Juifs du Maroc a travers le monde –Robert Assaraf- De la tragédie du Pisces à la reprise de l'émigration

juifs du maroc

Au lendemain de la tragédie du Pisces, la détente voulue au sommet par le souverain eut du mal à convaincre la base de la communauté, d’autant que, pour remonter le moral chancelant de ses partisans, l’organisation clandestine sioniste d’autodéfense fit distribuer dans les quartiers juifs, dans la nuit du 8 au 9 février, un tract qui appelait à observer deux minutes de silence pour le trentième jour de deuil, un mois après le naufrage du Pisces.

C’était bien la première fois que des juifs avaient recours à une telle forme de « combat », si contraire à leur tradition de civisme et d’obéissance. L’initiative risquait d’apparaître comme un défi aux autorités. Mais cette fois, l’Agence juive et le gouvernement israélien étaient résolus à porter le problème devant l’opinion internationale pour faire pression sur le gouvernement marocain et l’amener à changer sa position sur le problème de l’émigration.

Tiré à des milliers d’exemplaires, le tract, tout en se gardant soigneusement d’attaquer le Palais et la personne du roi – ce qui, même en ces moments critiques, n’aurait pas manqué d’indisposer aussi bien ses destinataires que la communauté juive – ne se montra pas moins sévère contre « ceux qui intrigueraient contre les Juifs ». En voici le texte :

À NOS FRÈRES ISRAÉLITES DU MAROC

Quarante-quatre de nos frères, poussés par un intense désir de vivre en Terre sainte et pleins d’espoir pour l’avenir, ont disparu en mer. Seuls quelques-uns d’entre eux ont été ensevelis selon nos rites. Les autres ont été engloutis par les abîmes marins ; leurs familles, tout le peuple d’Israël et nous-mêmes, nous pleurons leur perte.

Un espoir vieux de deux mille ans pousse les Israélites à partir, par tous les moyens et par tous les chemins, vers Sion et Jérusalem. Toute certitide de trouver place dans le Maroc indépendant a disparu. Il se peut que le Palais ne soit pas mêlé à la vague antijuive qui déferle en ce moment. Nous savons que l'antisémitisme contredit les principes de l’islam, Mais il existe des éléments qui ont décidé de nous poursuivre et de nous humilier. Que ceux-ci sachent que leur fin sera amère. D’Amalek et de Haman à Hitler et Eichman, la liste est longue de ceux que le destin a frappés.

Le texte du tract se poursuivait ainsi :

NOUS NE SOMMES PAS SEULS.

Toutes les communautés d’Israël dans le monde pleurent nos morts et luttent pour nos droits et nos libertés. Voyez la véritable tempête qui s'est levée dans les journaux du monde entier, dans les organisations juives et non juives, dans les Parlements. Demain, trentième jour du deuil, unissons-nous à midi pendant deux minutes pour communier dans leur pensée. C’est là notre première mani­festation.

NE PERDEZ PAS COURAGE. RESTEZ FORTS ET HARDIS !

LE COMBAT POUR NOS DROITS ET LIBERTÉS CONTINUE !

Contrairement aux instructions, un groupe de jeunes militants de Meknès commit l’imprudence de commencer la diffusion du tract avant la nuit et de coller un exemplaire sur le mur… d’un commissariat de police ! Leur arrestation permit à la police d’arriver en quel­ques jours à démanteler une partie du réseau, et de procéder à une vague d’arrestations à Fès, Rabat et Casablanca. Les 21 suspects furent dirigés vers la prison de Meknès, réputée pour la sévérité de son régime.

La découverte d’un revolver chez l’un des prévenus donna à penser à la police quelle venait de mettre la main sur un dangereux réseau terroriste. Elle tenta par la torture d’arracher des aveux aux militants incarcérés. L’un des prisonniers, Rafi Ouaknine, devait même en mourir quelques semaines plus tard, à Paris, où il avait été envoyé d’urgence en traitement. Tous les autres furent discrètement libérés par la suite, sans passer en jugement.

Dans l’ensemble de la communauté, le désarroi était si profond que même l’écrivain de l’Indépendance, celui qui avait appelé des frères à faire le pari du Maroc, Carlos de Nesry, s’en fit l’écho dans un retentissant article de la Voix des communautés de mars 1961. Le journal avait repris sa publication après quatre années de silence, avec, pour directeur de la rédaction, Victor Malka. Dans son article, Carlos de Nesry écrivait :

Faudrait-il comme jadis à Byzance mettre une sourdine à nos prières messia­niques et expurger de nos textes liturgiques toute allusion au retour de Dieu sur la Terre ? Quoi qu ’׳il en soit, pendant quelques jours, nous avons cru revivre des épisodes qui étaient enfouis au fond de notre mémoire atavique.

Pour ajouter à la confusion et à la division, un groupe de militants communistes et gauchistes, dont Abraham Sarfaty, Joseph Lévy, Simon Lévy, Judah Azuelos, publia dans le quotidien de l’UNFP, El-Tahrir, un appel à la population condamnant le sionisme et ses agents au Maroc :

Dans certaines villes du Maroc, un tract  sioniste a été distribué dans lequel on critique le Maroc. Le but de ce tract est de faire naître un malaise qui couvait déjà après la campagne de presse des journaux al Fajr et Al Oumal notamment. Nous, Israélites marocains soussignés, dénonçons le sionisme comme étant un instru­ment entre les mains du colonialisme et une arme de division employée contre le peuple marocain. Nous protestons contre les activités sionistes qui veulent pousser les Israélites marocains à quitter leur pays.

Musulmans et Israélites, nous devons conjuguer nos efforts afin de parfaire notre indépendance et créer les conditions d’une vie heureuse qui garantisse la démocratie et la sécurité à tous. La défense de notre pays étant notre principal souci, nous protestons contre les manoeuvres colonialistes tendant à créer au Maroc une atmosphère de panique.

Si, malgré la condamnation officielle de leurs dirigeants, les habitants des mellahs tirèrent quelque fierté étonnée du courage des distributeurs de tracts, ils connaissaient trop bien les règles du jeu au Maroc pour placer le moindre espoir dans cette forme d’action. Ils ne désespéraient pas des voies plus traditionnelles du dialogue discret des Juifs de cour avec les autorités. Les représentants du Conseil des communautés furent en effet reçus deux jours plus tard, le 15 février 1961, par le ministre de l’Intérieur, Si Bekkaï, qui leur donna toutes assurances sur la levée des restrictions et des entraves à l’octroi des passe­ports. Il ajouta que des instructions en ce sens allaient être envoyées aux gouverneurs pour qu’aucune discrimination ne soit plus perpétrée à l’encontre des Israélites et que, si dans le passé on pouvait se plaindre d’une certaine lenteur bureaucratique, les formalités allaient à l’avenir être accélérées.

Si Bekkaï ne faisait certes que refléter la position royale, mais, aussi rassurantes que fussent ses promesses, les circonstances avaient pour le moins rendu problématique leur crédibilité. Pour transformer l’atmosphère, un choc psychologique était nécessaire et seule une rencontre avec l’instance suprême, le père de la nation, pouvait le produire en cette heure dramatique.

Malgré ses troubles auditifs de plus en plus douloureux, Mohammed V tint à recevoir, le 18 février 1961, la délégation de la communauté conduite par le Dr Benzaquen et David Amar, qui lui remit un mémoire où la gratitude et l’espoir le disputaient à l’inquiétude et à la méfiance. Le sujet, toujours tabou, de la tragédie du Pisces n’y était pas évoqué. Le mémorandum disait :

Sire,

Depuis l’accession au Trône de Votre Majesté, les Marocains de confession israé- lite ont eu le sentiment que, dans le prolongement des traditions généreuses de la dynastie alaouite, ils avaient en Votre Majesté un allié naturel et, d’emblée, ils lui ont témoigné leur fervent attachement. L’admirable constance avec laquelle Votre Majesté a veillé à leur sort et à leurs intérêts moraux et matériels, la résistance inébranlable manifestée par Votre Majesté lors de la sombre époque des bis d'ex­ception, ne pouvaient que renforcer les sentiments de gratitude et d’amour.

Dès le retour d’exil, la première pensée et les premières paroles de Votre Majesté ont été pour proclamer que les Israâites devaient être considérés comme des sujets marocains à part entière… Tout cela est tellement gravé dans la mémoire et dans le cœur de chaque Israélite que, quelles qu 'eussent été et quelles que soient les vicissitudes politiques de notre pays, Votre Majesté est devenue l’incarnation de notre nation et le garant de sa stabilité. Les populations israélites avaient un sentiment de sécurité absolue, et, dès l’indépendance proclamée, elles ont tenu dans leur elan d’enthousiasme à participer à l’œuvre commune.

Cependant, dès 1956, certaines mesures sont venues contrarier cet elan et susciter les premières inquiétudes. Les entraves apportées à la liberté de circu­lation avaient frappé particulièrement  l’imagination des populations israelites, passionnément attachées à ce droit dans lequel elles voyaient le fondement essentiel de leur liberté.

D’autres mesures sont venues s’ajouter à cette restriction ; malgré tout, les Israelites marocains, faisant la part de certaines nécessités politiques pour le pays, gardaient intacte leur confiance. Malheureusement les incidents graves qui ont eu lieu à l’occasion de la Conférence de Casablanca et qui ont été portées à la haute connaissance de Votre Majesté, ont sérieusement altéré la situation. Les campagnes de presse qui ont entouré et suivi cette conférence, la véritable démagogie dont font preuve certaines organisations pour qui la question juive est devenue un prétexte idéal dans leurs rivalités politiques, ont alourdi l’atmosphère d'une façon dangereuse et créé un sentiment de panique dans tous les milieux israélites sans exception. C’était pour éviter qu ’une telle situation ne dégénère que le Conseil des communautés israélites du Maroc a sollicité cette audience de Votre Majesté afin d’exposer à Sa haute attention les mesures qui seraient susceptibles de ramener le calme et la confiance.

Le mémoire énumérait ensuite les quatre sujets de préoccupation de la communauté : les entraves à la liberté de circulation ; le détournement – déjà signalé dès la fin de l’année 1959 – de jeunes filles mineures et leur conversion à l’islam ; les exactions policières ; et le statut légal du Conseil des communautés.

Juifs du Maroc a travers le monde –Robert Assaraf- De la tragédie du Pisces à la reprise de l'émigration-page 79

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