David Corco-Quelques souvenirs et reflexions sur mon temps-Jérusalem, ce mois de Février 1975

Toute sa vie s'est passée en longs voyages. Il connaissait parfaitement tous les coins du monde, avait beaucoup d'amis et plus encore d'ennemis. Une amitié affectueuse et désintéressée nous liait bien qu'il ait été mon aîné de quatorze ans. Il aimait les jolies femmes et était aimé d'elles. Cependant, il fut un très bon père de famille. Oncle Albert n'était pas un sceptique religieux. Il était croyant et resta jusqu'à la fin de sa vie, a soixante-cinq ans, un pilier de la Synagogue Hispano-portugaise de Londres.
Jack, le sixième enfant est un instable. Lui aussi voyageait beaucoup, vécut longtemps à Londres, puis à Paris et enfin à New York qu'il habita depuis plus de trente ans, en faisant des séjours plus ou moins prolonges à Casablanca (Il y était surtout pendant la dernière guerre comme Officier de Renseignement de l'Armée Américaine), à Tunis, à Tripoli où il dirigea les sociétés créée par Oncle Albert. D'un caractère jaloux, il n'a jamais aimé Albert qui avait si parfaitement réussi.
Enfin, le plus jeune, Léon, avait été un adolescent puis un jeune homme et un homme d'un charme infini. Il avait beaucoup d'imagination et était un peu poète.
Il est mort âgé à peine de cinquante ou cinquante deux ans, laissant une femme restée jolie et deux garçons brillants. Léon était religieux, très attaché aux pratiques enseignées par notre Loi. Sa vie, toute entière, a été très morale, mais non sévère, car il avait un sens de l'humour très développé. Il était aussi érudit. D'ailleurs tous mes oncles maternels étaient fort instruits. Mes grands parents leur ont donné une solide éducation en les envoyant dans les grands lycées parisiens pour leurs études secondaires et après cela dans les universités anglaises pour leurs études supérieures. D'ailleurs, l'aîné Joseph, théologien et philosophe, termina sa carrière comme professeur à l'Université de Dublin en Irlande. Malheureusement, il se convertit au catholicisme en épousant la fille d'un amiral irlandais et changea son nom en celui de Francis Scully. Je me souviens a ce sujet d'avoir fait une de ses gaffes qu'on ne se pardonne jamais. Mon grand-père, Papa Haïm étant cloué au lit dans les dernières années de sa vie, à moitié paralysé, exprima le souhait de voir son fils aîné avant sa mort. J'étais l'excommunication, ni prononcer le divorce de la femme devenue impure pour son mari. Cet homme, originaire du Souss, était très vieux. Il avait disait-on plus de quarante ans que sa femme.
Mon grand-père souffrit beaucoup de cette affaire qui bafouait la morale et la religion. Deux choses auxquelles la veille société juive était si profondément attachée. On me raconta bien plus tard que les ennemis de mon grand-père qui étaient jaloux de la place occupée par "cet étranger" dans la société. Ivres de leur triomphe, ils poussèrent le fils aîné de la femme adultère, un vigoureux jeune homme de vingt- cinq ans, à gifler mon grand-père à la sortie de son bureau. Par dignité, mon grand père ne réagit pas, mais le lendemain ses domestiques rossèrent de coups le jeune homme. De tels événements n'auraient jamais dû avoir lieu dans la communauté si policée de Mogador. Et mon pauvre grand-père se trouva dès lors en face de nombreux ennemis dont les moins mauvais ne pouvaient lui pardonner d'avoir provoqué par son intervention un tel scandale, la cause qu'il avait défendue étant juste ou non.
L'hypocrisie bourgeoise venait de faire, tardivement heureusement, son entrée dans la communauté vertueuse de Mogador. Ce fut, me disait-on, ce qui avait réellement décidé mon grand-père d'aller vivre en Angleterre.
Mes grands- parents eurent sept enfants, cinq garçons et deux filles:
L'aîné Joseph qu'on appelait Baba parce qu'il portait le nom vénéré de son grand- père paternel, le très pieux talmudiste et poète R. Joseph Abulafia qui s'était installé à Mogador sur la demande de Mr. Victor Lumbroso, consul d'Italie et son vieil ami.
Il mourut en 1892. La cadette était ma mère Seniora Hanna. Venait en suite Meïr qui semble avoir donné du souci à ses parents. En 1916, il s'engagea dans la Légion Etrangère (Française) et fit une belle guerre. Il alla par la suite à Paris où il se maria avec la fille unique du Rabin Weil. Il fut fusillé par les Allemands en 1941. Il laissa une fille Andrée.
Puis il y eut Dona qui épousa Tajer Samuel Serfaty, d'une famille aristocratique d'origine anglaise établie depuis le XIX siècle à Mogador où elle était alliée à la fameuse famille des Guedallia.
David Corcos
Quelques souvenirs et reflexions sur mon temps
Jérusalem, ce mois de Février 1975
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