Pres. Juifs du Maroc au Cana.

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Presence des Juifs du Maroc au Canada

Brit 32

La revue bilingue des Juifs du Maroc

Aux lecteurs

"Hitsits venifga'", (II a entrevu et a ete touche), ce terme talmudique (Haguigua 14-2  est employe aujourd'hui dans le sens de "II a a peine vu et a ete immediatement conquis !" C'est ce qui m'est arrive quand j'ai rencontre a Montreal pour la premiere fois, voici exactement dix ans, la communaute juive des ressortissants du Maroc. J'etais en visite a Montreal avec l'Orchestre Andalou d'Israel. L'orchestre, dont j'etais le president, avait ete invite a se produire dans une soiree de gala qui cloturait la "Quinzaine Sepharade".

La "Quinzaine Sepharade" est un festival a multiples activites qui se passe a Montreal tous les deux ans. Pendant les deux semaines du festival organise par la Communaute Sepharade de Montreal, des dizaines d'evenements culturels avaient lieu tous les jours. II y avait des pieces de theatre ecrites specialement pour la "Quinzaine" et executees par des troupes locales, des soirees musicales de musique classique ou orientale, de jazz, des conferences sur le Judaisme marocain. Une douzaine d'auteurs locaux presentaient et signaient leurs livres ecrits pendant les deux annees qui precedaient la "Quinzaine". Plusieurs expositions de differents artistes pouvaient etre visitees a Montreal et dans les environs. Une d'entre elles, sur le Judai'sme marocain, avait ete organisee dans la Bibliotheque du Centre communautaire sepharade. On pouvait y voir des centaines d'articles de culte, des documents, des manuscrits, des livres rares, des parchemins, des effets vestimentaires typiques du vieux Maroc. Toutes ces pieces avaient ete pretees par les families de la communaute qui les avaient soigneusement preservees, entre autres, une magnifique collection de Ketoubot enluminees (actes de mariage) de Mogador. C'est elle qui a ete le point de depart d'une fructueuse collaboration entre David Bensoussan et moi-meme et qui a donne naissance a notre ceuvre "Un mariage juif a Mogador".

Tout ce que je voyais autour de moi pendant cette "Quinzaine" m'enthousiasmait. J'etais tout simplement jaloux ! Oui, jaloux de cette explosion d'activites ! Comment une communaute qui compte a peine trente mille personnes reussit a faire ce que n'ont pas reussi a faire les centaines de milliers de ressortissants du Maroc en Israel ? C'etait une question qui ne me laissait pas de repos. Le Judai'sme marocain a sans aucun doute de grandes reussites en Israel. Nous avons des magistrats, des maires, des directeurs de bureaux gouvernementaux, des membres du Parlement et des ministres. Notre armee ne manque pas de generaux marocains, et nos universites de Docteurs et de Professeurs originaires du Maroc. Ce qui nous manque, c'est ce foisonnement de culture, la culture de nos ancetres, les valeurs en vigueur chez nos parents, tout cela a ete gravement delaisse depuis l'implantation des Juifs du Maroc en Israel. Les raisons de ce laisser-aller sont nombreuses et maints travaux lui ont ete consacres.

Ce que j'ai vu a Montreal pendant ce passage et ceux qui l'ont suivi, c'est une Communaute unie et solidaire, resolument determinee a preserver les traditions et les valeurs du Judai'sme marocain, a elever ses enfants dans le respect de leurs parents et de leur patrimoine, tout cela sans oublier de leur inculquer l'amour de Am Israel et d 'Erets Israel. C'est pour ces raisons que j'ai trouve legitime et necessaire de consacrer un numero special de BRIT a cette magnifique communaute qu'est la Communaute Sepharade de Montreal.

Asher Knafo

Am Israël Haï – David Bensoussan

Am Israël Haï

david bensoussanDavid Bensoussan

Notre communauté a complété un cycle mouvementé qui s'est étendu sur tout le vingtième siècle : période coloniale, nationalisme, sionisme et émigration. Toute une société qui s'est francisée, anglicisée ou italianisée, a connu la même réalité sinon que, pour les Juifs d'Orient, l'émigration fut bien plus dramatique qu'elle n'a pu l'avoir été pour les Juifs du Maroc. Aux révolutions technologiques et sociales – la révolution des mœurs – de l'ère moderne se sont également ajoutées celles de l'émigration au Canada, dans une société elle-même en quête d'un projet national au sein même de la Confédération canadienne et le débat démocratique qui s'y tient est à citer en exemple pour l'ensemble des nations. Il est peut-être temps de faire le point sur son évolution et de considérer la meilleure façon d'envisager l'avenir. Bien que je vais m'attarder dans ce qui suit sur l'évolution de la communauté juive marocaine qui constitue la grande majorité de la communauté sépharade québécoise, l'évolution dans les autres pays de la diaspora sépharade fut quasi-similaire.

À la fin du XIXe siècle, la communauté juive marocaine vivait dans un état précaire, sans moyen de protection devant des abus de toute sorte et, mis à part une infime minorité de nantis, les voyageurs ont décrit notre communauté comme une proie facile et sans défense, ployant sous le fardeau de la misère dans des mellahs surpeuplés. Tant bien que mal, la communauté a surmonté des épisodes de famine, d'épidémie et de razzias grâce à une organisation communautaire qui, avec fort peu de moyens, tenta l'impossible. Dans plus d'un sens, le leadership communautaire était dépassé par l'immensité de la tâche à accomplir

Heureusement, il se trouva des personnes d'une trempe jamais vue auparavant qui décidèrent de se consacrer entièrement à relever la communauté sur les plans social et économique. Il était facile pour beaucoup de personnes qui s'étaient fait une situation, de ne veiller qu'à leur propre intérêt et de tourner le dos aux leurs. Mais il se trouva des grands hommes qui agirent pour façonner un judaïsme marocain nouveau et inséré dans sa société et dans son siècle. Je me permettrai de ne citer que quelques-uns d'entre eux envers qui nous avons une grande dette. Moïse Nahon, David Sémach, Élias Harrus, Émile Seban et tant d'autres encore, se sont consacrés à l'Alliance israélite universelle qui, pour beaucoup, représentait le progrès et l'espoir de jours meilleurs, et l'écrasante majorité des parents juifs y envoyèrent d'ailleurs leurs enfants. Samuel D. Lévy fut l'inspirateur d'une kyrielle d'organismes de bienfaisance efficaces auxquels il se dévoua sa vie durant en convaincant et en inspirant les siens pendant tout un siècle : la Maternelle, l'Aide scolaire, le Centre antituberculeux, la Fédération des associations juives pour la lutte contre la tuberculose, le Préventorium de Ben-Ahmed, l'Union des associations juives de Casablanca, le Comité d'études juives, Maghen David, l'École normale hébraïque de l'Alliance, l'œuvre des bourses Abraham Ribbi, le Centre social du Mellah, l'école professionnelle de l'O.R.T., l'organisation de santé O.S.E. et bien d'autres encore. Par ailleurs, il fut président du Fonds national juif au Maroc pendant 35 ans

Alfonso Sabah fut l'âme du centre Charles Netter à Casablanca et collabora avec le DEJJ {Département Éducatif de la Jeunesse Juive) pour maintenir une activité culturelle vibrante donnant à la jeunesse les moyens de conjuguer judéité et modernité. Il offrit de la sorte une grande gamme d'activités éducatives et sportives : séminaires, soirées dansantes, conférences, sorties en plein air, synagogue, terrain de sport, etc. Léon Ashkénazi, alias Manitou, sut redonner le goût de l'héritage humaniste juif qu'il réconcilia avec l'orthodoxie traditionnelle du judaïsme ainsi qu'avec la philosophie et la pensée modernes. David Amar, secrétaire général du Conseil des Communautés sut exiger publiquement le respect des libertés civiques des Juifs marocains à l'heure où des relents d'un passé de minoritaires tolérés refaisaient surface

Fernand Corcos, J. Ohayon, le Dr Léon Benzaquen et Carlos De Nesry ont su respectivement, par leurs articles et leurs éditoriaux, présenter avec brio le besoin d'auto émancipation du judaïsme marocain. Sam Avital (Abitbol) et Élie Ohayon furent les architectes de YAliya clandestine, convaincus que c'était dans un état juif que la communauté se réaliserait

Am Israël Haï – David Bensoussan

ברית 32 - 1Tordjman œuvra dans les mouvements de jeunesse des Cadets et des UP (Unités Populaires) qui offrirent de magnifiques heures de détente aux écoliers ainsi que des colonies de vacances d'été. Entre autres dirigeants scouts, Edgar Guedj, Jo Bengio et James Dahan, marquèrent, chacun à leur façon, leur génération. Les camps qu'ils organisèrent formèrent toute une jeunesse

La communauté est entrée de plain-pied dans le vingtième siècle et les magnifiques institutions qu'elle fonda durent gérer une croissance phénoménale puis une décroissance importante due à l'émigration, essentiellement vers Israël. Il fallut la tragédie du bateau Pisces, qui fit naufrage dans la tempête survenue dans le détroit de Gibraltar, et dont les occupants, tous immigrants juifs clandestins, périrent en mer pour que bien des intellectuels se penchent sur le sort des leurs, partis en Israël. C'est ainsi que VAliya estudiantine du mouvement Oded décida de se lancer dans le travail social en Israël. La communauté dispersée et privée de ses leaders naturels avait souffert d'incompréhension en Israël. Les révoltes de Wadi Salib et des Panthères noires traduisirent la profonde humiliation qu'elles éprouvèrent

Il fallut quelques décennies pour que la communauté sépharade puisse s'affirmer en Israël en s'assumant telle qu'elle était. La réalité en Israël a changé. Il reste que les besoins sociaux sont criants et que les conditions de sécurité sont un fardeau que les Israéliens portent depuis plusieurs décennies.

Nous devons avoir présent à l'esprit cette réalité, concourir à l'épanouissement de nos frères en Israël et faire de notre mieux pour faire avancer la paix entre Israël et ses voisins. Malgré les tensions qui persistent, il faut avoir à l'esprit que le passé dans les pays arabo- musulmans ne connut pas que des moments difficiles. Il y eut aussi de grands moments de symbiose et de compréhension sur lesquelles nous pouvons aujourd'hui bâtir un avenir commun. Il nous revient de rassembler les bonnes volontés de toutes parts dans un objectif commun. À cet égard, le Maroc se démarque de l'attitude systématiquement négationniste d'Israël de nombreux pays arabes et de grands espoirs sont mis sur les relations judéo-marocaines en regard d'un avenir basé sur la compréhension et la compassion mutuelle entre Juifs et Musulmans. Dans la diaspora, notre communauté a vécu dans un environnement beaucoup moins difficile. Mais notre succès relatif au plan économique ne doit pas voiler le fait qu'au niveau de notre identité, au niveau de la qualité de nos institutions éducatives, de grands pas ont été accomplis. De plus grands pas sont à faire encore. Nous nous trouvons à un tournant. Je suis convaincu que c'est la contribution au plan humain, des valeurs civiques et judaïques qui demeurent la priorité de premier plan, et je suis également convaincu que c'est par l'action sociale que nous irons en progressant

Par le passé, ceux qui avaient décidé d'investir en des populations miséreuses vivant dans des mellahs exigus eurent raison de tous les sceptiques. Le judaïsme, c'est voir en chaque enfant un Einstein et un Maïmonide qui ne demandent qu'à éclore. C'est à nous qu'il revient de faire en sorte que chaque enfant de la communauté puisse évoluer dans une atmosphère de valeurs qui en feront des hommes accomplis. C'est à nous qu'il incombe aussi de coopérer avec la société prise dans son ensemble, de prendre une part active à son essor et de veiller au bien-être de tous

Je dois cependant souligner que les générations précédentes ont su trouver des formules qui ont répondu aux désirs de la jeunesse. A ce jour, nos institutions ont répondu aux besoins de la communauté immigrante afin de faciliter son intégration au Québec et au Canada. Toutefois, une nouvelle génération est née et ses besoins diffèrent de celles de la génération immigrante. Nous devons donc revoir nos façons de faire car nos jeunes pensent différemment. Les anciennes formules doivent être repensées par eux et avec eux, afin de permettre l'épanouissement des spécificités culturelles juives sépharades

Les défis sont pressants et présents, et je lance un appel particulier aux jeunes de notre communauté, notre leadership de demain, pour qu'ils s'inspirent de nos grands leaders et pour qu'ils s'inscrivent dans la magnifique histoire de notre peuple, dans l'amour et le respect du judaïsme et d'Israël, en contribuant de leur meilleur à l'ensemble de la société. Am Israël Haï 

Presence des Juifs du Maroc au Canada.. Dr Sonia Sarah LIPSYC Directrice de ALEPH

Dr Sonia Sarah LIPSYC

Directrice de ALEPH, sociologue et dramaturge

ALEPH, un centre singulier d'études juives contemporaines au cœur de la cité francophone de Montréal

J’emprunte l'idée de relater le parcours de ALEPH en me référant aux cinq livres de la Torah et au beau roman, « Le second rouleau » d'Abraham Moses Klein (1909-1972), l'un des auteurs (juifs) anglophone, québécois et montréalais, le plus important de la littérature canadienne

GENESE

  • « Je rêverais de créer un Institut de pensée juive, ouvert et indépendant, mais je ne sais pas avec qui le faire… »
  • Peut-être avec la personne que vous avez en face de vous » ai-je rétorqué au directeur de la communauté sépharade unifiée du Québec (CSUQ), Robert Abitbol avec qui je conversais

Je me trouvai à Montréal en cet hiver de janvier 2008 à l'invitation de la CSUQ pour préparer une série de conférences sur « Femmes et Judaïsme » dans le cadre de la Quinzaine sépharade qui devait se dérouler au début de l'été. Je venais, en quelque sorte, en éclaireuse pour mieux connaître cette communauté à laquelle un groupe de femmes et moi- même allions plus tard nous adresser. J'avais demandé, au cours de mon séjour d'une dizaine de jours, à rencontrer quelques-uns des protagonistes essentiels ou représentatifs de la communauté sépharade. Je fis ainsi connaissance avec des rabbins (Moise Ohana, de la congrégation d'Or Hayim ou le rabbin David Banon en charge des divorces comme juge au Tribunal rabbinique de la ville), des pédagogues (comme les responsables de l'Ecole sépharade Maimonide), des acteurs sociaux (Diane Sasson, la directrice de l'Auberge Shalom qui accueille des femmes de tout milieu qui fuient la violence conjugale), le groupe des femmes juives francophones ou des intellectuels comme Perla Serfaty- Garzon ou Jo Gabay, etc

Mais seriez-vous prête à venir séjourner ici ?

Pas tout de suite mais d'ici un an, pourquoi pas, si nous avançons dans ce projet.

Et c'est que nous fîmes avec, bien sûr, la collaboration de David Bensoussan alors président de la CSUQ. Je suis venue cette année-là trois fois dans cette « belle province » du Québec, moi qui n'avais jamais mis les pieds, auparavant, au Canada mais qui songeais avec plaisir à Montréal, cette enclave francophone au milieu de l'Amérique du nord anglophone. Montréal une ville bâtie sur une île, tout autour d'une montagne, où l'on entend les mouettes ; Hochelaga, de son vrai nom indien. Une ville qui avait accueilli, au cours des XIXe et XXe siècles, des Juifs d'Europe centrale – le Yiddish a été ainsi la troisième langue parlée dans la citée après l'Anglais et le Français – et depuis les années cinquante des Juifs d'Orient et d'Afrique du nord, des Egyptiens, des Irakiens, des Libanais et surtout des Marocains. Montréal compte approximativement aujourd'hui une population juive de 90.000 âmes dont 60.000 sont d'origine ashkénaze et anglophones alors que 30.000 sont d'origine sépharade, et ont hérité du Français comme langue maternelle mâtinée d'Espagnol pour certains d'entre eux. Partis quelques milliers de leurs terres natales, ils devinrent des dizaines de milliers sur le nouveau continent

EXODE

Intellectuelle et artiste, née française au Maroc, à Casablanca, d'un père ashkénaze et d'une mère sépharade, j'avais jusqu'alors principalement vécu en France (Strasbourg et Paris) mais aussi en Israël. L'étude juive est ma passion et j'ai été l'élève de maîtres, hommes ou femmes, principalement orthodoxes comme Claude-Annie Gugenheim, Nehamah Leibowitz (1905-1997), Liliane (1938-2007) et Henri Ackerman3 et des rabbins Elyaou Abitbol, Alain Lévy, Daniel Epstein et Léon Askénazi dit Manitou dont j'ai eu le privilège d'être une année la secrétaire personnelle, à Maayanot, le lieu d'études juives qu'il dirigea à Jérusalem. Mais si l'étude juive est d'abord une initiation, le limoud, cette confrontation permanente avec les textes y tient une place centrale. Ce limoud s'exerce seul(e), en groupe et surtout avec des havroutot, compagnes ou compagnons d'étude. Et j'ai eu le plaisir d'échanger dans ce cadre-là avec des hommes et des femmes d'envergure parmi eux le rabbin Marc Kujawski ou l'écrivaine Barbara Honigmann. Chaque être humain est décrit dans le Talmud de Babylone comme un rouleau de Torah, depuis sa naissance (traité Niddah 30b), qui aspire encore et toujours à se déployer. Et dans ce cheminement, toutes les rencontres voire la diversité des disciplines, comptent. J'appartiens à un Judaïsme ouvert qui aime les conjugaisons de savoir et qui respecte toutes les sensibilités ou courants qui composent notre tradition et notre histoire. Je suis habitée par cet impératif de la connaissance qui me pousse à partager. L'étude juive, c'est une connaissance à la fois ancrée dans le temps et nomade car chaque génération se doit de la transmettre et de la renouveler. Aussi, après avoir enseigné en France et en Israël, tant dans des institutions qu'à la télévision et des cercles privés, j'étais prête à poursuivre cette route en acceptant la responsabilité que l'on me confiait : créer un centre d'études juives indépendant d'une congrégation, ouvert à tout un chacun(e), affilié ou non, de notre communauté, et bien au-delà. De tous les titres proposés, ALEPH fut retenu, il résonnait aussi bien en Hébreu qu'en Français et symboliquement abritait en ses lettres l'itinéraire de l'apprentissage. ALEPH Centre d'études juives contemporaines en est la dénomination complète car elle vient souligner à la fois l'héritage de la tradition et le souci de l'interroger au regard de plusieurs disciplines comme l'histoire, la sociologie, l'art, etc. La création de ALEPH fut le fruit d'un dialogue constant avec les dirigeants de la CSUQ, notamment avec son directeur Robert Abitbol. Et plus de deux ans plus tard, il l'est toujours, comme si l'existence même de ce lieu exigeait cet échange, cette havroutah dont je parlais précédemment. A Montréal, je rencontrais une communauté sépharade vivante, diversifiée et courageuse – il en fallait pour quitter les bords de la Méditerranée pour les horizons enneigés du Québec. Troisième communauté sépharade au monde après Israël et la France dans une cité qui serait la deuxième métropole francophone sur la planète, elle est légitimement préoccupée par la transmission et le renouvellement de son patrimoine.

ALEPH venait ainsi s'inscrire aux côtés de l'Institut d'Etudes Sépharades présidé par Judah Castiel. Cependant sa vocation était de proposer à un public francophone at large l'accès aux connaissances juives de façon traditionnelle, pluridisciplinaire, plurielle et para académique

Je proposais d’emblée des journées thématiques durant lesquelles les femmes comme les hommes viendraient étudier plusieurs heures, sous forme de cours, de conférences, de causeries et de façon pluridisciplinaire (histoire, sociologie, étude des textes), un sujet ayant trait au monde juif. La suggestion étonna – y aurait-il un public ? J'en étais persuadée – et l'équipe dirigeante de la CSUQ me fit confiance. Pour la première journée thématique « Talmud, enquête dans un monde très secret » et l'inauguration de ALEPH en mars 2009, je demandais à un ami, le cinéaste, conteur, écrivain et enseignant Pierre-Henri Salfati de venir nous donner cours et présenter son film et livre éponyme. Une table ronde, le soir, intitulée « Le Talmud aujourd'hui à quoi ca sert ? » donna le ton de ce qu'est ALEPH. Une pluralité puisqu'il y eut des orthodoxes et un rabbin "conservative", une mixité puisque une femme était conviée à s'exprimer sur son rapport au Talmud et une liberté de pensée car le débat fut animé en toute cordialité

Même si les nouvelles générations de la communauté juive montréalaise sont bilingues avec une préférence pour l'Anglais et que les mariages entre Sépharades et Ashkénazes existent, il reste que ces « deux solitudes » pour reprendre une expression courante au Québec, persistent en particulier dans la méconnaissance de l'histoire ou des us et coutumes de l'une et de l'autre. C'est pourquoi, en même temps que nous créions ALEPH, je proposais à Bryna Wasserman, directrice artistique de la Compagnie Yiddish Dora Wasserman et du Centre Segal des Arts et de la Scène, d'ouvrir un atelier de théâtre juif francophone. Quinze femmes s'y inscrivirent et je leur fis découvrir la pièce du « Dibbouk » de Anski (1863-1920) originellement écrite en Yiddish avant d'être traduite en Hébreu. J'écrivis une pièce en Français, « Dibbouk Skoun Ada – Dibbouk qu'est ce que c'est ça ?» – qui raconta comment ces femmes sépharades découvrirent ce chef d'œuvre du théâtre juif. Cette pièce dans laquelle, elles jouaient, chantaient et dansaient, fut programmée dans le cadre du Premier festival international de théâtre yiddish à Montréal. Nombre de ces femmes sont devenues des membres assidus du public de ALEPH. Elles inaugurèrent par là même, la dimension culturelle de ce centre d'études juives.

ALEPH, un centre singulier d'études juives contemporaines au cœur de la cité francophone de Montréal

ברית 32 - 1

Dr Sonia Sarah LIPSYC

Directrice de ALEPH, sociologue et dramaturge

ALEPH, un centre singulier d'études juives contemporaines au cœur de la cité francophone de Montréal

J’emprunte l'idée de relater le parcours de ALEPH en me référant aux cinq livres de la Torah et au beau roman, « Le second rouleau » d'Abraham Moses Klein (1909-1972), l'un des auteurs (juifs) anglophone, québécois et montréalais, le plus important de la littérature canadienne

LEVITIQUE

ALEPH, qu'est ce que c'est ? Un centre d'études juives francophone indépendant de toute congrégation. Un centre où l'étude des textes est centrale mais qui est pluridisciplinaire et culturel. Un centre pluriel puisque même si les maîtres en études juives sont principalement orthodoxes, les trois autres courants du Judaïsme (libéral, « conservative » et reconstructioniste) peuvent y être représentés lors de panels voire de cours. Les intervenants sont des penseurs, des professeurs d'université, des rabbins, des experts, des écrivains et des artistes. Le public de ALEPH est mixte, femmes et hommes qui étudient ensemble. Même s'il s'adresse en priorité aux Juifs, le centre est ouvert à tout un chacun qui souhaite découvrir le Judaïsme. Enfin ALEPH est dirigé par une femme

Et chaque aspect de cette présentation révèle d'un challenge

Montrer qu'il était possible d'étudier indépendamment d'une synagogue. La dissociation peut sembler évidente car il existe des centres d'études juives indépendants de par le monde comme par exemple le Collège des Etudes Juives dirigé par Shmuel Trigano au sein de l'Alliance Israélite Universelle mais elle ne l'était pas ici pour la majorité de la communauté. Le savoir était toujours transmis dans les synagogues. L'existence de ALEPH permet de satisfaire l'aspiration intellectuelle et spirituelle des uns et des autres sans pour autant les « assujettir » à une démarche religieuse ou la subordonner à un courant ou une sensibilité du Judaïsme. Cette indépendance est aussi respectueuse des choix personnels et privés de tout un chacun

Enoncer la centralité de l'étude puisque des cours sont régulièrement dispensés au sein du Beth Hamidrach de ALEPH (étude des Psaumes, des Rouleaux de Ruth ou d,Esther, Initiation à la Michna Berachot, à l'étude talmudique, au Zohar, etc.) mais comme nous venons de le relever ALEPH ne se présente pas comme un centre d'études religieuses. Sa vocation majeure est de permettre l'accès des textes à toutes et à tous mais non point d'interférer dans la démarche religieuse des membres du public. Cet accès sans discrimination rassemble des femmes et des hommes qui étudient ensemble ainsi que des pratiquants ou des agnostiques

Favoriser la mixité, hommes et femmes, à un moment où l'intégrisme touche aussi bien le Judaïsme que les autres

traditions. Notre conviction est que la connaissance ne doit pas être le privilège d'un sexe. De plus, l'étude mixte permet un partage et un dialogue tout à fait précieux parfois inédit

Proposer une pluridisciplinarité qui autorise une compréhension plus complète du fait ou de la pensée juive. Elle ancre la connaissance des textes dans la mouvance de l'histoire, ses initiatives, ses conflits, son évolution. Cette approche permet de réduire la part fantasmatique d'un Judaïsme rêvé alors que ce dernier charrie toute une histoire. Ainsi pour la journée thématique consacrée à « Qui est Juif ? », nous avons proposé aussi bien une étude sur textes, « Le Judaïsme est-il prosélyte ? » avec le rabbin Joseph (Spanish and Portuguese Congrégation) qu'une étude historico sociologique avec le professeur Ira Robinson de l'Université Concordia, « La controverse sur la définition de la judéité : historique et problématiques contemporaines » qu'une lecture de textes, tirés de l'ouvrage « Qu'est-ce qu'être Juif ? 50 sages répondent à Ben Gourion (1958)

Accueillir un pluralisme soutenu par le postulat qu'il y a une légitimité propre à chaque courant du Judaïsme et qu'il est plus important de rassembler que d'exclure… Plus important de connaître l'autre que de le mépriser pour sa différence

II y avait également « Etre juif est-ce se définir par rapport à une religion ? À un peuple ? À une terre ? » Étude sur textes de Jo Gabay, enseignant. « Le statut du non-juif au regard des lois de Noé », étude sur textes du rabbin Mendel Raskin, directeur du Beth Habad de Côte St Luc et une table ronde : « Conversions et mariages mixtes : quel est l'accueil des communautés juives ? », débat avec Ruth Najman (agente de ressources à Ometz), Yolande Martel (éditrice, membre de la Congrégation Dorshei Emet), Moise Ohana (rabbin de la Congrégation Or Hahayim), Léon Ouaknine (essayiste) et Andres Spokoiny (directeur général de la Fédération CJA)

Faire cohabiter des générations autour de l'étude et de la transmission. ALEPH est un lieu trans générationnel car même si la moyenne d'âge se situe autour de la tranche 45-50 ans, il y a des jeunes de moins de trente ans qui y viennent, comme des aînés de plus de 65 ans

Faire exister un centre qui ne soit pas seulement un lieu d'écoute où la connaissance serait accueillie de façon « passive » mais aussi un lieu de pensée et de dialogue. Et il apparaît que Aleph n'est pas seulement un espace d'apprentissage mais aussi un lieu où l'on pense et échange

Accepter que dans ce monde généralement très masculin de la pensée juive, une femme soit à la tête d'un tel institut. On pourrait croire de nos jours le défi mineur, ce serait faire fi des préjugés encore tenaces, c'est pourquoi si ma nomination a été très bien acceptée dans l'ensemble, elle a été, pour certains, source d'étonnement et source de rejet, heureusement que pour une minorité

Toucher tout le monde et notamment les non affiliés car le message essentiel de ALEPH est de rappeler que la connaissance juive appartient à tout un chacun du peuple juif. Fidèle à ce que le philosophe Emmanuel Levinas décrivait lorsqu'il écrivait dans l'un de ses ouvrages cet enseignement cardinal : « la voix de la Révélation précisément en tant qu'infléchie par l'oreille de chacun serait nécessaire au Tout de la vérité (…) comme si chaque personne par son unicité assurait la révélation d'un aspect unique de la vérité et que certains de ses côtés ne se seraient jamais révélés si certaines personnes avaient manqué dans l'humanité 

Inscrire ALEPH dans la communauté mais également dans la cité francophone de Montréal. Croire, en effet, qu'un centre d'études juives contemporaines ouvert, œuvre au mieux vivre ensemble dans cette métropole québécoise.

ALEPH offre plusieurs programmes ou dispositifs d'étude

ברית 32 - 1NOMBRES

ALEPH offre plusieurs programmes ou dispositifs d'étude

Les journées thématiques abordées sous divers angles avec toujours un moment consacré à l'étude des textes. Ainsi, par exemple, lors d'une des journées qui eut le plus succès – « Fallait- il être Juif pour inventer la psychanalyse ?» – il y eut une conférence «Freud et le Judaïsme» du professeur d'université Anne Elaine Cliché, une étude sur « les rêves d'après la kabbale » par le rabbin Raphaël Affilalo, une causerie sur la dédicace en Hébreu du père de Freud à son fils que j'ai eu le plaisir de donner et une table ronde réunissant divers psychanalystes. Une journée peut-être centrée sur une thématique classique d'études juives comme « Femmes de la bible, femmes d'aujourd'hui » ou de mystique juive « Des chiffres et des lettres dans la Kabbale » avec des cours mais aussi en soirée un atelier de yoga et de kabbale ou «Mort et résurrection et réincarnation dans le Judaïsme ». La philosophie et l'histoire juives sont présentes comme dans la journée consacrée à « Emmanuel Levinas, un philosophe juif universel » ou celle portant sur « Les Juifs sépharades face à la Shoah». Chaque année nous mettons l'éclairage sur une communauté juive de par le monde comme pour les Juifs d'Egypte et d'Argentine

Le Beth Hamidrach propose une séance d'une heure et demie, quatre fois dans le mois. Il s'agit le plus souvent d'initiation sur textes comme celles qui furent consacrées à la mystique juive par le rabbin Daniel Cohen, au Talmud par le rabbin Shachar Orenstein ou sur des textes de la Bible. Par exemple, les séances consacrées aux Psaumes furent présentés chaque fois par un conférencier, homme ou femme, qui partagea l'étude d'un psaume de son choix, un psaume important dans sa vie

Les conférences de ALEPH sont le plus souvent externes. Ainsi j'interviens régulièrement dans plusieurs cadres : le dialogue judéo-chrétien (« Jésus était-il un Juif pratiquant ? ») – le groupe des femmes juives francophones (« Les femmes ont-elle droit à un héritage dans la loi juive ? ») – les Universités montréalaises («Jérusalem terrestre, Jérusalem céleste dans la pensée juive» – le Colloque Acfas, « L'inédit du Talmud entre dit et non-dit du texte biblique » pour la Société de Phénoménologie et de Philosophie existentielle). Mais nous accueillons aussi des intervenants de l'extérieur, « la problématique du mal dans la Kabbale » par le rabbin Mordechaï Chriqui ou « Soeurs juives en terres musulmanes : les enseignantes de l'Alliance Israélite Universelle » avec le professeur Frances Malino, Wellesley (Etats-Unis), en partenariat avec l'Institut d'Etudes Juives Canadiennes (Université Concordia)

Les programmes permanents comme « A la découverte des maîtres et penseurs juifs sépharades ». Nous l'avons déjà relevé même si ALEPH n'est pas centré sur l'étude du Judaïsme sépharade car un institut existe déjà dans ce sens à Montréal, il porte une attention particulière au monde sépharade puisque la majorité des Juifs francophones de Montréal sont sépharades et plus particulièrement marocains. Ce programme, en cours de développement, a permis de découvrir des maîtres qui ont fait la richesse du Judaïsme sépharade, « Judah Halévi » (professeur Thierry Alcoloumbre) « Hasdai Crescas » (Dr Shmuel Wygoda). Un nouveau cycle sur « Nos rabbins du Maroc » donné notamment par Haïm Hazan mettra l'accent sur la richesse, la rigueur et l'ouverture de ce Judaïsme rabbinique d'Afrique du Nord

Les programmes ponctuels de ALEPH comme « Les mardis de Sion de la Bible à nos jours » comportant un volet de pensée juive (par exemple « Le Talmud est-il sioniste ? » par Eddie Shostak, directeur du Kollel Torah Mitzion) et d'histoire (« Les partis politique et la démocratie en Israël » avec le professeur Julien Bauer (Université du Québec A Montréal) ou « Les différents plans de paix au Moyen Orient » par David Bensoussan) mettent l'accent sur une thématique que le public de ALEPH souhaite mieux connaître.

Dr Sonia Sarah LIPSYC-ALEPH, un centre singulier d'études juives contemporaines

ALEPH programme également des colloques ou des journées d'étude interactive ainsi dans le cadre du Festival Sépharad

«Education juive et conjugaison des savoirs» avec l'Alliance Israélite Universelle et l'Institut de la Culture Sépharade, ou « La journée mondiale de l'étude juive » qui marquait l'achèvement de la traduction du Talmud en Hébreu par le rabbin Adin Steinsalz en partenariat avec Bronfman Jewish Education Center (BJEC). A cette occasion, une centaine de personnes se sont partagées durant trois heures entre trois ateliers d'étude talmudique pour étudier un passage du traité Taanith du Talmud de Babylone. Traité qui fut étudié dans le monde entier le 7 novembre 2010. Le public de ALEPH assista également en vidéo conférence, avec d'autres communautés juives du monde, à la cérémonie officielle en direct de Jérusalem

ALEPH établit également institutionnellement des liens avec le monde universitaire. Nous avons ainsi mis en place en 2009 pour l'Université d'été un partenariat avec la Faculté de théologie et de sciences des religions de l'Université de Montréal et proposé un séminaire d'une semaine avec six cours sur : « Les figures de l'autre dans la pensée juive » avec notamment le professeur Dr Pierre Anctil (Université d'Ottawa), Joseph Lévy (UQAM) et le Dr. Sharon Gubbay-Helfer. Ce séminaire donnait droit à des points ou crédits universitaires pour les étudiants qui souhaitaient rendre leurs travaux. Le séminaire « Le vivre ensemble entre Juifs laïques et religieux en Israël et ses conséquences en diaspora » que j'animerai cette année 2011-2012, se déroulera également en partenariat avec une université montréalaise.

Enfin, la culture étant une dimension du monde intellectuel et spirituel juif, nous avons initié deux activités : le Café littéraire et le Café théâtral

Le Café littéraire est trimestriel, il se déroule au Centre Segal des Arts et de la Scène. Nous rendons compte sous forme de chroniques avec le jeune journaliste Joseph Elfassi de l'actualité  littéraire juive, en général, et québécoise en particulier, en invitant des auteurs d'ici, ainsi que d'autres chroniqueurs comme Maurice Chalom. Ce café littéraire est rythmé, à l'accordéon, par le musicien Arnaud Nobile

Le Café théâtral est programmé au gré de l'actualité, il s'agit généralement de débats dans les théâtres après une pièce touchant à la culture juive ou israélienne comme, par exemple, un échange sur le dramaturge israélien Hanoch Levin avec le metteur en scène Claude Lemieux au Théâtre Prospero où se jouait la pièce YEL

ALEPH apparaît ainsi comme un Centre d'études et de cultures juives ancré dans la cité québécoise. Il joue aussi le rôle d'un centre de ressources car régulièrement des interlocuteurs nous sollicitent afin d'être guidés dans leurs recherches sur un aspect du Judaïsme. Il se présente comme une passerelle entre des mondes. Depuis son inauguration en mars 2009, ALEPH a proposé plus de soixante-dix événements qui comprenaient une centaine d'activités. Cent vingt intervenants, en majorité locaux mais aussi internationaux (Israël, Etats-Unis, France) ont eu l'occasion d'apporter leur contribution et de transmettre leurs connaissances au public de ALEPH. Chaque activité d'étude est accompagnée d'un livret pédagogique avec textes, traductions et références bibliographiques. L'intervenant est tenu, au cours de son enseignement, de traduire chaque terme d'Hébreu qu'il emploie et de mettre, de façon pédagogique, à la portée de tout un chacun son savoir

Le public est au rendez-vous, entre trente et cinquante personnes en moyenne par activité. La majorité est constituée de femmes car elles sentent qu'elles ont là un accès aux connaissances juives sans discrimination

 De nombreux non affiliés fréquentent ALEPH ainsi que quelques anglophones et non Juifs philosémites. Les activités du centre sont ouvertes à tout public, cependant, dans l'ensemble, ce sont des personnes traditionalistes ou sans pratique qui assistent aux cours de ALEPH. Lorsqu'un public plus religieux assiste à une conférence le plus souvent car il souhaite suivre le cours d'un rabbin qu'il connaît, il est toujours surpris de la qualité de l'accueil et de l'écoute des participants. L'ambiance est conviviale, ouverte et studieuse. La participation aux frais est modeste et permet à chacun de suivre les cours qu'ils ou elles souhaitent (environ 7$ par séance ou 20$ pour une journée thématique)

ALEPH, un centre singulier d'études juives contemporaines au cœur de la cité francophone de Montréal

Quelles sont les difficultés auxquelles a été ou est confronté ALEPH, en plus des défis que Deuteronomenous avons précédemment mentionnés ?

Dr Sonia Sarah LIPSYC

Directrice de ALEPH, .sociologue et dramaturge.

Malgré son succès ALEPH rencontre quelques obstacles qu'il lui faut surmonter

D'abord le centre dirigé par une directrice parfois aidé d'un(e) assistant(e) fonctionne avec un budget minimaliste. Il bénéficie de l'infrastructure de la CSUQ mais ne possède pas de budget qui lui permette de rémunérer régulièrement ses intervenants ou d'inviter des intervenants de l'extérieur plus d'une fois par an. Il lui reste donc à trouver et à pérenniser des subventions, assurer un minimum de rentrées (ce qui est déjà le cas) et à sensibiliser des donateurs touchés par la vocation du Centre. Paradoxalement parfois, la programmation serait trop riche pour un public qui peut envisager de se déplacer une fois par semaine mais difficilement davantage ? Il nous faudrait alors diversifier notre programmation en nous orientant vers des publics spécifiques et en créant des programmes à leur intention. Par exemple, nous tourner vers des cercles d'étudiants ou d'un public de jeunes adultes qui possède ses propres structures

Cette dissociation entre centre d'études juives et congrégation qui enthousiasme le public de ALEPH déroute d'autres parmi le public religieux ou parmi ceux qui sont éloignés d'une connaissance ou d'une pratique. Les premiers sont parfois méfiants face à la dispense d'un savoir pluri disciplinaire et pluriel, les seconds sont frileux car ils s'imaginent que toute approche du fait religieux ne peut être que coercitive. Au fond, les premiers s'arrogeraient l'exclusivité d'une approche strictement religieuse et les seconds le leur accorderaient

Jusqu'à présent toutes les personnes que j'ai pu solliciter dans le monde rabbinique ont, à quelques rares exceptions près, accepté avec joie de venir enseigner à ALEPH. Elles sentaient et savaient que ce centre, émanation de la CSUQ, structure communautaire dans laquelle ils se reconnaissent, serait respectueux de leur enseignement. Les rabbins qui se sont défaussés ou ont refusé étaient mal à l'aise avec le fait que centre soit ouvert, pluriel et mixte, et sans doute dirigé par une femme. Tout se passe à leurs yeux comme si l'enseignement du Judaïsme ne pouvait s'inscrire que dans un cadre de stricte obédience

Enfin la disparité des niveaux de l'assistance oblige les intervenants à parler à plusieurs niveaux comme le PaRDeS de l'étude de la Torah qui présente le niveau littéral, allusif, interprétatif et mystique. Mais ALEPH essaye de rester attentif à celles ou ceux qui souhaitent approfondir un sujet, en proposant d'autres sessions sur une thématique ou en orientant occasionnellement vers d'autres structures (congrégations, centres ou département d'études universitaires ) qui approfondiraient un sujet.

DEUTERONOME

Quelles sont les perspectives de ALEPH ?

Pour l'année à venir, offrir la possibilité, à celles et ceux qui le désirent, d'apprendre à lire l'Hébreu et à s'initier aux bases indispensables de cette langue. Son apprentissage, en effet, est la condition sine qua non d'une meilleure compréhension des textes et à moyen terme d'une indépendance dans l'étude. Mettre en ligne les meilleures conférences de ces premières années avec des références bibliographiques. S'atteler également à la mise en ligne de textes de conférences. Bref, user des nouvelles technologies afin de permettre à un plus large public de profiter de la programmation de ALEPH. Nous espérons aussi créer les Cahiers de ALEPH, revue biannuelle, à mi chemin entre un magazine et une revue universitaire. Il nous semble important qu'au Québec une revue de cette tenue se déploie en français.

L'année dernière un mini observatoire du fait religieux juif centré sur le «vivre ensemble entre laïques et religieux en Israël et ses conséquences en diaspora » a été mis en place à ALEPH. Nous étudions avec une stagiaire, Yaël Soussan, étudiante en sciences politiques, un certain nombre de problématiques en consultant régulièrement la presse israélienne ou juive. Ainsi nous nous préoccupons du pluralisme religieux, de la conversion, des divorces juifs, des centres d'études juives dans le monde, de l'égalité des sexes au sein du Judaïsme, etc. Un groupe de bénévoles participent à la traduction d'articles de l'Anglais ou de l'Hébreu au Français. Toute cette matière constitue une base de données qui aura plusieurs fonctions. L'une d'entre elles est de poser les bases d'un observatoire plus important qui fonctionnera comme un centre de ressources et de création pédagogique. Certaines de ces données sont déjà disponibles pour le public au travers du blog « Judaïsme et questions de société » . Ces matières me permettent déjà de concevoir un séminaire en sociologie du Judaïsme programmé pour l'année en cours.

Dr Sonia Sarah LIPSYC Directrice de ALEPH, sociologue et dramaturge

ברית 32 - 1Avoir quinze ans et écrire son premier livre, en l'occurrence quinze récits rédigés à partir des souvenirs de sa grand-mère ayant survécu à la Shoah, n'est-ce pas extraordinaire ? C'est pourquoi le livre de Catherine Shvets, «Hitler et la fillette.» (Edition Flammarion/Québec) a attiré l'attention du public. Ce récit met l'accent sur les gestes que les uns et les autres, non Juifs ou Juifs ont pu faire à l'égard d'autrui afin de sauver un être humain. «Sauver un être, sauver un monde» est d'ailleurs le titre du spectacle que nous écrivons Catherine et moi à partir de son livre. Spectacle que ALEPH produit et diffusera avec toute une équipe auprès des écoles secondaires et pré universitaires. Cette création a pour but d'initier un jeune public à la Shoah et aux actes des Justes des Nations. Elle participera dans le cadre d'un souci d'éducation à une meilleure connaissance de l'histoire juive ainsi qu'à un dialogue inter communautaire et citoyen.

En fait, ALEPH dans son ambition de conjuguer l'étude des textes se référant à la Bible, au Talmud ou à la Kabbale et les savoirs d'autres disciplines telles que les sciences humaines ou l'art s'inscrit dans un réseau informel de nouveaux centres d'études dans le monde juif. Centres qui, comme Ellul, Panim ou Alman en Israël, mettent à la portée de tout un chacun les connaissances du monde juif de façon plurielle, interdisciplinaire et ouverte.

Il y a toujours des inclinaisons métaphysiques qui guident notre vision du monde ou nos actes. En ce qui me concerne ce verset du Deutéronome, telle qu'interprété par la tradition orale juive transmise par le célèbre commentateur Rachi (1040-1105) est toujours présent à mon esprit. Il est cité au moment où Moïse lorsqu'il répète la Torah, réitère l'Alliance entre D' et le peuple d'Israël : « Car c'est avec celui (ou celle) qui se tient ici avec nous aujourd'hui devant Dieu notre D' et avec celui (ou celle) qui n'est pas ici avec nous aujourd'hui ». Et Rachi de préciser que cette Alliance s'effectue aussi « avec les générations futures ». Au fond, nous étions toutes et tous au Mont Sinaï, c'est pourquoi il m'importe de permettre à chaque Juif(ve) d'avoir accès à ce qui lui appartient déjà mais qu'il connaît peu ou pas suffisamment. Et lorsque l'on sait que cet apprentissage dans la tradition juive dure toute une vie… Il est plus aisé de comprendre le choix de la lettre ALEPH comme nom de ce centre. ALEPH, première lettre et celle vers laquelle on revient sans cesse car son équivalent numérique est 1 et cette recherche de l'unité est le chemin d'une vie.

Alain Pinto La Résidence Salomon

Alain Pinto La Résidence Salomon

Les aînés Alain Pinto

La Résidence Salomon

Nommée en hommage

à Salomon Bohbot z'ï, père du philanthrope Georges Bohbot

La nécessité de donner la priorité aux services aux aînés avait été évoquée plusieurs fois lorsque Moïse Amselem fut président de la communauté. Longtemps, la tâche avait paru relever de l'impossible et la réalisation d'une résidence pour les aînés sépharades ne s'accomplit que deux présidences plus tard, une fois le projet pris en main par Marc Kakon, alors vice- président de la CSUQ.

Pourquoi une Résidence sépharade? Car les besoins spécifiques de notre population requéraient des services spéciaux. Non seulement des repas cachères, mais aussi toute une gamme de services rendue plus accessible pour les personnes d'expression judéo-espagnole ou judéo-arabe. Mais plus encore et surtout, cette réalisation devrait permette de pouvoir accueillir un très grand nombre de petits-enfants dans des salles spéciales aménagées à cet effet.

Lorsqu'un immeuble fut mis en vente, Marc Kakon s’empressa de faire une offre d'achat. La rencontre avec Georges Bohbot, ancien Montréalais installé aujourd'hui en Extrême-Orient fut déterminante car le don de ce philanthrope assura les assises de ce projet. D'autres promesses de dons substantiels suivirent et la Fondation de la Communauté juive avança les fonds promis avec la caution personnelle de Marc Kakon.

C'est à ce moment que Salomon Oziel, ancien président de la communauté, s'est également donné corps et âme à ce projet. , tous deux, ils garantirent les fonds nécessaires aux opérations quotidiennes. Une soirée de gala au Ritz Carlton permit de mieux asseoir le projet

Le financement par la banque et sans garantie personnelle devint alors possible et 17 étages de la Résidence furent rénovés.

Le Conseil d'administration se composa comme suit : Marc Kakon (président), Salomon Oziel (vice-président), l'homme d'affaires Armand Afilalo (trésorier); l'ancien président de la CSUQ Ralph Benattar, l'ancien président de la Fédération CJA Sylvain Abitbol, l'homme d'affaires Michel Bitton et l'avocat Donald Kattan (conseiller juridique)

Madame Joëlle Khalfa, ancienne directrice du CLSC René Cassin fut engagée comme directrice. Depuis, une partie des étages a été louée à des hôpitaux qui manquaient de lits pour héberger les convalescents. Aujourd'hui, la Résidence comprend également une synagogue en opération, à l'initiative d'Isaac Mimran qui en assura la conception et le financement.

Dans cette même résidence, 2000 pieds carrés ont été dédiés à la Maison de la Culture Sépharade sous l'égide d'Albert Mann, premier vice-président de la CSUQ, qui en a supervisé les travaux. La maison de la Culture Sépharade a été inaugurée au niveau du rez-de-chaussée de la Résidence Salomon. Elle sert de galerie de peinture. A long terme, sa mission sera de faire découvrir l'héritage des Juifs sépharades dans toutes ses dimensions, faire connaître l'expérience du vécu de la diaspora sépharade au cours de l'histoire, y compris au Québec.

L'exemple de la Résidence Salomon, parmi tant d'autres réalisations communautaires est un exemple inspirant d'engagement et de dévouement réussis grâce à l'alliance de philanthropes, d'hommes d'affaires, de bénévoles et de professionnels.

Myriam Moatti – Garder mon moral et mon enthousiasme

ברית 32 - 1Myriam Moatti

Garder mon moral et mon enthousiasme

Comme de nombreuses autres familles nous avons dû quitter le pays qui nous a vus naître et grandir. Arrivés au Canada, malgré la beauté du pays et les rigueurs du long hiver et toutes sortes de difficultés, et vaincre la nostalgie du passé…J'ai eu l'occasion et la chance de travailler dans un milieu québécois et là j'y ai mis tous mes efforts afin de comprendre nos différences, mais nos points communs étaient les plus importants. Les années ont passé sans me rendre compte du chemin parcouru…Nos enfants ont grandi et grâce à tous nos efforts de travail, et de sacrifices parfois, ils ont trouvé leur place dans notre pays d'accueil De ce coté là : Mission accomplie…

La retraite est arrivée et nous nous sommes inscrits à la section de l'âge d'or, âge dit-on de la sagesse, de la compréhension et de la connaissance des véritables valeurs de la vie. Mais, avec beaucoup de temps libre devant nous et avec des enfants qui, ayant fondé une famille sont très occupés par leurs obligations familiales et par le travail, que faire donc ? Le hasard de la rencontre d'une amie par un matin d'hiver m'a fait découvrir le Cercle sépharade francophone du Centre Cummings. Ce Centre offre aux aînés un grand éventail d'activités physiques et culturelles et bien d'autres encore… Je m'y présente et demande à faire du bénévolat… Acceptée ! Je me suis trouvée dans ma famille qui est pourtant dispersée aux quatre coins du monde. Et cette nouvelle famille m'a offert sa chaleur, sa présence, et le partage. Que fait-on? Nous planifions différentes activités récréatives et culturelles : rencontres sociales, conférences, club du livre qui nous tient informées sur l'actualité littéraire, discussions sur la politique, soirées dansantes, bruyantes où l'ambiance est chaleureuse et familiale. L'été nous faisons des barbecues, des sorties en plein air et un séjour d'une semaine dans les Laurentides dans un décor magnifique et vivifiant. Après plusieurs années au Cercle, je me sens heureuse. J'ai beaucoup de choses à raconter à mes enfants et petits enfants et eux sont heureux de me voir garder mon enthousiasme et mon moral.

Adolphe Teboul, premier immigrant du Maroc au Canada

ברית 32-פרסומיםTémoigange

Rebecca Teboul Adolphe Teboul, premier immigrant du Maroc au Canada

En juillet 1956, j'ai quitté ma ville natale : Casablanca, pour immigrer au Canada. J'avais à peine 26 ans et un peu d'argent de poche. Je me souviens avoir pris le train pour me rendre jusqu'à Tanger où j'ai embarqué sur – Le Carmania – en direction d'Halifax. Le trajet était long et épuisant mais grâce à D., le 9 août 1956 je suis arrivé à bon port. Lors de la traversée, j'avais sympathisé avec un jeune homme, d'origine égyptienne, fort agréable. Il était devenu par la suite, l'un de mes meilleurs amis, z'l. J'ai ensuite pris le train en direction de Montréal. Dès mon arrivée, on m'a appelé au micro et des photographes m'attendaient pour me prendre en photo.

 J'ai reçu un accueil chaleureux de la JIAS (Jewish Immigrant Aid Services). Ils m'ont dit que I j'étais le premier Juif immigrant d'Afrique du Nord sous l'égide  de la JIAS. J'en fus très heureux

 Un délégué de la JIAS m'a ensuite accompagné à une petite famille d'accueil, d'origine juive ashkénaze.

 Le couple Teitelbaum, z"l, habitait un duplex, rue Lapeltrie, à Cote des Neiges. Ils étaient extrêmement accueillants et gentils. Je suis resté environ 6 mois chez eux – Nourri, logé et blanchi. J'avais même droit à de l'argent de poche, étant donné que ce couple n'avait pas d'enfants, ils me considéraient comme leur propre fils. Encore tout jeune célibataire, je me souviens qu'ils voulaient à tout prix me présenter des filles pour me marier. J'en garde un merveilleux souvenir.

Un mois plus tard, je me suis débrouillé pour trouver du travail et je fus embauché chez John Millen en tant que mécanicien dans le diesel. A l'époque je gagnais à peine 39 dollars par semaine. Six mois plus tard, mon frère est arrivé de Casablanca avec sa femme et sa petite fille, et je suis allé vivre avec eux, jusqu'au jour où je me suis marié. Au début de notre mariage, nous habitions, mon épouse et moi même, un appartement de la rue Goyer où je payais un loyer de 26 $ par mois. A cette époque, la vie n'était pas chère.

Mes enfants ont grandi à Barclay. Pour la petite histoire, mes filles étaient des amies de la jeune Sonia Benezra, qui était notre voisine. Nous habitions derrière le Neighbourhood House qui se trouvait à l'angle des rues Darlington et Barclay et mes filles adoraient aller là-bas. Comme la plupart de mes compatriotes, nous étions très modestes; les temps étaient difficiles mais malgré tout, nous étions heureux.

En mai 1974, la JIAS nous a conviés, ma famille et moi-même, à une réception à la congrégation Hevra Kadisha, pour souligner le 18ème anniversaire de mon arrivée en tant que premier immigrant Juif venu d'Afrique du Nord, ainsi que celui de tous les Juifs immigrants francophones du Maroc.

Aujourd'hui je vis toujours à Montréal et suis grand-père de plusieurs petits enfants, que j'adore, B"H.

Depuis mon arrivée au Canada, je ne suis jamais plus retourné au Maroc.

Mon trajet de Casablanca à Montréal en passant par Paris – Jacob GARZON

%d7%91%d7%a8%d7%99%d7%aa-%d7%9e%d7%a1%d7%a4%d7%a8-32Témoignage

 Jacob GARZON

Mon trajet de Casablanca à Montréal en passant par Paris

Ma jeunesse d'abord, au Maroc, fut magnifique. Des parents extraordinaires, sept frères et deux sœurs absolument super… Même si comme aîné, je devais m'occuper des plus jeunes.

Avec ma mère c'était l'enseignement à outrance… Le style marche ou crève comme dans la légion étrangère…Donc c'est l'université, et moi son aîné, my son the doctor…why does it sound so jewish.

Avec mon père c'est le sport : marche, natation. Et puis ensuite le rugby avec Félix et Haim, mes frères. Ce fut aussi l'époque du scoutisme, bylou, éclaireur Israélite de France.

En 1955, c'est la séparation, je pars à Paris faire médecine…Je rentre dans l'équipe de rugby de la fac de médecine de Paris et j'ai failli accepter de jouer professionnel. Cette utopie n'a duré que quelque instant car ma vie aurait été de très courte durée.. .ma mère… D. ait son âme.

En 1959, j'ai épousé Ruby, et de retour à Paris elle s'est embarquée à l'école Polytechnique Féminine.

Eric naissait en 1960.

En 1961, nous sommes de retour au Maroc, bien décidés à y rester.

Ce fut une époque héroïque à Casablanca.

Ma première expérience chirurgicale fut déplorable étant arrivé en retard en salle d'opération, péché capital. Le docteur Comte m'envoya promener quand je dis que je n'avais aucune expérience chirurgicale.

Et je me retrouve au laboratoire d'anatomie pathologique où j'apprends à disséquer, à suturer, seul.

Ma première expérience antisémite fut de me retrouver exilé à la léproserie de Casablanca. Mon premier contact fut cette jolie fille qui me sauta au cou pour me remercier de venir les aider. Je n'avais pas reconnu qu'elle était lépreuse et quand je l'ai su, j'ai paniqué. J'étais prêt à me jeter dans le premier stérilisateur venu. Mais j'ai vite appris que c'étaient des êtres humains, qui avaient besoin d'aide, ce fut trois mois d'apprentissage magnifique.

En 1962, Laurent naissait.

Après Casablanca, je fus exilé à Kenitra :

JAMAIS AUCUN EXIL N'A ÉTÉ AUSSI BÉNÉFIQUE.

Les hôpitaux du Maroc à cette époque fonctionnaient un peu comme médecins sans frontières. En tant que juif, j'ai été toléré, sans plus. Mais j'ai appris à me battre… Après tout je faisais partie de l'équipe nationale et internationale de rugby du Maroc.

Comme résident, il fallait faire tout soi-même : l'anesthésie, la chirurgie… L'affaire était que if you did not do it, nobody will do it. La chirurgie avec ou sans aide…et surtout sans expérience mais heureusement que les bouquins étaient là, un peu comme un GPS aujourd'hui. L'apprentissage était du style: you see one, you do one, you teach one. Incroyable mais vrai, surtout que je n'avais pas tellement de casse.

Une anecdote mémorable, en deuxième année de résidence à Kenitra, une nuit de Ramadan, s'amène à dos de mulet une jeune femme enceinte à terme avec une rupture utérine. Un bébé mort, une femme exsangue et je n'avais aucune expérience devant une telle situation. Mes patrons musulmans refusent de venir… Je l'endors, je l'ouvre, je sors le fœtus mort, j'enlève l'utérus déchiqueté, contrôle l'hémorragie, et pendant tout ce temps là pas de sang disponible de la banque… Le Ramadan… Ni une ni deux, je m'allonge sur une civière à ses côtes et je demande à l'infirmière de me brancher pour une transfusion directe… Avec une telle vigueur, cette transfusion, que je perdais conscience, mais la patiente a survécu. Le résultat de ce petit fait :

Beaucoup de sang recueilli, une protection instantanée pour ma petite famille, et pour la population musulmane de Kenitra, j'étais devenu le bon D.

Un an après, il était clair qu'il fallait quitter le Maroc, où j'ai tant appris, pratiquement tout seul, où j'ai travaillé comme un forcené, nuit et jour, sauf quand il y avait un match de rugby.

J'avais calculé le nombre de cas majeurs que je faisais seul à Kénitra : 235 cas par mois, ce qui fait une moyenne de 8 à 9 opérations par jour ou nuit, unheard off, quand on pense qu'un chirurgien très occupé à Montréal, va faire un maximum de 40 cas majeurs par mois.

Suite……..

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