David Corco-Quelques souvenirs et reflexions sur mon temps-Jérusalem, ce mois de Février 1975

Je me souviens parfaitement que je ne savais alors quoi répondre et que me voyant gêné, il eut ce sourire qui éclairait tout son beau visage et ajouta: "Tu auras des raison d'être fier d'être le "scion" (c'est le mot qu'il avait employé) d'une grande famille si comme tes ancêtres tu es bon, charitable, droit et pieux – Dieu soit avec toi et qu'il te mène dans le droit chemin. Evites la compagnie des gens frivoles et recherches celle du juste. Remercie tous les jours ton Créateur de t'avoir fait naître sous une bonne étoile et de t'avoir préservé du mal."Un des vœux les plus chers de mon père était que je sois un bon juif, que j'aille a la Synagogue le samedi et que je ne prenne pas ma voiture ce jour là.
Hélas j'avais déjà abandonné les pratiques religieuses auxquelles mon père restait scrupuleusement attaché. L'exemple des jeunes gens de mon âge n'était pas meilleur et un fort vent de ce que l'on a si stupidement appelé l'Emancipation soufflait sur la jeunesse dorée, juive ou non juive: Les Catholiques n'allaient plus à l'église, les Protestants au temple et les Musulmans à la mosquée. C'était général au Maroc.
Mon père avait dix-sept ans de plus que ma mère le jour de leur mariage dans l'année 1916.
Ma mère avait alors dix-neuf ans. Elle était belle, très blanche de peau avec des joues roses, une jolie bouche, un tout petit nez fin et de magnifiques yeux bruns, mais déjà myopes. Son teint de rose, me racontait mes veilles tantes, était transparent. Ses portraits d'alors montrent en effet une jeune fille fort séduisante, d'une taille plutôt petite, mais svelte comme un lys. Mais ce n'est pas seulement pour cette raison que
mon père l'avait choisie avec, bien entendu, la bénédiction de mes grands- parents. Ma mère appartenait à la noble famille des Abulafia qui jouissait d'un prestige considérable dans tout le monde Juif:
Mon grand père qui été né à Livourne alors que son père venu de la ville de Tibériade, avec sa femme et deux filles qui étaient nées en Terre sainte, vivait dans une grande aisance à Mogador, notre ville d'origine. Il se maria en 1894 avec Mas'uda fille de Simon Corcos et d'Estrella Corcos.
Sa femme, ma grand' mère, lui avait apporté une grosse dot qui permit à son mari, Tajer Haim Abulafia, de se lancer dans le grand commerce. Très entreprenant, il partit vivre avec ses fils et sa femme à Londres en 1919. Ses affaires prospéreront jusqu'en 1925 où 1926 quand il subit un retour de fortune. Il finit par perdre tout son capital après un séjour de deux années à Paris où il possédait un très beau pavillon à Enghien.
La famille décida alors de rentrer à Mogador. Trois de ses fils retournèrent à Londres où ils restèrent définitivement.
Ma grand-mère maternelle qu'on appelait Mamyda, nous ses petits enfants, était une femme de caractère résolu, très intelligente quoique peu instruite et extrêmement économe. Malgré la ruine de son mari, elle revint au Maroc avec de magnifiques bijoux et beaucoup d'or avec lequel mon grand père reprit des affaires d'exportation et d'importation en s'associant, d'ailleurs, avec un Monsieur Semana. Cette fois encore, la chance n'aida point mon grand-père qui au cours de la grande crise des années 1929, perdit dans les thés et les sucres la grande partie de ses biens.
Il décida alors de vivre à Casablanca. C'est une fois de plus, Mamyda qui lui permit de rentrer dans les affaires en ouvrant son bas de laine.
Haïm inaugura alors un grand commerce d'épices en important directement des pays du Moyen-Orient et de l'Asie. Tout marchait parfaitement quand il eut une attaque d'apoplexie. Mamyda quitta son appartement cossu de l'immeuble Ferrara à Casablanca et vint s'installer avec mon pauvre grand- père paralysé dans le premier étage de notre maison de Mogador. Il y décéda en 1935.
Papa Haïm était un bel homme fort distingué qui comme toutes les personnes appartenant à la haute bourgeoisie de Mogador d'antan étaient élégant dans ses costumes toujours de couleur sombre, coupé à Londres par un grand tailleur chez qui ces messieurs avaient leurs mensurations. Il portrait le chapeau melon qu'on appelait "coco". Les samedis et les jours de fête il portait le chapeau haut de forme avec une redingote, pantalon rayé et des guêtres blanches et souples recouvraient ses chaussures vernis. Mon grand-père était un homme gai et très charmant, mais qui ne plaisantait pas sur les choses religieuses. Dans les années 1919 avant son départ pour Londres, il eut de graves ennuis résultants de son intransigeance religieuse. On lui apprit qu'un marchand juif de Mogador, un nouveau riche, il est vrai; avait des relations honteuses avec une femme juive et mère de famille de surcroît. Il les fit surveiller et un jour ses domestiques surprirent le couple en flagrant délit d'adultère. Aussitôt prévenu, mon grand-père crut de son devoir de dénoncer cette liaison, dont il n'y avait jamais eu d'exemple a Mogador, au Tribunal rabbinique.
David Corco-Quelques souvenirs et reflexions sur mon temps-Jérusalem, ce mois de Février 1975
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