de le ramener sur sa terre. Le second pas irréversible fut franchi en 1654 avec la proclamation publique de sa mission. Pour preuve, il osa en plein office a la synagogue prononcer le nom ineffable de l'Eternel, YAHAVE. Le scandale était cette fois trop grand et il fut contraint de quitter sa ville natale. Commence alors une errance de plus de dix ans dans les grands centres juifs de l'Orient qui lui permettra de répandre ses idées et de recruter partout des adeptes enthousiastes. En 1664, en route pour Jérusalem, Shabtaï Zvi fit une rencontre capitale avec celui qui deviendra le prophète et l'organisateur de génie du mouvement messianique, Nathan Ashkénazi. Avec un messie sé­farade et son prophète ashkénaze, le mouvement pouvait commencer à se répandre à travers tout le monde juif.

Première implication inattendue -indirecte – du Maroc dans l'aventure shabtaïste : le jeune Nathan devait son érudition et sa formation intellectuelle au grand maître venu de Fès, rabbi Yaacob Haguiz. En effet avant de partir comme émissaire de Jérusalem en Europe et au Maroc, son père, rabbi Elisha Ashkénazi, le lui avait confié pour étudier dans sa yéchiba à Jérusalem. A la fin des études, vers vingt ans, il avait proclamé voir reçu du ciel confirmation de la mission messianique de Shabtaï Zvi et de sa propre mission comme le pro­phète annonçant sa venue. A l'opposé de l'instabilité de Shabtaï Zvi, capable de passer de l'extase à la dépression la plus profonde, il était tout d'une pièce. Organisateur hors -pair, il va être en même temps le théologien qui donne­ra quelque cohérence aux visions de son messie. Voyageur infatigable, son génie sera de rendre le message messianique ésotérique limité aux érudits accessible aux masses. Il traduisit l'idéologie en actes : maintenant que l'arri­vée du Messie est imminente, il fallait adapter la Halakha aux temps messia­niques, changer le calendrier, adopter de nouvelles fêtes, en abolir d'autres. Qu'importe, répond -il aux sceptiques, si les signes annonciateurs de l'arri­vée du Messie prévus par la tradition n'étaient pas au rendez -vous de l'His­toire : " Vous n'aurez que plus de mérite à y croire. Dieu a voulu éprouver le peuple juif pour voir jusqu'où irait sa fidélité. " Et cette arrivée, elle était annoncée pour l'an de grâce 1666. Dans toutes les communautés, d'Eretz Israël à la Russie, l'enthousiasme est à son comble, ce sont des heures d'attente exaltante, de fierté retrouvée. Ceux qui avaient raison gardé face à cette défer­lante, étaient contraints au silence. "Nous étions dans la frayeur, nous nous levions quand ils se levaient, n'osant pas les bra­ver au milieu de la synagogue. Nous étions comme un grain de sable emporté par la mer."

Meknes-Portrait d'une communaute juive marocaine-Joseph Toledano

MeknesCONTAGION MAROCAINE

Cette propagande shabtaïste commença à se répande largement au Maroc à partir du milieu de l'année 1665, colportée par les négociants en contact avec les centres du mouvement en Europe, et en pre­mier lieu Amsterdam. C'est par le port de Salé qui centralisait le commerce avec les Pays -Bas, qu'arrivaient les nouvelles colportées ensuite dans l'intérieur du pays.

L'anarchie qui avait suivit la mort de l'illustre sultan El Mansour, emporté en 1603 dans l'épidémie de peste qui ravageait le Maroc depuis 1588 ,avait si­gné le début de la décadence de la dynastie saadienne qui se prolonger un demi -siècle jusqu'à l'avènement d'une nouvelle dynastie. Le pays s'était di­visé de fait en deux royaumes rivaux, ayant Fès et Marrakech pour capitales.

 Aux tourments politiques, persécutions et extorsions de fonds, devaient s'ajouter les calamités naturelles, avec le terrible cycle de famines des années 1604-1606; 1614 – 1616 et 1621 -27 et 1658.

Cette atmosphère de chaos et fin du monde sur le plan politique et la diffu­sion de la kabbale sur le plan spirituel et intellectuel, peuvent expliquer le surprenant succès rencontré au Maroc par le message messianique venu du lointain Orient, en particulier dans la communauté de Meknès qui allait sortir de l'anonymat et se révéler comme un centre de Torah. Les deux émissaires de Terre Sainte en mission au Maroc à cette époque ont dû également contribuer à la rapidité de son succès. L'un originaire du Ma­roc, revenu en mission dans son pays natal, rabbi Yéshaya Dahan. L'autre originaire d'Allemagne, en mission pour Jérusalem dont nous avons déjà parlé, rabbi Elisha Ashkénazi, le père du prophète du mouvement messianique. Il avait déjà effectué une première mission dans le nord du Maroc en 1654 -56, laissant en particulier à Meknès, un souvenir impérissable. Il avait apporté avec lui un trésor inestimable, deux livres de base de Kabbale introu­vables au Maroc, Maguid Yécharim de rabbi Yossef Caro et le commentaire du Zohar de rabbi Abraham Galanti, Yaréah Yakar qui furent recopiés à la main par plusieurs rabbins locaux. La copie de ce second ouvrage avait été com­mencée par rabbi Haïm Tolédano. N'ayant pu la mener à son terme, il avait chargé un autre illustre rabbin de sa ville, rabbi Daniel Bahloul, de prendre la relève et d'achever l'ouvrage. Lors de son double séjour à Meknès, avant et pendant la crise shabtaïste, rabbi Elisha avait regroupé autour de lui des cercles d'études auxquels avaient participé notamment ce rabbi Daniel Bahloul, rabbi Yaacob Abensour, rabbi Yaacob Benattar et son hôte pendant les deux dernières années de sa vie, rabbi Shémaya Maimrane. (La célèbre synagogue du vieux mellah; slat rebbi shemaya portait son nom). Au cours de sa seconde mission au Maroc, au moment du paroxysme de la crise, il avait fondé une yéchiba à Salé. Bien que nous ne possédions pas de documents spé­cifiques à ce sujet, il ne fait pas de doute qu'il a dû contribuer à la propaga­tion des idées de son fils Nathan, dont il était très fier. En 1671, il quittait Salé pour s'établir définitivement à Meknès où il devait mourir en 1673, entouré de l'estime de tous, opposants comme anciens croyants en Shabtaï Zvi. Son tombeau était jusqu'à nos jours l'objet d'un grand culte entouré du respect qui se doit pour cet illustre rabbin kolel de Jérusalem "

LE TEST DU JEUNE DE TICHA BÉAB

De même que la Kabbale pratique était descendue des sphères intellectuelles de la spéculation pure, la propagande shabtaïste, au -delà des concepts abs­traits, s'adressait aux masses dans un langage plus concret lié à la vie reli­gieuse quotidienne. La venue prochaine du Messie était l'occasion de se li­bérer du carcan trop rigide des commandements de la Halakha rabbinique. Toutefois, on n'a pas d'échos de la propagation au Maroc des débordements sexuels prônés et pratiqués par le faux messie lui -même et ses proches com­pagnons dans l'Empire ottoman. Plus prosaïquement, ce dépassement des commandements prit au Maroc la forme de l'annulation du jeûne et du deuil de Ticha Béab, le 9ème jour du mois de Ab, commémorant la destruction du Temple. Cette commémoration était devenue incompatible avec la croyance de l'arrivée proche du Messie qui allait reconstruire le Temple. Au contraire, il fut proclamé jour de joie et de réjouissances. La manière de le célébrer était devenue au Maroc le test de la foi messianique, délimitant la frontière entre croyants et non -croyants ou hésitants, le point de rupture le plus visible entre la majorité – adhérant à la nouvelle foi – et la minorité – refusant, avant l'arrivée effective du Messie, de changer la Halakha.

Si la majorité était disposée sans réserve à croire en la mission messianique de Shabtaï Zvi, les réticences étaient grandes même au sein des croyants à sauter le pas et renoncer à la célébration traditionnelle de cette date funeste. Aussi le principal meneur du camp messianique au Maroc, rabbi Yaacob Bensadoun de Salé, devait -il pour essayer de convaincre les lettrés, d'affiner encore plus les arguments développés par Nathan Achkénazi, en y ajoutant sa propre interprétation. Pour simplifier, il fit appel au précédent historique de la re­construction du Temple après le retour de l'exil de Babylone :. " Continuerai -je à pleurer au cinquième mois (Ab) en pratiquant des absti­nences comme je l'ai fait plusieurs années ? Alors la parole de l'Eternel me fut adressée en ces termes : " Porte à tout le peuple du pays et aux prêtres la parole que voici : quand vous avez jeûné et gardé le deuil au cinquième et au septième mois, et cela durant soixante -douze années, est -ce donc pour moi que vous avez observé ce jeûne ? Et quand vous mangez et que vous buvez, n'est -ce pas pour vous qui mangez et n'est -ce pas vous qui bu­vez ? " (Zacharie 7; 3)

Ce n'est donc pas en l'honneur de l'Eternel que ces jeûnes avaient été insti­tués ni même comme expression de remords pour les péchés du passé, mais simplement pour commémorer volontairement, et non sur ordre divin, des malheurs terrestres et qu'importe donc à Dieu que vous jeûniez ou pas, c'est pour vous et non pour lui que vous le faites ! Et maintenant que Dieu vous a pris en pitié et va vous ramener à Jérusalem, c'est à vous, et à vous seuls; que revient la décision de continuer ou non à jeûner et à prendre le deuil ! " Il en découle que quand il n'y a pas de paix et qu'Israël en exil est victime de persécutions, le jeûne est obligatoire, mais dans les pays où il n'y a pas de persécutions et d'intolérance, ceux qui le veulent jeûnent, et ceux qui ne le veulent peuvent légitimement s'en abstenir. Et c'est bien le cas de notre pays le Maroc, et à plus forte raison pour les communautés d'Amsterdam, de Hambourg et d'Angleterre …"

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