(Robert Assaraf Le Judaïsme Meknassi après la mort de Moulay Ismaïl : Un siècle de troubles. (1727-1822

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Avec l'accession sur le trône de Sidi Mohammed Ben Abdallah en 1757, une période de calme sembla s'instaurer. Le nouveau sultan mit au pas la Garde Noire en lui substituant une armée nationale et se rendit très populaire en allégeant la fiscalité pesant sur les populations. L'un de ses premiers gestes fut de transférer la capitale du pays de Meknès à Fès qui retrouva ainsi sa gloire passée. Il eut toutefois l'habileté d'effectuer ce changement de manière progressive et d'une manière telle qu'on ne put l'accuser de délaisser Meknès au profit exclusif de sa rivale traditionnelle. S'il était attaché à Fès, Sidi Mohammed IV éprouvait aussi beaucoup d'affection pour Marrakech, ville dont il avait longtemps été gouverneur.

A l'égard des Juifs, il mena une politique de tolérance qui lui valut la reconnaissance de ceux-ci. Dans son Kissé Melakhim, rabbi Moshé Elbaz le qualifie ainsi de « très grand ami d'Israël ». Musulman fervent mais exempt de tout fanatisme, Sidi Mohammed ben Abdallah s'entoura ainsi, dès le début de son règne, de nombreux conseillers dont certains, notamment Shmouel Lévy ben Youli et Samuel Sumbal, avaient servi son père.

 Le rôle joué par ces conseillers juifs à la Cour était connu de tous et suscitait de nombreux commentaires défavorables, y compris au sein des communautés juives, inquiètes à l'idée qu'on pût chercher à leur faire payer la morgue dont faisaient preuve ces « juifs de Cour ». Ainsi, dans son Kissé Melakhim, le rav Raphaël Moshé Elbaz de Sefrou, après avoir vanté les mérites du sultan, se montrait très réservé en décrivant l'entourage juif du monarque : « Toujours son carrosse était précédé de ses dix proches et conseillers juifs à cheval, somptueusement vêtus et portant des bijoux précieux. » Un voyageur juif italien originaire de Mantoue, Samuel Romanelli, qui séjourna au Maroc entre 1786 et 1790, ne se montrait pas moins sévère. Dans une Relation de voyage publiée en hébreu à Berlin en 1792, il notait, en s'en scandalisant, que ces «parvenus mange[ai]ent des plats raffinés, se faisaient] jouer la meilleure musique, s'habill[ai]ent des draps les plus fins, offr[ai]ent à leurs femmes des habits de soie et les paraient d'or, de perles, de rubis et d'émeraudes et, pour défier les musulmans, pass[ai]ent devant les mosquées sans ôter leurs chaussures ».

Il faut toutefois se garder de généraliser. La situation des différents favoris juifs du sultan n'était guère assurée et ils étaient toujours à la merci d'un caprice du souverain. C'est ainsi qu'un agent consulaire danois, Georg Host, soulignait la mésaventure survenue à l'un de ces juifs, installé à Agadir mais :

A cette époque, le juif Ben Isso avait en gérance le port d'Agadir, pour laquelle il était redevable d'une somme de vingt mille piastres. Connaissant bien ce Juif, Mohamed le fit venir devant lui et lui dit : «toi, le truand, tu vas recevoir la peine que tu mérites, non pas à cause de l'argent que tu me dois personnellement – tes frères ( les autres Juifs) me le paieront jusqu'au dernier sou – mais pour ce que, toute ta vie durant, tu as truandé tant chez les Maures que chez les Chrétiens et même chez les autres Juifs» . Il lui fit couper les deux mains'.

Le texte de Samuel Romanelli ainsi que la mésaventure survenue à Ben Isso étaient très révélateurs de l'apparition d'une nouvelle classe de très riches négociants juifs dont aucun n'était originaire – le fait vaut d'être noté – de Meknès. Conscient de l'utilité économique des juifs, Sidi Mohammed ben Abdallah décida en effet de s'appuyer sur eux pour relancer l'économie marocaine déclinante. Signant des traités de commerce et d'amitié tous azimuts avec les principales puissances européennes, il fonda ainsi le port de Mogador, où il concentra le commerce international. Consuls et commerçants chrétiens répondirent avec peu d’empressement à l'invitation qui leur fut faite de s'y installer. En particulier, les négociants danois, qui contrôlaient le port d'Agadir depuis la disgrâce de Ben Isso, se montrèrent très réticents à l'idée de venir s'installer à Mogador. La Danske Afrikanske Kompagnie y voyait une menace pour le monopole qu'elle avait jusque-là et son agent à Safi, Georg Host, relate avec minutie les difficultés qu'il éprouvait à contrecarrer les menées du principal conseiller juif de Sidi Mohammed Ben Abdallah, Samuel Sumbal.

Suivant les conseils de ce dernier, le sultan demanda alors aux grandes familles juives marocaines d'envoyer chacune un représentant à Mogador, dont le port avait été construit sous la direction de Mimoun Ben Isaac Corcos. Samuel Sumbal dressa lui-même la liste des dix premiers élus, les tajjar es sultan, les marchands juifs du roi, qui reçurent des privilèges commerciaux et politiques exceptionnels : avances de capital, gestion de certains fonds du Trésor, monopole d'exportation de produits comme la cire, le tabac, les plumes d'autruche, les amandes, les cuirs, les laines, l'huile, la gomme, les parfums, les mulets, les bœufs et les céréales. Parmi les premiers tajjar es sultan, on trouvait les familles Sumbal et Delvante-Chriqui de Safi, Corcos et Delmar de Marrakech ; Lévy Bensoussan, Ben Yuli et Nahory de Rabat, Aboudraham de Tétouan, Penia et Aflalou dAgadir. Il n'y avait aucun juif de Meknès. Cela ne signifiait pas pour autant que certains juifs meknassis n'aient pas gravité dans l'entourage immédiat du monarque même s'ils n'étaient pas associés à ses entreprises commerciales à Mogador.

Le plus connu d'entre eux fut rabbi Moshé Mamane. Grand négociant, originaire de Tétouan et ayant un comptoir à Gibraltar, il détenait déjà, au temps de Moulay Abdallah, le monopole de deux des plus importants produits d'exportation de la riche région agricole du nord : la cire et les peaux. Installé à Meknès, il ne tarda pas à entrer en conflit avec la communauté dont il était l'élément le plus fortuné et le plus imposé. C'était là un « privilège » dont il se serait bien passé. Mécontent de l'estimation faite de sa fortune par ses coreligionnaires meknassis, il fit appel de celle-ci en 1737 devant le tribunal rabbinique de Fès. Celui-ci lui donna raison en se fondant sur une nouvelle règle en vigueur à Fès et Tétouan depuis le début du 18ième siècle, à savoir que la quote-part du contribuable le plus imposé ne pouvait être supérieure à celle du second par la fortune. Une telle mesure visait en fait à protéger les Juifs les plus fortunés de la convoitise du Makhzen qui aurait pu être tenté de confisquer leurs biens.

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