Contes populaires-racontes par des Juifs du Maroc

C'est une erreur d'admettre que les contes populaires sont sur­tout destinés aux enfants. Dans le passé — et, dans une mesure non-négligeable, même de nos jours — ils constituaient la litté­rature d'adultes; et quoique la plupart des contes réunis dans ce volume puissent être classés dans la catégorie de la littérature pour enfants, ils sont, en fait, racontés à des adultes, par des adultes.

Si on avait enregistré ces histoires sur magnétophone, dans la langue du narrateur exactement comme elles sont racontées, on s'apercevrait qu'elles constituent une littérature populaire fort évoluée et qu'elles sont présentées sous une forme hautement sa­tisfaisante des points de vue style et langue. La langue du narra­teur est profondément influencée par la tradition, vieille de nom­breux siècles, de l'art de conter des histoires, qui aime employer des métaphores et des tournures de langue imagées. Le style qui lui est particulier, trahit une tradition fort évoluée qui n'a jamais été interrompue. Les rares enregistrements directs de contes ra­contés par des immigrants dans leur langue maternelle, trahis­sent l'originalité de cette littérature. Malheureusement, dans la plupart des cas, les hommes chargés d'enregistrer les textes, ne connaissaient pas la langue parlée par les narrateurs. Les narra­teurs ont essayé d'élargir leur public en s'exprimant en hébreu, mais dans cette langue, qu'ils ne connaissent qu'insuffisamment, leurs histoires perdent beaucoup de leur brillant et de leur beauté linguistique.

Nous nous sommes parfois permis de corriger la langue des textes enregistrés, mais ces corrections se réduisent au strict mi­nimum et nous n'avons touché aux textes que lorsque des consi­dérations de style nous y ont obligés. Nous nous sommes efforcés de maintenir, dans la traduction, l'esprit de l'original. Bien entendu, nous nous sommes abstenus "d’embellir" les contes et nous n'a­vons pas essayé d'enrichir la langue; par contre, nous avons donné la préférence aux contes racontés dans une langue claire et sou­ple malgré la pauvreté du vocabulaire. Nous espérons que si un jour, l'art de raconter des histoires s'implante en Israël, les narra­teurs hébreux développeront un style à eux, digne du conte popu­laire hébraïque.

En préparant ces contes pour leur publication et en les tradui­sant en français, nous ne leur avons fait subir aucun changement de leur contenu. Ils furent racontés en judéo-arabe et en judéo- espagnol, qui sont les langues maternelles des Juifs du Maroc. La version française permet donc aux lecteurs de se documenter à fond sur les sujets traités, malgré le fait que les contes aient perdu, dans la traduction, une partie de leur originalité et de leur fraîcheur. Le nombre relativement petit de contes réunis dans ce volume (les Archives Israéliennes du Conte Populaire ont re­cueilli 340 contes et légendes marocains destinés à une popu­lation juive de 350.000 âmes) ne nous autorise pas à porter un jugement définitif sur ces populations, mais nous avons la possi­bilité d'analyser ces textes et d'en tirer certaines conclusions.

Quels sujets les Juifs du Maroc aiment-ils traiter dans leur littérature folklorique? En lisant ces contes, nous constatons que les narrateurs tout comme leur public, avaient partiellement adopté le style de vie d'un autre peuple qui pratiquait aussi une religion différente. C'est pour cette raison que les relations avec le milieu non-juif occupent une large place dans cette littérature. Dans la plupart des cas, ces relations étaient tendues et marquées par des conflits; le tiers, environ, des histoires publiées dans ce livre reflè­tent cette situation. Comme dans le Livre d'Esther, nous retrou­vons le conflit entre deux courtisans — un Juif honnête et intègre, et un Musulman fourbe et pervers — au service d'un roi juste et généreux (Nos. 20, 46, 47, 49, 50, 57, 62, 68). Le Juif, qui oc­cupe une position élevée — il est ministre ou rabbin de la com­munauté — est souvent obligé, par son rival mal intentionné, de réaliser une tâche difficile, de résoudre un problème ou de payer une somme exorbitante sous forme de taxe. Dans la plupart des cas, le Juif est placé devant l'alternative de réaliser la tâche, de résoudre le problème, de payer la somme demandée, ou d'être exécuté, tout comme les membres de sa communauté. Parfois, la punition infligée consiste à expulser tous les Juifs. Mais le Juif réussit toujours à se tirer d'affaire et à éliminer la menace qui pesait sur la communauté. Les victoires remportées par les Juifs sont de natures différentes. Parfois elles sont dues à des formules magiques obtenues avec l'aide des sciences dont traite la Kabala Nos. 2, 40). Ceci explique la responsabilité qui pèse sur les rab­bins célèbres, censés être des maîtres des sciences occultes et jouir de la faveur du Tout-Puissant dans leurs efforts de protéger leur peuple et leurs frères No. 58).

Sur le plan individuel, cette tension intercommunale et inter­religieuse peut prendre la forme d'un conflit entre Juif et non- Juif. Si le premier est un sage et un érudit, la punition du non- Juif s'opérera par des voies miraculeuses (Nos. 4, 5, 6, 36, 37, 38, 59). Si le Juif, par contre, est un homme simple et le non-Juif, un homme puissant et prospère, nous assistons au triomphe de la justice: l'assassinat du Juif est découvert et l'assassin non-juif, est sévèrement puni (No. 21).

Un dénouement moins dramatique, qui n'entre pas dans les sphères surnaturelles et qui, parfois, s'approche de l'humour, est le triomphe du Juif intelligent sur son adversaire aux ressources intellectuelles limitées. Ces luttes où triomphe l'intelligence, peu­vent aussi opposer deux courtisans, l'un à l'autre (Nos. 23, 35, 64). Il convient de noter que dans ces histoires, l'intelligence du Juif se manifeste souvent par sa capacité de tromper l'adversaire et de hâter la perte de celui-ci par l’emploi de moyens pas tout à fait honnêtes, mais le public applaudit à ses prouesses puisqu'elles hâtent la perte d'un mauvais garnement (No. 11).

L'histoire du partage du monde entre Moïse et Mohammed nous présente un aspect tout à fait particulier de la tension inter­communale (No. 65). La base ethnologique de cette histoire est la question: pourquoi les adhérents de Mohammed sont-ils si nombreux, alors que ceux de Moïse ne constituent qu'une poi­gnée? Dans ce conte, la question de l'origine des lois concernant la Kachrouth (prescriptions alimentaires rituelles des Juifs) est également traitée. Il met en relief la perspicacité juive, qui trouve son expression dans les réponses du rabbin aux questions du re­présentant de l'Islam

Les éléments surnaturels ne dominent pas seulement dans les histoires traitant de la tension intercommunale. Nous les retrou­vons dans les contes qui mettent en relief la supériorité du saint et la sainteté de Dieu, ou nous font assister à la punition de ceux qui ne respectent pas la religion ou ceux qui la représentent, même si ces derniers ne sont pas juifs (Nos. 33, 41). Dans les histoires où interviennent les éléments surnaturels, et qui soulignent une particularité historique, (par l'intermédiaire des personnalités qui y jouent un rôle), ou géographique (en décrivant la scène où se déroule l'action), l'élément religieux prévaut. Elles servent à met­tre en évidence la réalité de la présence divine. Le mécréant est puni et l'homme juste qui marche dans les sentiers de l'Eternel est récompensé (Nos. 18, 42)

Dans les légendes dont les héros sont des sages locaux (Rabbi David Elbaz, No. 61; Rabbi Elicha Ben-Yaïch, No. 50; Rabbi Hayim Ben-Attar, Nos. 27-30, 32, 33; Rabbi Y. Ben-Attar, No. 41 ; Rabbi Eliezer Davila, No. 41 ; Rabbi Hanina Yaguel, No. 31 ; Rab­bi Hayim Pinto, Nos. 5, 37-39; Rabbi Salomon Tamsouth, No. 21), dans celles où il est question de héros nationaux (Moise, Nos. 49, 54, 65; le roi Salomon, Nos. 14, 44, 71; Elie, 34, 57) ou de sages Juifs du Moyen-Age (Maïmonide, Nos. 58, 68; Rabbi Abraham Ben-Ezra, No. 58), l'élément surnaturel est toujours présent et, dans la majorité des cas, même dominant. La plupart des rabbins font preuve de force de caractère et de fermeté dans leurs rela­tions à l'intérieur de leur communauté et avec les représentants du monde extérieur; ils possèdent aussi la capacité d'éliminer les dangers de toute nature qui menacent les membres de la commu- nauté (Nos. 5, 37, 38, 50) Cette capacité, ils la gardent même après leur mort (Nos. 4, 6) Ils ont également le pouvoir de punir les ennemis d'Israël (Nos. 16, 39)

L'élément surnaturel, qui caractérise les légendes des Juifs du Maroc, nous le retrouvons dans les histoires de toute cette région. Dans les histoires non-juives également, l'intrigue se situe au-delà du temps et de l'espace et le héros n'est pas toujours clairement défini. C'est un monde peuplé de créatures surnaturelles, esprits cl génies, qui régnent sur les éléments de la nature, influencent la vie des hommes (Nos. 1, 15, 17, 18, 25, 67)

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