Said Sayagh-L'autre Juive


Said Sayagh-L'autre Juive- le martyre d'une jeune juive marocaine de Tanger, exécutée à Fès en 1834

L'autre juive – Said Sayagh.

 

Saïd Sayagh L'autre Juive Roman

Elle était très belle, Sol, Zoulikha en arabe, la jeune fille juive tangéroise. Elle s'était liée d'amitié avec une voisine musulmane, Tahra, chez qui elle se rendait quand elle n'en pouvait plus des remarques de sa mère. Un jour, Tahra informa le pacha que la petite Sol voulait se convertir à l'Islam. Devant le pacha, Sol nia toute intention de laisser la foi de ses ancêtres. Elle fut condamnée à mort pour apostasie.

Elle devait avoir entre quatorze et seize ans. Sa famille, ainsi que la communauté juive de Tanger, souhaitant la sauver, lui conseillèrent de se convertir en apparence et portèrent l'affaire devant le sultan.

Moulay Abderrahmane, le sultan du Maroc, à l'heure où la France conquit l'Algérie, plia sous la pression des faquihs musulmans et confirma la condamnation à mort.

Le courage de la jeune fille marqua les esprits de l'époque, musulmans compris. Ce roman s'inspire d'un fait historique : le martyre d'une jeune juive marocaine de Tanger, exécutée à Fès en 1834.

L'auteur est né à Meknès dans une famille aux origines complexes, descendants de juifs convertis à l'Islam, chez qui se mêlent les héritages de Fès, de Mogador, de Tétouan, de Tanger, d'al Andalous et de l'Atlas.

Historien, il a soutenu une thèse publiée aux éditions du CNRS en 1986. Agrégé d'arabe, il enseigne cette discipline à Montpellier.

Lalla Soulika La Tsadika.

SOL entreprit d’emprunter l'escalier, marche après marche, doucement et prudemment. Elle ne crai­gnait rien de plus que de descendre ces marches étroites et tortueuses. Elle redoutait cela plus que les cris de sa mère.

– Soly, prends le séchoir… tu as fini d'éponger ? Shabbat ne va pas tarder… tu es en retard… malheureuse tu le fais exprès pour m embêter…

Simha projetait son hurlement en appuyant sur le bas de son ventre afin que sa voix arrivât à l'étage où Sol lavait et astiquait le sol de la pièce carrelée de zelliges blancs décorés d'arabesques et de dessins géométriques figu­rant, à l'infini, des étoiles de David. Simha voulait que sa fille apprenne tout ce que devait savoir une juive qui se respecte ; qu'elle sache tout faire à la maison, ménage, nettoyage,cuisine, agencement de la table et, surtout… la préparation du shabbat.

 -J'ai fini,je descends… pourquoi tu hurles?

 Elle se débattait avec le séchoir fait de roseaux torsadés, utilisé pour sécher le linge en hiver. Ce n'est pas son poids qui la gênait mais son envergure circulaire qui rendait malaisé son maniement.

Le zellige (arabe: ), carreau d'argile recouvert d’email, est un motif caracteristique de l'architecture marocaine. Il s'agit demosaiques geometriques utilisees principalement sur les batiments, a base de ceramique.

Elle commença sa descente chaotique, essayant de ne pas rater une marche pour ne pas dégringoler vers le bas, comme cela était arrivé à sa grand-mère qui, depuis qu'elle s'était cassé l'os du bassin, passait le restant de ses tristes jours, assise sur une peau de mouton.

 Par-dessus tout, ce que craignait Sol dans les escaliers, c'était cette sensation de vide qui fait que les marches se dérobent sous les pieds au point que l'on ne distingue plus le haut du bas.

 Une telle appréhension s'était souvent emparée d'elle comme un cauchemar qui l’empêchait de dormir et faisait battre son cœur comme un tambour. En plus de cette peur, elle cherchait à éviter les cris et les reproches de sa mère qui n'arrêtait pas de répéter

« Dès que dimanche et lundi passent, il faut faire tremper les pois chiches pour la skhina. ». Cela veut dire que toute la semaine tourne autour du Shabbat et que le ménage débute le dimanche pour finir la veille du samedi.

Elle se débarrassa du séchoir, le posa par terre, prit le brasero alors que le bleu de la flamme faiblissait, laissant place au rouge des braises. Elle souleva le séchoir et glissa le brasero avec son doigt de pied puis se mit à placer le linge humide.

Tout occupée qu'elle était, elle commença à chanter dans une hakétia où se côtoient hébreu, dialecte marocain hérité d'Al Andalous et du berbère du Rif :

Una matrica de ruda

Y una matrica de flor

Hija mia mi querida

Quien te la dio

Me la dio el mancebito…

Un bouquet de rue

Et un bouquet de fleurs

O ma fille, ma chérie

Qui te l'a donné

C'est le fiancé qui me l'a donné…

Le chant seul adoucissait sa rancœur à l'égard de sa mère, depuis que les rondeurs de son corps s'étaient affirmées, que le rose qui soulignait ses joues et ses lèvres avait pris une teinte plus ardente, que fructifiait ce qui bourgeonnait, et quelle commençait à ravir les regards comme la lumière. Pas de doute, elle préférait monter l'escalier. Chaque fois quelle le gravissait, elle l'imaginait d'or pur et d'ivoire et se voyait jeune mariée avec ses atours de grand apparat, pendant que résonnaient les youyous.

Elle plongea le seau dans l'amphore de terre cuite qui prenait tout l'angle droit du patio, juste en dessous d'une gouttière qui descendait de la terrasse tout droit dans la grande bouche où se déversaient les eaux des saisons pluvieuses. Eaux qui étaient utilisées pour le ménage, et autres activités en dehors de la boisson. Une fois le seau plein, elle le vida, dans un mouvement circulaire, sur le sol du patio, et commença à frotter et a Cliquer les azulejos.

Sol n'a pas pu se contenir après sa dispute avec sa mère. Elle ne se souvient pas exactement comment elle a fait pour sortir de la maison, ni comment elle a traversé la rue pour se retrouver chez Tahra qui filait la laine après l'avoir cardée. Cette dernière s'est aperçue de l'intense émotion qui agitait Sol.

  • Dieu te garde, ma fille, qu est-ce qui t'arrive ? Parle-moi ! Qu'est-ce que tu as ?

Ma mère m'a encore insultée, réprimandée. Elle m'a tiré les cheveux ; m'a dit que je ne suis qu'une misérable, et qu'elle ha pas de chance de m'avoir pour fille… Tout cela, parce que je n'ai pas fini le ménage avant Shabbat, que je n'ai pas allumé les bougies, que je n'ai pas fini de blanchir les murs à la chaux, que je n'ai pas enlevé les toiles d'araignées…

Elle se jeta sur la poitrine de Tahra, se mit à l’embrasser et dit en pleurant :

  • C est toi ma mère, moi je n'ai pas de mère. Ma mère veut me tuer… Elle ne m'aime pas… comme si je n'étais pas sa fille… Comme si jetais de trop pour elle… Comme si j'étais une étrangère, une ennemie… C'est toi ma mère et mon sort est lié au tien…

Sol débita sa plainte sans reprendre son souffle. Les sanglots écorchaient ses cordes vocales. Tahra prit la manche de sa tunique entre les mains, en essuya les larmes de Sol et couvrit de baisers son visage splendide :

  • Ne pleure pas, ma petite. Dieu fasse que tu ne sois jamais dans le besoin. Pourquoi toute cette peine? Tu es une gazelle, tu resplendis… Si j'avais une petite colombe comme toi ! Dieu te garde ma petite.
  • Que veux-tu que je fasse tante Tahra ? Que je me jette à la mer ? Je n'ai pas de chance. Je suis maudite… Je dois étendre mes pieds et pleurer, pleurer,jusqu'à en mourir…

Tahra la considéra d'un œil averti et lui dit:

  • Malheur! que le mal t'épargne! Si j'avais pu avoir une fille comme toi. Tu es belle comme une gazelle, dégour­die; tu cuisines bien, tu sais coudre et broder. Il te faut un mari à ta hauteur, riche, généreux… qui te loge dans un palais, entourée de serviteurs et d'esclaves. Tu ne mettras pas les mains dans l'eau froide; un caïd, un pacha ou…

Malheur ! Mon cousin Moshé veut m'épouser. Il habite à Gibraltar. Il est souvent en voyage en Angleterre, en Espagne, en France… Là, les chrétiennes sont belles et l'ensorcellent avec leurs robes et leurs ombrelles, alors que moi je suis ici comme morte. Si seulement j'étais musulmane, je pourrais sortir… aller au bain… soulager mon cœur…

Tahra vit que c'était là une occasion de faire une bonne action qui remettrait ses péchés, lui assurerait le paradis, en gagnant du même coup Sol à l'Islam tout en la libérant de ses disputes quotidiennes avec sa mère. Elle contempla son visage et fut convaincue que sa beauté angélique méritait l'hommage des rois. Elle, qui n'avait pas eu l'enfant dont elle aurait été fière, dit d'une voix voilée par la dissimulation : -J'ai fini de carder la laine… J'ai préparé les pelotes… Je les amène chez Sellam le tisserand… Lui, il aime mon travail… Il ne cherche pas à baisser le prix de la pelote… Attends-moi ici.

Sol eut l'étrange impression que quelque chose d'anormal était en train de se produire. Aurait-elle commis quelque acte dont les conséquences seraient terribles? Cela la perturba grandement. D'habitude, elle parlait avec Tahra sans esquive… Et, celle-ci ne la laissait pas seule à la maison… Elle sentit son cœur se serrer comme jamais auparavant.

Elle s’empressa de sortir et retourna chez elle en courant. Elle alla dans la pièce du premier étage, prit sa sacoche et en tira le livre d'Esther sous forme de rouleau de la Torah en miniature. Elle ne l'ouvrit pas. Elle se mit à prier dans son cœur:

Béni sois-Tu Adonaï et remercié.

Toi qui donnes à celui qui demande.

Mes entrailles s'agitent à ton souvenir.

Et, tant que Tu es à mes côtés, personne ne me vaincra

Tu es l’Unique, l’Un, drapé dans ta splendide et imper­ceptible lumière.

Tu es le Nom caché qu’aucun œil n’a aperçu et qu’aucun cerveau n’a cerné.

Tu es le Kether des couronnes, source de la sainteté et de la miséricorde.

Tu es le créateur de la lumière visible qui dévoile et éclaire tes voies inextricables.

Tu es celui qui dresse, redresse, dirige et veille.

Tu es le Vivant, le Roi de la vie, le créateur des piliers visibles de la beauté et de la splendeur.

Tu as établi un paéle avec toute une nation et non avec un individu susceptible de se tromper et de divaguer.

Tu es le Grand par la lumière de ta miséricorde palpable. Pardonne-moi et protège moi, Adonaï Ehad.

Sa prière terminée, elle sentit une sérénité douce et ardente dilater sa poitrine serrée.

Le caïd centurion Benabbou, accompagné de deux soldats coiffés de tarbouches rouges et armés de mousquets de fantasia, frappa à la porte. Il cria :

— Le pacha convoque Soulika Hachuel en urgence !

Il n’y avait que Simha et Sol à la maison. Haïm et Issachar étaient, comme d’habitude, à la boutique. La panique s’empara de Simha. Elle pâlit, mit sa main sur sa joue, se couvrit la moitié de la bouche; ses yeux s’élargirent comme si elle attendait une mauvaise nouvelle quelle craignait sans savoir pourquoi.

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Said Sayagh-L'autre Juive- le martyre d'une jeune juive marocaine de Tanger, exécutée à Fès en 1834

  • .. qu’est-ce quelle vous a fait?
  • C’est l’ordre du pacha… allez, vite.

Sol, dont le cœur avait bondi en entendant le tohu-bohu, accourut vers sa mère pour savoir ce qui se passait. Simha la prit dans ses bras comme pour la protéger. L’un des soldats écarta les mains de la mère et la repoussa bruta­lement à l’intérieur de la maison. Elle tomba par terre et se redressa rapidement pour essayer de reprendre sa fille. Mais, le deuxième soldat se dressa devant elle comme un mur, pendant que l’autre tira Sol violemment et la poussa en hurlant : « Passe devant. »

Sol s’exécuta sans résister, tourna son visage solaire vers sa mère. Simha cria dans un son étrange :

  • Ma fille… bonnes gens, ma fille… au secours !

Elle ôta brusquement son foulard bleu à pois blancs et le jeta par terre de toutes ses forces, s’arracha les cheveux et tomba inconsciente. Une foule bruyante de juifs et de musulmans s’attroupa devant la maison, en quête de nouvelles.

 

Saada, la femme de Benchimol s’empressa de la relever et de la traîner à l’intérieur, puis, en haketia judéo-espagnol, elle appela les voisins, parmi lesquels se trouvait le messa­ger d’urgence quelle chargea d’informer toutes les maisons juives et d’abord Haïm qui était à la boutique.

La nouvelle tomba comme la foudre et se propagea dans les rues comme un feu dans les broussailles sèches.

 

L’HABITATION de Hachuel le commerçant esl plutôt petite. Elle n’a ni l’espace, ni la magnificence des élues décorés des riads des notables, des riches marchands du sultan et des interprètes qui s’occupent des relations avec les pays d’Edom, chrétiens d’Europe, comme les maisons des Bouzaglo, Benchimol, Tolédano et autres.

Mais comme toutes les maisons juives, elle accueille les visiteurs avec un écriteau sous la mezouza :

Baroukh ata be bouyikha Baroukh ata be sebekha.(betsetekha e.p)

Bénis sois-tu quand tu entres,

Bénis sois-tu quand tu pars.

 

Il n’y a ni plâtre sculpté, ni mosaïque fine « œil de coq », ni marbre blanc en vis-à-vis de piliers de marbre polychro­mes, ni fontaine ruisselante dans le jardin intérieur, une maison à sa mesure ou un peu moins. Haïm n’aime pas attirer les mauvais regards ni l’avidité de ceux qui percent les murs et vident les maisons de leur contenu. Il n’aime pas, non plus, attirer l’attention du cheikh du quartier ni celle du préposé aux impôts ou celle du pacha.

De toutes les façons, il faut que la demeure soit préparée pour le Shabbat comme une fiancée: immaculée, pure, parée… car la beauté de la femme, celle de la nature et des objets, dilate le cœur alors que la suavité de la voix et du parfum l’adoucit.

 

Haïm était un commerçant assez fortuné. On n’imaginait pas trouver tout ce dont on avait besoin, quand on franchissait le seuil de sa boutique et qu’on le voyait derrière des caisses et des tiroirs à moitié vides: savon, bougies, épices, farine, graisse, huile, fèves, miel pur, miel de mélange, café, clous de girofle, goudron végétal, allu­mettes, amandes, noix, raisins secs, eau de vie, écorce de noyer, verres, filaments de safran, cumin… tout ce qu’on pouvait vendre ou acheter en gros, au détail, comptant ou à crédit, sans intérêt sauf pour les emprunts d’argent.

Il ne manquait de rien, mais la Stabilité de sa situation dépendait de la Stabilité de toutes les situations, du bakchich, des cadeaux et autres dons exigés par le moin­dre cheikh de quartier, passant par le mokhazni, le caïd, le pacha, les syndics des marchés, des ports et des douanes en plus de la satanée jizya, impôt dû par les dhimmis en terre musulmane.

Quand il n’en pouvait plus, il se consolait en se disant: « Qui ouvre une boutique pour commercer, le fait avec les musulmans et les chrétiens. »

 

Haïm était un commerçant assez fortuné. On n’imagi- nait pas trouver tout ce dont on avait besoin, quand on franchissait le seuil de sa boutique et qu’on le voyait derrière des caisses et des tiroirs à moitié vides: savon, bougies, épices, farine, graisse, huile, fèves, miel pur, miel de mélange, café, clous de girofle, goudron végétal, allu­mettes, amandes, noix, raisins secs, eau de vie, écorce de noyer, verres, filaments de safran, cumin… tout ce qu’on pouvait vendre ou acheter en gros, au détail, comptant ou à crédit, sans intérêt sauf pour les emprunts d’argent.

Il ne manquait de rien, mais la Stabilité de sa situation dépendait de la Stabilité de toutes les situations, du bakchich, des cadeaux et autres dons exigés par le moin­dre cheikh de quartier, passant par le mokhazni, le caïd, le pacha, les syndics des marchés, des ports et des douanes en plus de la satanée jizya, impôt dû par les dhimmis en terre musulmane.

Quand il n’en pouvait plus, il se consolait en se disant: « Qui ouvre une boutique pour commercer, le fait avec les musulmans et les chrétiens. »

 

Une fois par an, le caïd de la Casbah s’installe, en compagnie du cadi et du syndic, escortés par des soldats, dans une tente, près de la rue des orfèvres Siaghin.

Lorsqu’il sort son registre et son bâton, les pose sur une caisse utilisée comme bureau, les juifs tremblent de tous leurs membres.

La préparation du repas, pour tout ce monde, est à la charge des juifs, tout comme la mouna est à la charge des tribus pendant les mehallas du sultan organisées en vue d’imposer son autorité et de confirmer l’allégeance. Cependant, alors que les tribus peuvent entrer en dissi­dence, les juifs, eux, n’ont aucune issue. Ils se rangent alors, les uns derrière les autres, les babouches noires dans une main, la somme exigée dans l’autre, normalement quatre douros.

 

Chaque juif adulte doit présenter lui-même la jizya. Il n’a pas le droit de se faire remplacer, pas même par son père. Rien ne garantit la somme. Le pacha peut à tout instant la changer puisqu’il détient tous les pouvoirs. Quand tout se passe bien, le juif doit plier la nuque, le caïd le frappe, pour lui signifier son infériorité et son avilissement en tant que dhimmi, et lui crie à la figure :

– Allez, va-t-en.

Il ajoute pour justifier : « Combattez ceux qui, parmi les détenteurs du Livre, ne croient pas en Dieu ni au dernier jour, n’interdisent pas ce que Dieu et son prophète ont interdit et, ne professent pas la vraie religion jusqu’à ce qu’ils donnent la jizya, alors qu’ils sont avilis ».

 

Sans le Makhzen, la foule peut pratiquer la règle légale dans le partage du butin appliquée aux incroyants. Quand le sultan est magnanime, le peuple devient tyrannique.

Lorsque vint le tour d’Issachar de donner la jizya, il se présenta comme tous les juifs. Le caïd douta de son âge, alors le mokhazni lui mit une ficelle dans la bouche et l’enroula deux fois autour de son cou; s’il avait pu défaire la ficelle en la tirant au-dessus de la tête, la jizya se serait imposée, mais il n’y parvint pas. Issachar fut dispensé, pour cette fois-ci. Il prit ses babouches et détala, serrant bien les quatre douros dans sa main.

 

À l’occasion des fêtes musulmanes, les juifs étaient obligés d’offrir des cadeaux en nature au sultan et aux différents représentants du Makhzen, vice-sultan, pacha, gouver­neur, caïds, etc. Ces cadeaux étaient souvent des tissus de très grande qualité pour l’acquisition desquels parti­cipaient tous les corps de métiers. En ce qui concernait les taxes non réglementaires, il n’y avait aucune limite; les hommes de pouvoir pouvaient demander les sommes qui leur convenaient sans aucune garantie de restitution.

 

Malgré cela, la situation des juifs de Tanger différait de celle des autres villes, villages et campagnes marocaines. Les juifs de Tanger ne s’entassaient pas dans les mellahs. Il est vrai qu’il y avait des rues dont la majorité des habitants étaient juifs comme dans celle du four d’en bas, dans la rue Ibn Maïmoun,la rue des Fassis,la rue des orfèvres… Mais ces rues ne leur étaient pas exclusives. Ils avaient des voisins musulmans avec lesquels ils échangeaient des visites à l’occasion des fêtes religieuses juives et musulma­nes et à l’occasion des fêtes familiales comme les mariages, les circoncisions ou les deuils.

 

Haïm excellait dans les comptes et était capable de diffé­rencier les pièces de monnaie frappées à Marrakech, Fès ou Tétouan.

Il palpa quelques spécimens de mithqal d'or, s’assura de leur poids : quatorze grains de caroube ou soixante-douze grains d’orge. Bien qu’il ne lisait pas l’arabe, il distinguait le dirham ismaélien en argent du dirham slimanien, de même que la mouzouna obtenue par la division du dirham en quatre quarts.

Il reconnaissait aussi, toutes les monnaies marocaines en bronze ainsi que les pièces étrangères comme le douro au canon ou le thaler à l’aigle.

Il affinait la pesée grâce aux poids jaunes et se rendait compte de la différence imperceptible qu’il y avait entre la mouzouna à une face et le guerch, et celle qui existait entre le mithqal et la peseta. Tout compte fait, il préférait les louis d’or et les doublons.

 

En plus de cela, il avait compris, comme tous les changeurs des villes côtières relativement ouvertes au commerce avec les chrétiens qu’il avait intérêt à se procurer les diverses devises étrangères en cours, vu l’impact de plus en plus grandissant des échanges sur la valeur des monnaies marocaines, alors que les transactions avec le Sud et l’Est continuaient à influer sur la valeur de l’or.

 

Tout cela le poussa à ajouter à son travail une autre spécialité : se maintenir au courant de tous les événements intérieurs : sécheresse, dissidence de prétendants au trône parmi les chorfas ou des chefs de tribus, siba, guerres diverses, alliances tribales et remous politiques… Ainsi, en période de baisse de son cours, il achetait l’or avec les devises étrangères et le revendait contre la monnaie locale quand sa valeur augmentait. Beaucoup de commerçants, juifs comme musulmans, lui demandaient conseil sur les mouvements de la monnaie et lui empruntaient de l’ar­gent dans les moments difficiles.

 

Cela ne l’empêchait pas d’être convaincu que celui qui n’ouvre pas sa sacoche au pauvre l’ouvre au médecin. Il ajoutait: « De toutes les calamités, trois sont les plus redoutables : l’arrêt du cœur, l’inflammation de l’estomac et la sacoche vide »

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Said Sayagh-L'autre Juive- le martyre d'une jeune juive marocaine de Tanger, exécutée à Fès en 1834

SIMHA s'est trouvée plusieurs fois enceinte… a avorté naturellement plusieurs fois… et a perdu des enfants en bas âge. Sarah, sa fille aînée a survécu et a fini par épouser le fils d’un commerçant de Salé qui l'a emmenée chez lui. Ses nouvelles sont devenues rares, mis à part les quelques brèves rapportées par les commerçants slaouis. Le petit Issachar a survécu, lui aussi.

Simha a porté Sol alors que le pays vivait une longue période d’épidémies, de troubles et de désordre. Une lutte sanguinaire opposait Moulay Slimane et ses neveux Moulay Brahim et Moulay Saïd fils de Moulay Yazid. Moulay Slimane avait perdu son prestige et, en fin de compte, son trône dans des batailles meurtrières contre les Berbères Ait Ou Malou. Ces derniers avaient mangé son armée et orné leurs tentes de ses armes, meubles, matelas et montures. Le sultan s’était également disqualifié dans son action injustifiable contre les esclaves Boukharis qu’il avait réunis et livrés en pâture aux tribus du Gharb, eux, leurs enfants, leurs chevaux, leurs fusils et leurs biens. Entre-temps, Fès vivait des querelles opposant deux partis de faquihs et cadis. Les partisans du cadi Taoudi, qui avaient prêté serment à Moulay Brahim, affrontaient ceux du mufti Doukali restés fidèles à Moulay Slimane. Pendant ce temps-là non loin de Tanger, à Tétouan, des mutineries portaient au trône Moulay Saïd. Les troubles ne s’arrêtèrent qu’après la destitution de Moulay Slimane et son remplacement par son neveu Moulay Abderrahmane, fils de Moulay Hicham.

 

Ceci n’empêcha pas Simha d’avoir des envies pendant sa grossesse. Elle eut surtout envie de dattes et de grenades de la variété sefri. Elle s’instaura reine, à la tête d’un royaume sans frontières et surtout, sans limites à ses désirs.

Elle se coiffa, mit sa robe de mariée, sa couronne, noua sur le côté de son caftan une petite poche contenant de l’alun, des graines de nigelle et du sel. Elle l’attacha avec un collier de perles noires au bout duquel pendait une main de Fatma ornée en son milieu d’une étoile à six branches.

La même étoile qui illustre les pièces frappées à Fès et à Tétouan. La même étoile qui scelle les décrets sultaniens délivrés aux familles de notables respectés, les sauf- conduits utilisés par les commerçants pour traverser les territoires makhzen et les lettres de reconnaissance aux personnels dévoués.

Simha, chaque fois que la couleur sépia s’emparait de sa tête, lançait un regard noir et criait :

Je suis entre deux âmes, bonnes gens…

Tout l’entourage avait peur que le nouveau-né arrivât avec une tâche sur le visage, une grenade ou une datte au milieu de la figure. Mais où trouver une grenade en ce début de printemps ?

Depuis l'annonce de la grossesse de Simha, les craintes de Haïm grandissaient à la mesure de son attachement â sa femme et aux petits soins qu’il lui prodiguait. Au point qu’on commença à jaser et à incriminer sa jalousie. En réalité, ce qu’il craignait c’est quelle désirât ce qu’il ne pourrait lui offrir, et que son regard tombât sur des visages que lui ne supportait pas ; celui, entre autres, de Menahem le porteur d’eau.

Chaque fois que tintait la cloche de Menahem et que s’élevait sa voix éraillée semblable au son d’un seau rouillé, Haïm hurlait comme un loup et descendait l’escalier à grands bonds pour éloigner l’intrus.

Les enfants taquinaient le pauvre Menahem qui portait et vendait l’eau. Ils l’avaient surnommé Menahem tête de cigogne, à cause de son interminable nez pointu. Ils chantaient à tue-tête en le désignant :

Menahem s'est envolé

Menahem est revenu

Son œil noir

Son œil tordu

Son bec, lame pointue

Il les chassait et les arrosait avec son outre, alors ils s’épar­pillaient comme les hirondelles de la casbah. Puis, il s’en allait finir sa tournée.

Un jour, il avait lavé sa djellaba noire et l’avait étendue sur la terrasse pour quelle sèche. Un vent fort souffla et arracha la djellaba. Menahem n’essaya pas de la rattraper. Il se mit à prier et à remercier Adonaï. Tout le monde en fût amusé. Il s’étonna de leur étonnement :

– Dieu soit béni, si j’avais été dans ma djellaba, je me serais envolé avec…

 

Personne n'etait épargné par les moqueries. Haïm lui- même n’y échappait pas. Lui qui descendait de la grande famille Hachuel, avait vu son nom transformé en Touil, le long, probablement pour en simplifier la prononciation. Mais comme les mauvaises langues ne manquaient pas, on rajoutait: « Long et creux, tireur de gourdes. »

L’effet des années et des skhinas du shabbat sur son embonpoint avait fini par avoir raison des quolibets.

Le but de ce genre de boutades n’était pas toujours la moquerie et la dérision.

Parmi les histoires que le rabbin Tolédano répétait tout le temps, sans relâche, au point que tout l’auditoire la savait par cœur, sans que personne osât l’arrêter, il y avait celle d’Ichou l’aveugle qui habitait avec sa femme dans un ksar de l’Atlas méridional.

Le pauvre couple vivait dans une masure en adobe, mélange d’argile et de chaume. Ils n’avaient, en guise de meubles, que quelques nattes et tapis de laine, en plus d’une étagère en cèdre et d’une cheminée qui les proté­geait du froid mortel qui sévissait d’octobre à avril.

Ichou se rendait régulièrement à une synagogue que ne distinguait du reste des maisons qu’une étoile à six bran­ches tracée au charbon sur la minuscule porte en bois. À l’intérieur, quelques vieux bancs entouraient la teva, alors qu’une armoire creusée dans le mur conservait des rouleaux de la Torah emmitouflés dans des couvertures en velours brodé. Jamais, Ichou n’avait raté les prières de shaharit, de minha ni de maariv.

 

Il se contentait de prier, ne demandait rien à l’Éternel. Un jour, Elyahou Hanabi l’arrêta :

  • Le Très Haut veut te récompenser. Fais un vœu, un seul, quel qu’il soit, il sera exaucé instantanément.

-Je ne m’attendais pas à une si grande chose, donne-moi un jour de délai.

Ichou repartit chez lui, informa sa femme et ajouta :

  • Comme j’aimerais voir le monde, te voir toi, voir la terre, les fleurs, les arbres,les oiseaux, les hommes…

Sa femme réfléchit, puis lui répondit :

-Tu as peut-être raison, mais n’oublie pas que nous n’avons pas d’enfant et que notre misère en est plus grande…

Le mari voulut en parler au naguid, chef de la commu­nauté qui lui dit :

  • Vous oubliez que vous êtes pauvre et que ce qui vous manque c’est l’argent…

Le désarroi d’Ichou n’en fut que plus grand. Alors, il décida de dormir et de s’en remettre à l’Éternel.

Le matin, il alla à la synagogue, son bâton à la main heur­tant murs et cailloux.

  • As-tu réfléchi et choisi un vœu? lui lança Elyahou Hanabi. Ichou lui répondit calmement et sans hésiter: -Je veux regarder ma femme en train de donner à manger à mon fils avec une cuillère en or.

Quand le rabbin finissait son histoire, il s’esclaffait, laissait apparaître ses dents et son ventre plein se soulevait et tout l’auditoire riait.

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Said Sayagh-L'autre Juive- le martyre d'une jeune juive marocaine de Tanger, exécutée à Fès en 1834

SIMHA, de panique bondit du lit. Elle étreignit son fils Issachar contre sa lourde poitrine, plongea ses doigts dans sa dense et douce chevelure, lui caressa la tête lentement, tendrement. Elle se mit à chanter : Dors, mon bébé Dodo, mon petit Sans peur,

Et sans douleur

Ferme tes jolis yeux

Dors, dans le bonheur et la tranquillité

Tu sortiras des langes

Tu iras au Talmud Torah

Tu apprendras les lettres

Tu sortiras du Talmud Torah

Tu iras dans la ville

Tu apprendras l’achat et la vente

Tu deviendras ambassadeur

Issachar se calma, ferma les yeux. Simha le mit sur l’oreiller, le couvrit avec un drap brodé et attendit un moment dans le noir, s’assura qu’il dormait, puis revint se coucher. Depuis que sa mère était tombée enceinte, Issachar n’ar­rêtait pas de se retourner dans le lit, pleurait et criait sans arrêt empêchant ses parents de dormir. « C’est le mauvais œil, l’œil yara » se dit Simha. Elle demanda à la grand- mère de faire le « tadhbir ».

La grand-mère prit un mouchoir et se mit à répéter en le mesurant avec sa main :

« L’œil du voisin et de la voisine,

Celui qui avec son bâton,

Celui qui sort avec son costume,

Celui qui te regarde avec un œil envieux,

Ses yeux éclatent comme des grains de couscous »

L’état de l’enfant ne s’améliora pas.

Alors, la grand-mère dit : « C’est lghial, l’enfant est allaité avec du lait avarié à cause de la grossesse. Il faut le sevrer avant qu’il ne soit trop tard. »

Haïm demanda l’avis du rabbin Tolédano qui lui conseilla d’amener sa femme au mausolée du tsadik Sidi Amram ben Diwan à Ouezzane. Devant cette réponse, Haïm faillit s’étrangler :

  • Voici qui confirme l’adage : « Qu’est-ce qui te manque, toi qui es nu ? demande l’un, une bague, mon seigneur, lui répond l’autre. »
  • Si tu ne veux pas, amène-la à la Hiloula de Moulay Ighi Daoud Lachkar à Ouarzazate… ou à Sidi Yakoub Moul Lma à Sidi Rahhal…

Haïm avala sa colère et se tut. Les saints sont nombreux et chacun a ses spécialités.

Et qui sait! Simha pourrait exiger une visite à SidiYahya à côté d’Oujda, non loin des confins turcs… ou Haïm Pinto… ou alors Sidi Yahya ben Younes? Ou Ben Zmirou, ou Rabbi Meïr ben Lhanch, ou Lalla Mennana enterrée à Larache et dont les miracles sont innombrables, ou Sidi Haroun Kouhen dit Sidi Kadi Haja… ?

Et pourquoi pas Moulay Driss à Fès, sa baraka n’est pas à négliger.

Vamos a zorear, dit Haïm, acculant au verbe « zar » arabe, visiter, la terminaison infinitive espagnole. Il avait l’habi­tude de le faire en hakétia

Haïm pouvait tout supporter sauf le ridicule. Ridi­cule de l’homme qui ne peut satisfaire les désirs de sa femme enceinte. Pire que cela ! Le rabbin pourrait le lui reprocher.

Même les marchands oublient leurs comptes quand leur femme eft enceinte.

Là visite à Ouezzane commença. Plus que la distance, c'est la montée qui rend difficile la hiloula à Sidi Amran ben Diwan. Même les ânes et les mulets s’y arrêtent malgré les coups qui s’abattent sur leurs flancs.

Simha passa une nuit entière à côté du mausolée du saint. Malgré le froid piquant et la peur, elle s’assoupit et fit un rêve de bon augure.

Le souci principal devint de connaître le sexe du bébé quelle portait. En son for intérieur, elle n’avait pas de préférence. Surtout qu'elle avait eu une fille en premier et que le garçon était toujours en vie. Elle ne partageait pas la conviction des juifs beldiyyin selon laquelle la femme devait commencer par une fille pour qu’un garçon lui succède ensuite.

Finalement, la coutume et les remarques incessantes prévalurent. Simha décida d’éprouver les dires des uns et des autres en matière de prévision. Elle commença par tremper une feuille blanche dans du lait, la mit dans le brasero. La feuille devint rouge, signe d’enfant mâle. Si elle était restée blanche, elle aurait annoncé une fille.

Puis, elle eut recours à l’augure avec l’épreuve de Lalla Mimouna à l’entrée de la maison. Le premier visiteur fut Zahra, la fille de Benoliel, l’une des plus belles filles d’Is­raël de Tanger. C’était un augure qui lui convenait.

Le ventre de Simha lui arrive à la bouche.

Depuis quelques jours, la grand-mère maternelle a com­mencé les préparatifs pour accueillir le nouveau-né: des langes en coton, de la ouate en laine cardée, une cape en tissu brodé de soie bleue et une brassière brodée de fils d’or. Elle n’a oublié ni bavoir, ni chemise, ni robe, ni nouvelle garde-robe pour la future maman. Le rôle qu’on lui reconnaît est de préparer les menus coupons. Elle tient à accueillir sa descendance du plus beau des accueils.

Elle a informé ensuite, Louya la sage-femme qui n’a pas sa pareille, tant elle est experte, a la main douce en plus de la puissance et la clarté de ses youyous.

La douleur a commencé à tordre les entrailles de Simha. Elle a l’impression que ses os vont se rompre. La douleur est insupportable et l’on s’attend à accueillir un garçon. Louya prépare la cuvette, ordonne de faire chauffer des bouilloires d’eau chaude et de brûler dans les braseros du bois de santal, de la gomme odorante, de la gomme de Java, de l’alun et du Fasoukh qui annule l’effet du mauvais œil.

Les cris de Simha montent au ciel; si elle le pouvait, elle lacérerait la peau à quiconque oserait l’approcher. Elle hurle et s’agrippe avec une force prodigieuse à la corde clouée au mur: « Je suis sous ta proteélion Sidi Haï'm Messas… protège-moi Baba Saleh… Sidi Bel Abbas protège moi… » Le saint musulman aussi n’échappe pas à ses implorations.

En face de la douleur, les femmes se mettent à prier et implorer tous les saints connus et inconnus pour délivrer la parturiente.

La sage-femme suggère de brûler sept échardes prises sur sept marches de l’escalier; rien… Alors que les cris s’intensifient, Benyamin, le fils de la voisine, arrive avec un seau d’eau puisée à la synagogue.

Peu de temps après, la sage-femme sort de derrière la couverture en laine qui tient lieu de paravent et crie: « Une fille, une gazelle, Dieu soit béni » et elle lance des youyous stridents et forts afin que tous les coins de la rue, avec ses maisons et ses boutiques, l’entendent.

Soudain s’élancent des youyous en réponse à ceux de Louya.

Celle-ci plonge son index dans une écuelle remplie d’antimoine noir. Elle trace un trait sur le front du bébé en répétant: « Shaddaï la protège! Shaddaï la protège! » Elle présente à Simha, pour lui redonner des forces, une préparation à l’œuf, à l’ail et à la menthe poivrée.

Le soir, elle lui donnera un bouillon de poule à l’oignon et au gingembre et, si le lait ne monte pas, il faudra aller chercher du colostrum d’une brebis qui vient de mettre bas.

Said Sayagh-L'autre Juive- le martyre d'une jeune juive marocaine de Tanger, exécutée à Fès en 1834.Page 29

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