Le Pogrome des Fes ou Tritel–1912-Paul B.Fenton-Conclusion

CONCLUSION

Cent ans après ces événements bouleversants que peut être notre analyse de ce chapitre tragique de l’histoire des Juifs du Maroc? En rétrospective, les avis des acteurs principaux de l’époque du côté européen étonnent par leur naïveté apparente et, du coup, renvoient une note de fausseté. Diplomates et militaires s’accusèrent mutuellement de cécité à l’endroit des signes précurseurs d’un mouvement insurrectionnel. Comment l’autorité militaire française avait-elle choisi de les ignorer, faute «d’allégation précise à l’appui»? Ensuite, pourquoi avait-elle laissé partir de la ville la plupart de troupes françaises alors que les services des renseignements étaient parfaitement au courant que la nouvelle de leur départ imminent avait été transmise aux tribus hostiles environnantes? Le ministre plénipotentiaire de France à Tanger, E. Régnault affirma avec insistance que ces troubles n’avaient été ni provoqués ni encouragés par les autorités marocaines; l’émeute était un incident fortuit, dû à des causes militaires internes. Ce fut également l’opinion de James Maclver Macleod, vice-consul d’Angleterre à Fès, correspondant de Claude Montefiore de l’AJA, mais aussi ami sincère de la France. Cela ne l’empêcha point de se montrer critique vis-à-vis de l’inertie de l’armée française devant le massacre au mellâh .

Le général Moinier, commandant en chef des forces françaises à Fès, était d’un avis différent. Exprimant le point de vue militaire, il crut aux machinations traîtresses du Makhzan qu’il accusa d’avoir fomenté la révolte. Certains incriminèrent Ould Ba Muhammad Chergui, pacha de Fès al-Jadîd, pour avoir laissé faire le pillage du mellâh et Hâjj Ahmad al-Mokri, pacha de Fès al-Bâli, pour n’avoir point fermé les portes de la médina afin de cantonner l'meute et de la circonscrire à Fès al-Jadîd. Enfin, les habitants du mellâh s 'interrogèrent sur les mobiles des militaires français qui, au lieu de les recourir, contournèrent leur quartier qui était pourtant situé sur leur chemin vers la ville. Pourquoi bombardèrent-ils le mellâh seulement au troisième jour de l’émeute au lieu de confronter les pillards manu militari?

En vérité, toutes ces interrogations ne sont qu’un leurre hypocrite, car en les joignant bout à bout il émerge clairement que rien de tout cela n’était le résultat du hasard mais bien celui d’un plan prémédité. Aussi, soutenons-nous que dès le départ les Juifs furent désignés par le Makhzan et la France pour servir d’exutoire à la frustration de la population arabe afin de détourner du sultan et des Français la colère qu’allait susciter inexorablement la nouvelle du traité du protectorat, «ébruitée contre la volonté du sultan»!

Le premier de plusieurs éléments qui laisseraient entrevoir une entente secrète entre la France, le sultan et le Makhzan est bien le désarmement prioritaire des Juifs par les Français. Cette mesure prend une autre tournure lorsque l’on se souvient qu’un scénario identique à celui du soulèvement, faillit se produire à Fès un an auparavant. A cette occasion et à la surprise générale, les Juifs avaient courageusement défendu leur quartier lors de l’attaque des tribus révoltées. Cette fois-ci il fallait que les Arabes puissent pénétrer sans encombres dans le mellâh.

C’est dans le même sens qu’il conviendrait peut-être d’envisager la brèche mystérieuse ouverte dans la muraille du mellâh, en mars 1912, par les Français et qui fut laissée sans porte. Ce n’était point là un geste de bonne volonté, visant à faciliter aux commerçants juifs l’accès au camp de Dâr Debibagh. Le rabbin Saül Aben Danan  a vu juste en relatant que les Juifs étaient terrorisés à l’idée que la porte béante, sans tour de défense, allait servir de voie d’accès pour les émeutiers arabes!

En l’occurrence, les conséquences désastreuses qui pouvaient en découler furent évitées en raison de la mauvaise connaissance qu’avaient les Arabes de la topographie du mellâh. Alternativement, cette ouverture, située précisément en amont du palais impérial, put constituer d’emblée dans le complot diabolique du Makhzan et des Français une porte de salut laissée quand même aux Juifs pour «limiter les dégâts». Prévu par avance, ce refuge accordé aux rescapés par le sultan, écarterait de celui-ci tout soupçon de connivence avec les Français. Pour apprécier la magnanimité protectrice du sultan Mawlây al-Hâfid envers les sujets juifs, on se souviendra qu’au début de son règne, il leur avait imposé des travaux forcés dans ses manufactures les jours les plus sacrés du calendrier juif.

Il ressort des nombreux documents et des témoignages que le déclenchement de la mutinerie fut synchronisé avec minutie. Le cumul des faits est accablant. Le départ de la plupart des troupes françaises qui laissait la ville sans défense était une tactique favorisant l’éclatement de la révolte. La signature du traité du protectorat tomba vers l’époque du carnaval «anti-juif» de la fête des tolbas. L’annonce faite aux tabors des mesures impopulaires ainsi que la date du départ du sultan furent fixées pour un jour d’éclipse solaire, jour néfaste. La révolte éclata quinze jours après; l’intervalle avait laissé le temps nécessaire pour répandre la nouvelle de «l’acte de vente» et du départ du sultan parmi les habitants des douars qui se joignirent aux pillards du mellâh dès le lendemain de la mutinerie. Souvenons-nous ici que le sultan, tout en ayant appelé la France à son secours, avait fait circuler le bruit, selon certaines indications, qu’il était prisonnier des Français et que ces derniers voulaient le contraindre à «vendre ses meubles» et à signer le traité d’un protectorat et que, devant son refus, ils l’emmenaient prisonnier.

Une fois la révolte déclenchée, les portes de la médina avaient été laissées ouvertes intentionnellement par les pachas des différentes sections de la ville afin de ne pas gêner l’élan des émeutiers dont le parcours, sans doute tracé d’avance par des instigateurs, passait par les quartiers des mécontents et laissés pour compte. Une fois à Fès al-Jadîd, ils ouvrirent les portes des prisons —sans doute avec l’aide des autorités — et se dirigèrent directement vers le quartier juif.

Plus les émeutiers s’attarderaient au mellâh, plus les troupes françaises disposeraient de temps pour assurer la sécurité des Européens. Du reste, l’œuvre de destruction du quartier juif ne pouvait que servir le dessein des Français. C’est pourquoi les autorités militaires invitèrent des photographes professionnels locaux à couvrir les événements dont les conséquences dévastatrices furent illustrées par de nombreux clichés. Ceux-ci, transformés en carnets de cartes postales, connurent au moins trois éditions et diffusèrent à l’échelle internationale les images d’une anarchie de laquelle seul le protectorat français pouvait extraire le Maroc…..A suivre

Le Pogrome des Fes ou Tritel-1912-Paul B.Fenton-Conclusion-page 88-91

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