Quelques souvenirs et reflexions sur mon temps-David Corcos

Dans les années 1919 avant son départ pour Londres, il eut de graves ennuis résultants de son intransigeance religieuse. On lui apprit qu'un marchand juif de Mogador, un nouveau riche, il est vrai; avait des relations honteuses avec une femme juive et mère de famille de surcroît. Il les fit surveiller et un jour ses domestiques surprirent le couple en flagrant délit d'adultère. Aussitôt prévenu, mon grand-père crut de son devoir de dénoncer cette liaison, dont il n'y avait jamais eu d'exemple a Mogador, au Tribunal rabbinique.
Ce fut un énorme scandale ou toutes les vieilles familles se déclarèrent pour la cause soutenue par mon grand père qui exigeait l'excommunication publique du couple adultère et le divorce immédiat de la femme. Mais un autre parti, formé des parents nombreux des personnes incriminées, achetèrent avec beaucoup d'argent deux des témoins de l'affaire qui renièrent leurs premières paroles et le scandale fut étouffé malgré l'aristocratie et les Rabbins qui ne purent plus, légalement, ni prononcer l'excommunication, ni prononcer le divorce de la femme devenue impure pour son mari. Cet homme, originaire du Souss, était très vieux. Il avait disait-on plus de quarante ans que sa femme.
Mon grand-père souffrit beaucoup de cette affaire qui bafouait la morale et la religion. Deux choses auxquelles la veille société juive était si profondément attachée. On me raconta bien plus tard que les ennemis de mon grand-père qui étaient jaloux de la place occupée par "cet étranger" dans la société. Ivres de leur triomphe, ils poussèrent le fils aîné de la femme adultère, un vigoureux jeune homme de vingt- cinq ans, à gifler mon grand-père à la sortie de son bureau. Par dignité, mon grand père ne réagit pas, mais le lendemain ses domestiques rossèrent de coups le jeune homme. De tels événements n'auraient jamais dû avoir lieu dans la communauté si policée de Mogador. Et mon pauvre grand-père se trouva dès lors en face de nombreux ennemis dont les moins mauvais ne pouvaient lui pardonner d'avoir provoqué par son intervention un tel scandale, la cause qu'il avait défendue étant juste ou non.
L'hypocrisie bourgeoise venait de faire, tardivement heureusement, son entrée dans la communauté vertueuse de Mogador. Ce fut, me disait-on, ce qui avait réellement décidé mon grand-père d'aller vivre en Angleterre.
Mes grands- parents eurent sept enfants, cinq garçons et deux filles:
L'aîné Joseph qu'on appelait Baba parce qu'il portait le nom vénéré de son grand- père paternel, le très pieux talmudiste et poète R. Joseph Abulafia qui s'était installé à Mogador sur la demande de Mr. Victor Lumbroso, consul d'Italie et son vieil ami.
Il mourut en 1892. La cadette était ma mère Seniora Hanna. Venait en suite Meïr qui semble avoir donné du souci à ses parents. En 1916, il s'engagea dans la Légion Etrangère (Lrançaise) et fit une belle guerre. Il alla par la suite à Paris où il se maria avec la fille unique du Rabin Weil. Il fut fusillé par les Allemands en 1941. Il laissa une fille Andrée.
Puis il y eut Dona qui épousa Tajer Samuel Serfaty, d'une famille aristocratique d'origine anglaise établie depuis le XIX siècle à Mogador où elle était alliée à la fameuse famille des Guedallia.
Le cinquième enfant a été Albert que j'ai aimé le mieux et dont j'admirais l'envergure en affaires tout en regrettant ses faiblesses. Oncle Albert était un extraordinaire mélange de folle générosité, de charme, d'implacabilité, d'élégance raffinée, de savoir-faire et de manque de scrupules. Il était dictatorial, et tous devaient plier sous sa volonté. Homme d'affaires de classe internationale, il amassa, malgré ses folles dépenses, une grande fortune, présida aux destinées de sociétés commerciales anglaises, françaises etc. et travaillait avec un acharnement que je n'ai jamais vu ailleurs.
Quelques souvenirs et reflexions sur mon temps-David Corcos
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Jérusalem, ce mois de Février 1975
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