Joseph Toledano-Epreuves et liberation-les juifs du Maroc pendant la seconde guerre mondiale- Exclusion de la vie publique.

Epreuves-et-liberation

Exclusion de la vie publique

II fut loin d’en etre de meme dans les autres domaines de la vie publique. Le dahir, reprenant presque a la lettre les dispositions draconiennes de la loi francaise, legerement adaptees au contexte local, introduisit un certain nombre d’interdictions et d’incapacites de droit prive et public, visant a exclure pratiquement les Juifs de toute participation a la vie publique. Selon l’article 3, l’acces aux fonctions publiques et mandats enumeres ci- dessus est interdit aux Juifs :

A)Membres de toute juridiction d’ordre professionnel et de toutes les assemblie

representatives issues de relection.

B)Directeurs, directeurs-adjoints, sous-directeurs et chefs de services municipaux et adjoints. Agents de tout grade dependant de la Direction Generale des Affaires Politiques, agents de tout grade attaches aux secretariats de greffe et secretariats de parquets et interpretes de la justice francaise, agents du notariat francais ; commissaires du gouvernement et agents de tout grade de la juridiction cherifienne, a l'exception des juridictions rabbiniques ; agents de tout grade attaches a tous les services de police.

C)Membres du corps enseignant, a l'exception de ceux qui professent dans les etablissements exclusivement reserves aux Juifs.

D)Administrateurs, directeurs, secretaires generaux dans les entreprises beneficiant de concessions ou d’une subvention accordee par une collectivite publique.

E)Postes soumis a la nomination du gouvernement pour les entreprises d’interet general.

F)Les Juifs ne peuvent exercer la profession de defenseurs agrees pres des juridictions du Makhzen, ni etre inscrits sur les tableaux d’experts judiciaires ou d’interpretes judiciaires assermentes, a ?exception de ceux concernant la traduction en langue hebraique.

Les rares dispenses accordees en France a titre militaire — anciens combattants, titulaires de la Croix de Guerre ou du Merite militaire cherifien – n’avaient au Maroc aucune portee pratique, les Juifs n’ayant jamais ete autorises et encore moins invites a servir dans l’armee pour s’y illustrer…

Pour les interdictions de droit prive, l'article 5 stipulait une clause de numerus clausus qui ne fut pas, pour l'heure, encore appliquee ?

« L’acces et I’exercice des professions liberales et des professions libres sont permis aux Juifs, a moins que des arretes viziriels aient fixe pour eux une proportion determinee. Dans ce cas, les dits arretes determineront les conditions dans lesquelles aurait lieu 1’elimination des Juifs en surnombre… »

L'article 6 enfin, reprenant mecaniquement le texte de loi francais. sans tenir compte du contexte local, enumerait la serie de professions interdites. visant a eloigner les Juifs marocains de tous les postes leur permettant, a un quelconque degre, d’exercer une influence sur l,opinion publique — alors meme qu’ils y etaient si peu representes ?

« Les Juifs ne peuvent, sans conditions ni reserves, exercer I’une quelconque des professions suivantes ? directeurs, gerants, redacteurs de journaux, revues, agences, periodiques a 1’exception des publications de caractere strictemeni scientifique; directeurs, administrateurs, gerants d’entreprise ay ant pour objet la fabrication, I’impression, la distribution, la presentation de films cinematographiques ; metteurs en scene, directeurs de prises de vue, compositeurs de scenarios, directeurs, administrateurs, gerants de salles de theatre ou de cinematographic, entrepreneurs de spectacles, directeurs, administrateurs, gerants de toute entreprise se rapportant a la radiodiffusion.

Des arretes vifiriels fixeront pour chaque categorie les conditions dans lesquelles les autorites publiques pourront s’assurer du respect par les inter esses des interdictions enumerees au present article. »

 

Une reaction resignee

Se sentant trahis par le pays des Droits de l,Homme, les Juifs d’abord incredules, connurent la panique puis la resignation, dans l’espoir que ce n’etait qu’une douloureuse epreuve passagere.

L’ancien grand reporter de L’Avenir Illustre, Jacob Ohayon, sut le mieux resumer ce desarroi des elites occidentalisees face a cette trahison :

« Les premieres persecutions se precisent. Les Juifs raisonnables disent " C’est la pression allemande qui fait tout marcher Les Juifs decus, les amoureux depites s’ecrient: " Qu’a done Petain a jouer la carte juive ?

C’etait peut-etre son meilleur atout, il l'abat tout de suite. Vous verrez qu’il ira plus ׳ ׳ loin qu’Hitler… " Si les mesures etaient purement gouvernementales et si 1’esprit des masses n’y trouvait pas satisfaction, le mal n’eut pas ete grand. Mais le public approuvait: " c’est bien fait! " et «ce n’estpas assez !… Mais le Maroc voulait faire plus et mieux… »

A Casablanca, rapportent les Renseignements Generaux :

Les Israelites de notre ville disent que la France a trahi les Juifs qui ont tant donne pour elle, que le marechal Petain est d’origine allemande et qu’a I’instar dHitler, il fait de la politique raciste et qu’enfin leur dernier espoir est en la victoire anglo- americaine. »

A Rabat, « Le nouveau Statut des Juifs francais fait I’objet de commentaires passionnes dans les milieux israelites ou I’on s’accorde a affirmer que ces nouvelles mesures sont de veritables sanctions constituant une revanche de la France fasciste sur les judeo-marxistes mattres de l’heure en 1936. Le 19 octobre, avant midi, les magasins juifs de la rue El Gza n’avaient pas pavoise alors que les maisons tenues par les Francais avaient arbore des drapeaux. Des ordres ont ete donnes pour que cet" oubli " soit repare et une enquete est en cours, afin de definir les raisons exactes de cette attitude… »

Si les nationalistes de la zone francaise ne se rejouirent pas ouvertement du malheur de leurs compatriotes juifs, le transfuge du Comite d’Action Marocaine, entre dans le Cabinet de Nogues, Abdelatif Sbihi, surnomme le Dr Goebbels du Maroc ne se priva pas de proclamer qu’il avait eu raison, avant tous, de demander de remettre les Juifs a leur place. II ecrivit dans son journal La Voix Nationale (25-11-40) qu’il avait ete, en son temps, le seul a se revolter, empruntant toujours sa phraseologie au langage antisemite aryen de 1’Action Francaise :

« Tous les obstacles cedaient devant les ambitions demesurees du Juif, flattees par un regime politique qu’il voulait a sa devotion, justifiees par la neutralite d’une opinion versee, comme le rappelle le marechal Petain, dans un liberalisme desagregeant. Au Maroc, une seule voix discordante, celle de " La Voix Nationale ", qui de sa tribune denoncait le peril juif, multipliait les appels a I’humilite, demandait aux Juifs de ne pas oublier le statut seculaire qui les fixe au sol marocain, reclamant ouvertement une reglementation officielle avant que les debordements n ’autorisent l’intervention brutale de la population. Main tenant, il reste a appliquer la loi, a amenager notamment les dispositions relatives au numerus clausus… »

De son cote, Abdelhaq Torres ironisait ?

« Le Protectorat a cree de toutes pieces la question juive. Avant l’intervention francaise, le Juif etait parfaitement a sa place dans I’Etat marocain. Mais comme les Europeens, principalement les Francais, avaient besoin de lui pour leurs affaires, ils l’ont sorti du mellah, protege etmeme naturalise ; voyez comment ils agissent avec lui maintenant… »

Le Bulletin de Renseignements de la Residence, en date du 15 novembre 1940, resumait ces reactions :

« Le dahir publie au Journal Officiel le 8 novembre, codifiant le Statut des Juifs au Maroc, est, des sa parution, immediatement connu et commente dans les mellahs.

L’interdiction d’occuper certains emplois et de tenir certaines places est peniblment ressentie. Elle apporte une nouvelle disillusion aux Israelites qui esperaient qu’au Maroc aucune difference ne serait faite entre Musulmans et Juifs autochtones. Elle ajoute encore au decouragement et a limpression d’isolement ressentie par la masse. En contrepartie, les Musulmans et beaucoup de Francais y voient la possibilite de trouver des emplois et manifestent ouvertement leur satisfaction de cette legislation.

La reaction juive s’exprime sur le mode mineur. A peu pres partout, les Israelites reprennent l’attitude effacee et modeste qu’ils avaient autrefois. En toutes circonstances, il faut constater leur resignation.

En peu partout, les commercants et les fonctionnaires importants cherchent des refuges. Les uns tenteraient d’acheter des proprietes rurales, mais ils craignent I’hostilite du fellah musulman. D’autres pensent a 1’emigration, en Argentine en particulier, mais le manque de moyens de communication ne simplifie pas les closes… »

Joseph Toledano-Epreuves et liberation-les juifs du Maroc pendant la seconde guerre mondiale- Exclusion de la vie publique.

 

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