Les veilleurs de l'aube-V.Malka

Chapitre II La confrérie des gardiens de l'aube

Dans la première de ces deux villes notamment, la situa­tion des juifs est alors plus que satisfaisante. La bonne volonté des autorités chérifiennes à l'égard de la population juive est alors manifeste.

 Elle jouit de la bienveillance et de la sollicitude de tous. Le port est fondé en 1766 par le sultan Mohammed Abdallah, lequel souhaite ainsi fortifier, développer et diversifier l'économie du sud du pays, qui en a bien besoin. Et quoi de mieux, pour ce faire – pense- t'il – que d'encourager des familles juives de Tétouan à venir s'installer dans la ville, quitte à leur accorder d'abondance une protection spéciale, des droits commerciaux prioritaires et un statut préférentiel ?

 Que certains parmi ses sujets musulmans fassent alors mine de s'en plaindre ou qu'ils trouvent excessives ces différentes dispositions et ces « discriminations positives », comme on dirait aujourd'hui, le sultan n'en a cure. Il est convaincu de bien œuvrer dans l'intérêt général de la ville.

Le fait est que les historiens de Mogador notent à l'unisson que la contribution des juifs au développement culturel de la ville est alors considérable, spécialement dans le domaine de l'artisanat et des arts.

Cela durera jus­qu'en 1930. C'est à Mogador – où vivent donc nombre de familles juives de la tradition des megorachim, les expulsés des régions du sud du continent ibérique – que vont paraître pour la première fois et pour répondre à une demande expresse du public, des recueils de poètes juifs locaux, mais aussi des anthologies réunissant des produc­tions poétiques de l'âge d'or espagnol.

 Il faut rappeler qu'après l'expulsion des juifs d'Espagne en 1492, nombre de poètes espagnols et portugais trouveront refuge notam­ment à Mogador. Ils continueront d'y écrire. Ces poètes, chez qui on repère encore les traumatismes historiques et les blessures de l'expulsion, perpétuent au Maroc tout naturellement les traditions de la poésie des ancêtres séfarades.

Le premier recueil édité dans la ville porte le titre sym­bolique – emprunté au prophète Zacharie 2, 14 – de Ronni Vésimhi  (Exulte et réjouis-toi, fille de Sion ). Le second est une anthologie qui connaîtra, plus tard, un destin exceptionnel : Chir Yedidout, dont on racontera plus loin, parce qu'elle le mérite, l'histoire et les différentes péripéties. Les deux recueils étant imprimés par des ouvriers qui ne connaissaient pas l'hébreu, on y relèvera là encore, bien plus tard, des centaines d'erreurs.

Chapitre III Poètes de l'espérance

Mais qui sont ces poètes marocains dont les œuvres constituent, depuis des lustres, la matière première et l'es­sence de ces veillées du petit matin du shabbat ? De quelle esthétique, de quelle tradition poétique se réclament-ils ?

Qu'ont-ils à dire et à qui – à quel public – en premier lieu s'adressent-ils ? Comment et surtout de quoi vivent-ils ? Ont-ils un quelconque message, social ou religieux, à transmettre, une opinion à défendre, un patrimoine à sau­vegarder ?

Ou bien se contentent-ils de faire de « l'art pour l'art », ainsi que leurs confrères l'ont fait de toute éternité et continuent de le faire sous d'autres cieux ? Quel rapport entretiennent-ils avec le pays, avec le peuple et avec la société au sein desquels ils vivent ?

 À quel type de langue hébraïque ont-ils recours dans leurs écrits, eux dont l'hébreu n'est pas l'idiome de tous les jours mais seulement celui de la prière, de la communication avec le ciel et de ce qu'ils nomment les « choses saintes » ?

Ont- ils, en matière d'art poétique, des règles, des modèles, des porte-drapeaux ou des porte-parole ? Et d'abord, où trou­vent-ils l'essentiel de leur inspiration ? Quelles œuvres ou quels documents nous ont-ils légués ?

 Les compositions littéraires qu'ils produisent sont-elles destinées exclusi­vement aux prières à la synagogue ou bien ont-elles un semblant de vie en dehors de la sphere religieuse et communautaire ?

C'est au lendemain de l'exil des juifs d'Espagne, en 1492, que la poésie – en même temps que bien d'autres arts – va se répandre, se développer et prendre son élan dans les grandes métropoles où vivent des juifs marocains.

Cela signifïe-t-il qu'avant cette date, il n'y ait pas eu, au sein des judaïcités locales, trace de poèmes et de poésie ? Évidemment non ! Ne serait-ce que parce que là où vivent des femmes et des hommes, là où l'on trouve un sentiment d'exil, de la solitude, de la douleur, de l'humiliation et de la souffrance, il y a un besoin de parler, éventuellement de crier ou de pleurer.

 La voix des poètes se fait toujours entendre, même si c'est à bas bruit et sur le mode mezzo voce. La vie de tous les jours n'est-elle pas plus belle avec un peu de poésie ? « L'homme de la rue a besoin de poètes », écrit Régis Debray.

Des chercheurs (au premier rang desquels il faut natu­rellement citer Haïm Zafrani) ont découvert des poètes juifs vivant au Maroc déjà au xe siècle. Le premier de ces poètes semble être Saadia Ibn Danan, lequel a grandi à Grenade et s'est, plus tard, établi à Fès.

 Abraham Ibn Zimra, quant à lui, était un expert de la poésie arabe. Il faut également citer des poètes tels que Dounash ben Labrat, né à Fès en 920 et dont le poème consacré au shabbat Deror Yikra a fait le tour du monde juif, toutes tra­ditions liturgiques confondues, ou encore Israël Hamaaravi (appelé Israël le Juge), Yehouda Sigilmassi (milieu du xive siècle), et surtout Yehouda Ibn Abbas (xne siècle) dont aujourd'hui encore tous les juifs d'origine marocaine connaissent le long poème Eth Chaaré Ratzon, chanté en public, en grande solennité, devant l'Arche contenant les rouleaux dela Loi, grande ouverte, au cours des journées de Roch Hachana et de Kippour.

Mais jusqu'à cette date, il s'agit sans doute essentielle­ment de poètes qui, dans l'isolement social et culturel qui est le leur, n'ont pas connu le vent du large. Ils ne connais­sent que l'histoire de leurs ancêtres – et encore ! – ins­tallés dans le pays avant même l'apparition de l'islam.

 Ils n'ont pour horizon que les problèmes quotidiens qu'ils rencontrent pour éviter la misère à leurs familles. Et aussi ceux que leur pose, à eux qui, face aux pouvoirs, ne sont au plan politique que des dhimmis (des protégés), la vie dans une société arabe et musulmane.

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