Dora CORIAT-Je me souviens-Extraits d’un manuscript-Brit 27-Redacteur Asher knafo

ברית מספר 27

LE VOYAGE A MARRAKECH

Le seul moyen de transport possible a l’epoque etait soit le cheval soit la mule. Les gens voyageaient en caravane avec de nombreuses haltes pour le repos, les repas et le sommeil. Ce voyage se faisait habituellement en trois jours. Avec Maman il a fallut cinq jours. Voyage merveilleux pour ceux qui decouvraient pour la premiere fois les paysages et le folklore marocain: les feux de bois le soir, accueil merveilleux des chefs arabes, venant saluer Papa et sa jeune femme.

Tam-tam, musique, cadeaux, mechouis bref les Mille et une Nuit …mais pas pour Maman! Pour elle, n’ayant pas l’habitude de voyager ainsi, on a choisi une mule et la plus douce encore et la plus lente aussi: deux arabes tenaient les renes devant et l’empechaient d’encenser, deux autre la retenaient par la queue. Malheur a elle si malgre les quatre hommes la mule bougeait ou encensait, Maman hurlait de peur. On s’arretait souvent et Papa la consolait et essayait de la rassurer comme on le fait pour un enfant.

Les repas etaient formidables, soit fournis par les « Cheikhs » des villages soit par les Pachas de la region prevenus de leur passage. Le soir on montait les lits de camps avec des moustiquaires bien attachees autour. Maman ne dormait presque pas, les betes, les insectes.les serpents, les scorpions qui existaient , bien entendu mais exageres par l’imagination de Maman. Avant le coucher, danses, chants et musiques du cru. L’arrivee a Marrakech tres belle aussi, les nombreux domestiques et tous les portefaix de Papa faisant la haie, les voisins et les amis venus saluer la « harossa » (la mariee) et la vie s’organisa lentement autour de Maman, difficilement aussi car tres differente de ce qu’elle connaissait a Tanger. Pour aller se promener avec sa soeur Licita ou avec Papa il y avait toujours deux gardiens avec eux car a l’epoque les europeens etaient indesirables, on les prenait pour des missionnaires, on leur crachait dessus. Les enfants arabes leur couraient apres en criant: « Nssrania » (catholique). Ceci si Papa n’y etait pas car il etait si connu que meme les enfants le saluait. Nous avons une photo de lui en tenue de cheval avec son stick sous le bras. Qu’il etait beau mon Papa! A ce propos, Maman avec sa frousse intense lui a defendu de faire du cheval. Il a du adopter le mulet. Pauvre Papa il en etait humilie mais il voulait tellement lui faire plaisir qu’il acceptait tout.

Les «diffa» se succedaient ainsi que les cadeaux. La Colonie Europeenne appreciait l'accueil royal de Papa et Maman et elle a ete facilement adoptee .Je me souviens des « diffa » de mon enfance. J’essayerai d’en decrire une.

 

LES DEMEURES MAROCAINES

Je me souviens de sombres ruelles, eclairees de ci de la par des lanternes de laiton ou de fer blanc ornees de verre blanc ou en couleur contenant une bougie eclairant a peine un rayon d’un a deux metres, elles etaient tenues par les rares pietons (nous en avions deux ou trois) Ils surgissaient de l'ombre et disparaissaient soit par une petite porte invisible dans les hauts murs soit au detour d’une ruelle. Le mystere, le silence de la nuit nous impressionnaient. Nous etions toujours accompagnes par deux ou trois de nos gardiens, lanternes en mains. Soudain, au detour d’une ruelle. des Mokhasnis faisant la haie, avec les fameuses lanternes, tout de blanc vetus. le fez rouge et pointu sur la tete (et non le cylindrique plat des citadins) Tout cec: avec plus ou moins de figurants et de richesse selon l’importance de notre hote. Toujours une porte simple, de nombreux couloirs sombres et tortueux et soudain un spectacle magnifique: un grand patio interieur, tout eclaire, carre, coupe par des carres plantes de citronniers, d’ orangers, de jasmin, rosiers et fleurs diverses. Au milieu une belle vasque de marbre et le petit bassin en jellidges multicolores ou se deverse l’eau au murmure berceur. (Parfois ce n’etait pas une vasque centrale mais contre un des murs. Quatre pieces, en general, entourent le patio. Quatre portes a deux battants de trois a quatre metres de hauteur, soit en cedre sculpte soit en bois peint de fleurs naives et multicolores avec une petite porte dans chaque battant. Car en hiver le Maroc est tres froid, les grandes portes etaient closes, avec de lourds rideaux a 1’interieur pour essayer de retenir un peu de chaleur dans les immenses pieces longues et etroites. Seules les petites portes s’ouvraient de temps en temps pour laisser entrer les personnes. En ete, evidemment tout etait ouvert ou ferme pour empecher la chaleur d’entrer aux heures ensoleillees. L’odeur des portes en cedre sculpte etait merveilleuse. D’autres portes etaient peintes de couleurs naturelles ou les jaunes, oranges, verts bleus et roses se melaient harmonieusement representaient comme les tapis les fleurs simples de nos terres marocaines. A l'interieur des pieces un immense lit en cuivre a baldaquin venant d’Angleterre muni de beaux rideaux en damas ou velours venant de Lyon, d’enormes coussins puis tout le long des murs, des matelas de laine tres tassee, hauts d’au moins quarante a cinquante centimetres, recouverts de tissus precieux et souvent d’un tapis de couloir ou d’escalier tisse machine ….Angleterre. Des montagnes de gros coussins ronds ou rectangulaires pour soutenir les corps dans des poses alanguies et si confortables.

 

Par terre les beaux et epais tapis que vous connaissez a haute laine multicolore. Tout est chatoyant, reposant. Les plafonds admirablement sculptes soit en stuc soit en cedre Autour des murs une douzaine d’horloges et de pendules (les arabes les adoraient) chacune sonnant a des heures differentes. Ceci etait voulu, je crois, car les carillons ayant des sons differents etaient bien agreables. Les murs jusqu’a hauteur d’homme etaient recouverts des fameux haitis accroches a des baguettes fixees juste au dessus des zelidjes. Chaque panneau etait d’une couleur differente, soit rouge et vert soit jaune rouge violet etc… et ce ha'iti preservait les murs du froid..

En general les maisons comprenaient quatre, six ou huit pieces ; les riches en avaient quatre ou cinq (parfois bien plus) reliees par des couloirs plus ou moins longs et tortueux.

 

Les diffas ayant ete decrites des millions de fois je n’en parle que pour rappeler certains faits nous concernant. II est d’usage de manger peu de chaque plat (il y en avait parfois douze) car ils devaient etre servis dans un ordre immuable d’abord aux hotes d’honneur, puis a leurs suite, ensuite, aux femmes legitimes et a leurs enfants, puis les concubines et enfants, enfin aux esclaves. Nous, enfants, et meme les adultes europeens qui venaient avec nous, faisions une veritable « razzia » a la grande honte de Papa qui, voyant les plats presque liquides essayait de nous freiner. Nos hotes avec leur politesse exquise, leur sens de l'hospitalite priaient Papa de nous laisser faire. Mais je crois que nous avons « perdu la face » plus d’une fois! Heureusement qu’avec leur generosite royale les plats etaient enormes et quelques restes echappaient a notre fringale.

 

L’usage voulait aussi que l'hote, s’il etait assis avec nous, tende les meilleurs morceaux a ceux de ses invites qu’il voulait honorer Au debut, Maman et ses sceurs en etaient malades, soit que le morceau ne leur convenait pas, soit par degout… des doigts .leches!

A un repas donne par Maman un personnage important (marocain) s’essuya les doigts de pieds consciencieusement puis prit une olive dans un plat et l’offrit a Donna qui a faillit vomir mais qui stoiquement l’a acceptee. Je pense que ce n’etait pas un raffine mais un campagnard.

La ceremonie du the, je devrais dire le rite, car s’en est un- est immuable- aussitot les belles aiguieres d’argent ou de cuivre passees pour se laver les mains, les «Rochachat» pour s’asperger d’eau de rose ou de fleur d’oranger enlevees venaient les immenses plateaux munis de verres de Baccarat multicolores et graves d’or. Dans un autre plateau: les theieres, les boites a sucre, a the et a menthe, en argent, metal argente ou cuivre. Dehors et devant la porte trois ou quatre bouilloires sur les longs « Mejmars » bouillaient doucement et on faisait le the et on le servait. Trois verres etaient de rigueur, trois verres grace auxquels, jamais nous n’avons eu d’indigestion malgre les quantites englouties.

 

Un autre souvenir: chez Mohammed El Biaz un des « khalifa » du Pacha, le cafe a la cannelle, un cafe turc epais a souhait et parfume a la cannelle. Inutile de vous dire que j’ai essay e de le faire plusieurs fois ; faute de proportions et de qualite de cafe je n’ai jamais reussi a en retrouver le gout. Autre detail sur le the: les puissants de ce monde mettaient dans leur the de l’ambre gris qui parfumait merveilleusement le breuvage. Cet ambre etait enferme dans une poire en argent (genre oeuf a the) tout en filigrane. Maman en avait une ainsi qu’un gros morceau d’ambre, a l’epoque cela coutait une petite fortune, volee comme tout ce qu’on nous a vole.

Apres le the les distractions: les « Chikhats » danseuses et chanteuses avec leurs musiciens attitres. Elles etaient dodues, question de gout. Les attitudes hieratiques n’empechaient pas parfois des danses du ventre bien remuees et secouees! Les chanteurs avaient des voix tres gutturales mais c’etait le genre! Les musiciens avaient leur part de chant: soit la fameuse musique andalouse soit les beaux « Mouals » accompagnes de luths et chantes par un seul homme avec une tres belle voix; les refrains repris par 1’ensemble. Chez le Pacha, en plus nous avions les fameux danseurs chleuhs.

Tous ces souvenirs me font souffrir terriblement car je voudrais au moins une fois etre a meme de les revivre. Ils me font du bien aussi car ils m’ont enrichi le cceur. Nous avons vecu une epoque revolue!

Revenons a « el Biaz ». Son derive du mot el baz (le faucon). El Biaz le fauconnier, ses ancetres l'etaient. J’ai eu la joie de voir parfois a Djemaa El Fna. Des faucons encapuchonnes et enchaines sur l'epaule de leur maitre, montagnard a Jellabia, belge a moitie dechiree et courte, un baton a la main: une plongee en arriere vers le Moyen Age si proche de nous dans le Marrakech d’autrefois et Papa m’a explique ce qu’etait une chasse au faucon.

J’aurais pu raconter mille intrigues de palais si seulement j’avais fait parler Papa. Ne connaissait-il pas Ba Ahmed le constructeur de la bahia! Le Madani frere aine du glaoui Moulay Zin pere du sultan Moulay Mohammed qui briguait le trone je crois et qui a ete maintenu en residence forcee a Marrakech. II venait souvent a la maison. Papa lui avait prete souvent de l’argent et je me souviens de lui.

Les favorites du Pacha. Belles, fines, racees. II y en avait 2 blondes aux yeux bleus, 3 brunes. Je me souviens de moins en moins d’elles. Elles etaient heureuses chez le Pacha si ce n’est la nostalgie amere qui leur restait de leur famille, leur genre de vie, leur pays.

Le Pacha plus tard, a fait faire une enquete, a fini par retrouver les parents de l'une d’entre elles. II les invites a venir a Marrakech, et je crois que les 5 circassiennes ont aussi visite la Turquie et ont pu refaire des promenades sur le Bosphore.

Ces femmes m’aimaient beaucoup, me gataient follement et s’amusaient a m’apprendre des farces au Pacha, que j’aimais beaucoup. II me les pardonnait de grand coeur sachant quelle en etait la source. Je montais sur ses genoux, lui tirai la barbe, fait par une boule haute comme 3 pommes, ca l’amusait. Puis, des insultes je le traitais de hamar. Cela finissait par des cadeaux.

J’y ai vu dans ce beau palais des esclaves enchaines, les fers aux pieds, soit pour les empecher de se sauver soit par punition. Maman y a entendu des hurlements de douleur , a intercede et pour elle on a arrete la bastonnade.

Dora CORIAT-Je me souviens-Extraits d’un manuscript-Brit 27-Redacteur Asher knafo

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