La persecution anti-juive au Maroc sous le regime de vichy 1940-1943 Joseph Toledano

Une application ambiguë

Si dans la vie quotidienne – mises à part la détérioration de la situation économique et les difficultés de ravitaillement communes à toutes les couches de la population – l'application de ce Statut eut à ce premier stade relativement peu de conséquences pratiques pour la majorité de la population juive, c'est que l'essentiel de ses mesures visait prioritairement les élites occidentalisées encore fort réduites, touchant peu la masse traditionnaliste encore peu impliquée dans le processus de modernisation. Il ne fait pas de doute que le souci de la Résidence de ne pas désorganiser la vie économique du pays et les efforts du sultan et du Makhzen pour en atténuer les conséquences, y contribua grandement.

En bon observateur, le professeur Dutheil, dans le même cours aux futurs Contrôleurs Civils notait:

… Entre temps les juifs ont adressé au sultan des messages de fidélité renouvelée auxquels on a dû joindre quelques  précieux cadeaux, et la vie continue mon Dieu, à peu près comme avant..

Je suis intimement persuadé d'ailleurs que le sultan et le Makhzen central ont regretté la rigueur des décisions prises et cherchent par divers moyens à en atténuer les conséquences..

Raisonnons maintenant de façon parfaitement égoïste: est-ce de notre intérêt de briser systématiquement la communauté Israélite? Déjà l'application des textes; pourtant si opportunément tempérée, apporte une gêne sérieuse à la marche de la vie courante de la cité… Le juif marocain n'ira pas grossir les rangs des colons de Palestine, car il n'y aura pas tant que nous y serons, de persécutions au Maroc. Ils n 'y tiennent pas, les musulmans ne le souhaitent pas et le sultan tient à conserver cette minorité d'utiles sujets..

Le gouvernement du Protectorat, ainsi que le Makhzen, ont fait preuve de sagesse dans la recherche de solutions à apporter au problème juif marocain, l'un et l'autre ont su les rigueurs d'une loi imposée aux nécessités de l'heure, aux contingences locales, et personnelles. L'un consultant l'autre, et en plein accord ils ont su trouver la formule.

 Toutefois pour complaire à Vichy qui l'avait maintenu à son poste, malgré le péché originel de sa nomination par le Front Populaire, passant outre aux protestations et aux pressions des milieux extrémistes, le général Noguès devait parfois faire de l'excès de zèle dans les domaines relevant de sa seule compétence. En particulier dans le domaine de l'épuration de l'administration résidentielle et l'application la plus stricte du Statut aux juifs non- marocains ne relevant pas du sultan. C'est ainsi qu'au 1er janvier 1941,435 fonctionnaires juifs avaient été licenciés sans indemnités, alors qu'ils n'exerçaient par ailleurs que des postes subalternes, 142 au Service des Postes, 81 dans le service de l'Education, 59 dans les Transports.

Lors du second procès du Résident en 1956 (après son retour d'exil au Portugal), le Procureur fut formel sur ce point, même si dans d'autres domaines où il n'avait pas de compétence exclusive, il estima que son comportement avait été ambigu:

Si le général fut réservé sur l'application des mesures d'épuration contre les israélites et les francs-maçons, il présida par contre à la formation de groupes politiques ou paramilitaires et à la propagande contre les Alliés. Il fut presque toujours ondoyant et divers, multipliant par exemple les faveurs aux commerçants israélites et à un certain nombre d'israélites, réservant sa rigueur aux fonctionnaires israélites, ce qui ne veut pas dire qu'il ne comprenait pas l'intérêt qu'il y avait de même à leur égard des discriminations- à condition qu'elles fussent discrètes et invisibles de Vichy à l'œil nu. C'est pourquoi l'épuration ne fut pas un mythe au Maroc: Près de 500 israélites furent exclus de l'administration et plus de 200 autres connurent à divers titres, le même sort. Il faut bien offrir les victimes en holocauste au Moloch qui sévissait à Vichy et qui montait bonne garde autour des nouveaux principes posés par la Révolution Nationale

Quant aux milliers de réfugiés d'Europe, demeurés provisoirement sur place faute de visas pour des pays d'accueil et incapables de subvenir financièrement à leurs besoins, ils furent internés dans un ancien camp militaire désaffecté, ne disposant d'aucune commodité, de Sidi el Ayachi au sud de Casablanca. Les autres, disposant de ressources jugées suffisantes, furent assignés à résidence surveillée à Marrakech, Safi et Mogador où ils reçurent le soutien moral et matériel des communautés juives locales. Les ressources du Comité bénévole épuisées, Maitre Benattar fit appel au bureau européen de Lisbonne de l'American Joint Distribution Commitee, qui par ses transferts lui permet de continuer de poursuivre son œuvre, sans obstacle financier majeur, grâce au soutien discret de certains cercles la Résidence, mais en butte à l'hostilité de plus en plus manifeste de nombre de hauts fonctionnaires de l'administration, partisans dévoués de la politique antisémite de Vichy qui trouvent bon de réquisitionner les bureaux de l'Alliance de la rue Lacépède. Malgré la dissolution officielle du Comité d'Assistance aux réfugiés étrangers, Hélène Benattar continua à leur apporter efficacement son aide, en bénéficiant de complicités dans les rangs subalternes de l'administration coloniale et le soutien de la Joint dont elle devient le délégué pour l'Afrique du Nord.

Pour les éléments jugés suspects ou hostiles – juifs et non-juifs – une douzaine de camps de travail, véritables bagnes, sont créés dans des zones excentriques comme Bou Dnib dans l'est et au Sahara.

Les juifs marocains naturalisés anglais sont placés sous résidence surveillé en dehors de Casablanca ou interdits de séjour dans les villes du littoral.

La consolation était que malgré l'institutionnalisation de l'antisémitisme, la sécurité des personnes était strictement préservée. On pouvait en effet redouter qu'encouragés par l'antisémitisme officiel, les si nombreux militants de La Légion Française des Combattants et ses sbires du Service d'Ordre Légionnaire, le SOL, ne se livrent à des pogromes et ne provoquent des incidents de rue. C'était bien souvent leurs plans et ils s'efforçaient de mobiliser à leurs côtés dans ce but leurs soudains "frères" musulmans, auxquels ils faisaient miroiter que l'heure était propice de "régler leur compte aux juifs". Au cours de l'hiver 1940, il y eut bien quelques incidents à Fès et à Marrakech.

Redoutant qu'en cette période troublée tout désordre puisse donner aux nationalistes l'occasion de manifestations, les autorités du protectorat étouffèrent dans l'œuf les risques de débordement de l'extrême-droite. Dans l'idéologie de la Révolution Nationale, l'antisémitisme était affaire d'Etat et non "d'épiderme", de passion populaire. C'est ainsi que de remuants militants du Parti Populaire Français ayant détruit les devantures de magasins juifs à Casablanca dans la nuit du 12 septembre, le Résident prit des mesures énergiques dont il informa ainsi Vichy:

La nuit dernière, quelques jeunes gens ont cassé avec des galets portant l'inscription P.P.F. les devantures de cinq magasins juifs de Casablanca, fermés d'ailleurs depuis peu par l'autorité administrative qui avait ainsi sanctionné des hausses de prix illicites sur certaines de leurs marchandises. Ils ont par ailleurs apposé des papillons avec les mots "vive Pétain" "vive Doriot". Je n'ai pas besoin de souligner le danger de faits qui apparaissent comme de véritables provocations, et dont la répétition risquerait d'entraîner des désordres graves. J'ai en tout cas dès ce matin, prescrit au Chef de la Région de convoquer le chef du P.P.F. et de signifier à ce dernier qu'au cas où de nouvelles manifestations de cette nature viendraient à se produire, je le tiendrai pour personnellement responsable de l'atteinte portée aux intérêts les plus évidents du protectorat.

Quelques jours plus tard, un incident plus grave survint à Fès, des tirailleurs sénégalais et des légionnaires en état d'ivresse, provoquant une bagarre au mellah comme le rapportait le Contrôleur Civil:

Un sous-officier de la Légion détaché à l'infirmerie de la garnison de Fès et quelques tirailleurs et légionnaires pris de boisson, on provoqué le 20 septembre, vers 20h30, une bagarre dans le quartier juif de la ville. Un Israélite a été tué et six autres blessés. L'incident auquel 'l'intervention de la police et des patrouilles réglementaires a mis très rapidement fin, n'a eu aucune répercussion sur la population musulmane. Les coupables ont été arrêtés sur les lieux de l'incident. L'affaire se limite à un acte d'indiscipline de quelques militaires appartenant à des corps différents. Je fais cependant pousser l'enquête pour vérifier s'il n'y a pas eu préméditation, et si le sous-officier responsable aurait ou non des rapports avec certains éléments français qui se sont signalés tout dernièrement par des manifestations antisémites.

En février 1941, à Meknès bastion de l'antisémitisme européen, des commerçants français affichèrent sur leurs magasins la francisque gallique – la hache à deux fers, emblème du régime de Vichy – pour se distinguer des commerces juifs à boycotter. Sur ordre de la Résidence, le Chef des Services Municipaux leur ordonna de les faire disparaître sans tarder.

Mais si la sécurité physique était préservée, sur le plan psychologique l'angoisse restait permanente dans la crainte de mesures encore plus draconiennes qui n'allaient effectivement pas tarder.

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