Le Maroc eapagnol-revue Brit 29


Le Maroc eapagnol-revue Brit 29

Said SayaghJerusalem – Bet Hamikdash Said Sayagh

Brit no 29

Said Sayagh, est ne a Meknes. Il est docteur en Histoire, agrege d'arabe, ecrivain et professeur, se sent juif a part entiere, membre de l'Association des permanences du Judaisme Marocain, association presidee par le Dr Arrik Delouya, son voyage en Israel a eu lieu dans le cadre de la collaboration entre l'association susdit et ZOHAR, son pendant en Israel.

S'il y a un reve que j'ai longtemps caresse, c'est celui la. Je l'ai redoute aussi et, fini par le considerer comme une chimere, un de ces delires qui nous assaillent et qu'on n'arrive pas a evacuer.

Aller en terre Sainte, reposer mas tete sur le Kotel, me retrouver avec des hommes et des femmes qui seraient mes frères, mes soeurs, mes cousins, mes cousines. Et si ce n'etait qu'une illusion, un delire identitaire longtemps etouffe.

Au moment ou j'ai commence a y croire fermement, un villain nuage venu des contrees glacees a faille le reduire en cendres. Et puis je me suis retrouve a l'aeroport ; la joie et l'angoisse se disputant mon ventre noue.

Dans l'avion, une logorrhea aigue s'est emparee de moi. Les victimes, un couple; l'homme une kippa aureolant sa tete brune geai, la femme, belle et docile, les grands yeux ecarquilles par la surprise ou la bienveillance ; tous deux ont prete une oreille bienveillante a mon recit intarissable sur mes ancetres juifs, sur le judaisme marocain, sur Lala soulika.

Extrait

Issachar la surprit 

 Pourquoi tu ne deviendras pas musulmane ?

Elle fit un effort pour reprendre son souffle er bredouilla

 Pourquoi me ferais-je musulmane?

          Pour proteger ta vie…pour rester en vie…pour ne pas mourir

          En verite, il ne passe pas une division du temps sans que je prenne une decision pour la renier juste après. Je t'aime mon frère. J'aime mon pere. J'aime ma mere, j'aime tous les juifs, ceux que je connais et ceux que je ne connais pas. J'aime la vie; meme Tahra, je l'aime.

J'aime la petite rue etroite ou nous habitons. Cet amour prend sa source dans ce que je sais sur moi meme; dans le fait que je suis juive. Si je perds ce que je sais, mes resperes, ce qui organize mon cerveau et mon imagination, je me perds, je perds mon ame, j'erre.

Je suis Sol, juive de Haim et de Simcha, eux memes juifs. Je ne m'imagine pas Fatima. Fille de je ne sais qui….ni rien d'autre. Quand j'essaie de m'imaginer en autre chose, vivant dans d'autres conditions, j'ai l'impression d'etre au bord d'un precipice, au bord de la chute…..

Les mots les plus sophistiques, les plus précis, les plus nuances ne sauraient decrier le bouleversement, paisible, qui m'a saisi Durant ce sejour en Israel. Entre l'instant ou Victor Aflalo, l'homme, le vrai. m'a acceuilli a l'areoport Ben-Gourion et celui ou il m'a ramene dans ce meme lieu, il s'est ecoule des temps immesurables, des temps compacts qui resument les siecles et amplifient les instants les plus brefs.

Said a Yad Vashem vendredi 23 Avril 2010. 

J'avais imagine des centaines de fois la scene ou je reunirais toutes mes plaintes, protestations, reproches, invectives accumules depuis des annees et j'irai, la nuque raide demander des comptes

Je descends de ces juifs convertis a l'Islam, dans la confusion et les peripeties de l'histoire.Mais les racines sont plus puissantes que l'histoire. Les racines demeurent en depit de toutes les inconstances des jours

Meme si tout le monde était musulman, les juifs convertis sont toujours objet de suspicion. Meme s'ils ne sont plus juifs dans leurs rites, ils resteront les " autres juifs ", jamais musulman totalement.

Un fatras confus entremelait mes sentiments et mes idees a propos de cette question comme plusieurs pelotes de laine confondues, indemelables dans un meme sac.

On n'en parlait jamais a la maison. On esperait toujours passer inapercus, echapper aux insultes, insinuations, regards meprisants ou detournes et crachat par terre.

Je redoutais ce que les gens me renverraient  en devinant ce que crachait mon nom. Je devais forcer les accents, cacher les moindres signes qui rappelleraient quoi que ce soit de ce qui peut etre juif.

J'ai fait un d'autres reves, don’t celui-ci :

Je suis un petit garcon. Je m'appelle Douidou fils de Salomon Sayagh le bijoutier et de Zahra Benaros. Mon père souvent, inquiet, me montre plusieurs fois comment aller de la maison a sa petite boutique ou il s'entasse avec ses outils, ses œuvres, ses caisses, ses babouches

Il insiste pour que je ne devie pas un pas du chemin qu'il me montre.

Il me reprimande dans un melange d'hebreu et d'arabe lorsque je designe la canne allechante du marchand de nougat et reclame un morceau de la delicieuse patte blanche aromatisee a la fleur d'oranger.

Il me momtre, pour la centieme fois, le chemin a suivre pour aller a la petite synagogue du Mellah. Il me fait repeter ce que je dois faire au cas ou quelqu"un que je ne connais pas me propose du nougat ou m'invite a l'accompagner quelque part.

Je courrai a toute allure laissant tomber mes petites babouches noires faites par mon oncle Messaoud le chrabli toujours assailli par les jolies femmes du Mellah et meme d'au dela de mon petit monde clos, me refugier dans la boutique de l'un de mes oncles paternels ou maternels. Au defaut il faut que je courre a la maison.

Il me fixe de ses yeux peu severes pour que je baise la main du rabbin a la barbe hirsute et blanche qui passe son temps a nous faire annoner, moi, mes cousins, les cousins de mes cousins et les petits voisins, des litanies auxquelles nous ne comprenons pas grand-chose.

Il m'apprend a essuyer avec les chiffons que lui prepare ma mere, des bracelets en or, de bagues, de boucles d'oreilles, des bijoux, beaux, qui lui amenent des acheteurs de tres loin

Il bavarde avec eux des heures et des heures. Il fait venir de la maison des plateaux de the a la menthe et de gateaux faits par ma mere et qui soutirent des cris admiratifs aux clients.

Jerusalem – Bet Hamikdash Said Sayagh

הכותך המערבי

Moi, je prie pour qu'ils achetent. Mon pere dit que notre vie est fragile qu'il y a des gens qui n'attendent que des pretextes fallacieux pour nous attaquer, nous depouiller.

J'aime accompagner mon pere dans sa petite boutique. J'entends le claquement des babouches sur les dalles et je vois les murs fissures et  croulants blanchis a la chaux blanche, trop blanche. Je ne m'ennuie jamais, j'apprends toujours des choses.  Mon pere me dit qu'il lui tarde que j'apprenne a ciseler, enchasser les petites pierres brillantes. Il dit que ses yeux commencent a lui faire mal quand il reste longtemps concentre a regler les fermoirs et ajuster les maillons des petites chaines.

 Moi, mes yeux voient tout, mais il ne faut pas que je le derange quand il ravaille.

J'entends les bruits des differents outils du mellah d'entremeler et se croiser avec les bourdonnements des discussions, des negociations, des prieres des plaintes contre tous les maux de sante, les sauterelles, les rats et, des melodies mielleuses.

Des fois, je prefere rester a la maison. J'aime voir ma mere petrir le pain qui leve avec la pate prelevee du pain de la veille. J'aime le bruit de la pate bien malaxee qui repose comme un bebe repu. Quand mes nombreuses tantes nous rendent visite avec mes cousines et mes cousins aux yeux trop grands pour leurs visages doux et pales, cela sent la fete, les fetes joyeuses, bruyantes et, fatigantes pour ma mere.

Caresse par les doux et riches tissus des caftans, ksoua, et autres badia des femmes, j'ecoute la vie du monde proche et lointain. Les mariages, les bar-mitsvas, les ceremonies de Tahdid. J'entends ce que disent les uns et les autres, les commentaires des uns et des autres, ce que chacun aurait fait a la place des uns et des autres.

J'entends les récits détailles sur Bahloul le mendiant derange, saisi par un etrange delire et ne cessant d'invoquer la colere de HaKadosh BarokhHo. Il me fait peur ainsi qu'aux autres enfants tout en suscitant en nous une drole de compassion. Quand on finit de parler de Makhlouf le marchand de beignets, de Youssef le ferblantier, d'Elie le matelassier, de Friha la femme de Saadia l'epicier on passe aux nouvelles des mellahs des autres villes.

J'entends parler des hiloulas a nos saints qui sont aussi les saints des voisins musulmans qui n'habitent pas au mellah.

Je me glace de terreur quand on dit qu'ils ont force les portes, casse tout ce qui se casse, brule tout ce qui brule, maisons, boutiques, synagogues, qu'ils ont frappe, viole, tue.

J'ai peur des bruits mechants qui brisent la joie de vivre du mellah terre comme pour se proteger et proteger la lumiere qu'il recele. Je n'ai pas peur des disputes dans les petites venelles sombres. Je deteste les disputes des parents, tous les parents. Elles prennent des allures d'orages de colère du ciel. C'est comme si HaKadoshBarokhHo allait rompre les milliers d'annees d'attente, de patience et d'espoir. L'espoir d'un départ attendu et redoute a la fois.

Ces histoires me semblaient lointaines jusqu'au jour ou une foule en furie s'abat sur la Mellah et le devaste. J'en suis encore hebete. Une peur m'habite toujours et m’empeche de faire confiance et d'etre heureux completement.

Depuis, J'ai l'impression d'avoir pour mission indicible, folle et inavouable meme pas a ma mere, de ramener tous les juifs pris, convertis, blesses a une joie de se dire totalement heritiers de leurs juifs d'ancetres sans entrave ni condition.

J'ai mange des Falafels a Jerusalem. Ils etaient forts et bons. D'abord je suis monte vers la ville de l'Eternite. Le site est accidente mais doux, les collines se font face, les rues montent et descendent, en lacets, se coupent – bifurquent.

De loin, elle ressemble a une clairiere enchassee dans les collines vertes: Rien ne ressemble plus a un temple qu'une clairiere. Et , j'ai compris le sens de cette ascension.

Non seulement en raison du relief qui donne l'impression que la terre fait un effort vers le haut et le ciel vient a sa rencontre. Si tu montes – Jerusalem, Jerusalem descend a toi. La sensation etrange de penetrer un espace particulier, unique, un sanctuaire, Bait ha Mikdash, destine a  l'Unicite, a la Paix, au lien indefectible entre les hommes, tous les hommes et le ciel, est presente tout le temps.

Jerusalem – Bet Hamikdash Said Sayagh

BRIT 29

 Jerusalem est d'abord un temple. Un temple, on n 'a pas besoin de le chercher. Il doit etre la, erige a jamais. On l'attend au centre.

J'ai deambule dans les rues animees, sans precipitation. Mille visages se mirent dans mille visages. La face d'Israel est la face de l'Homme, tout l'Homme :

Tu es le juif du village

 Je suis le juif des peuples

 Tu es le juif des juifs et des non juifs

Je fugue de moi-même

 

Vers toi

Jusqu'au dernier exil

 Peut-etre

La derniere pierre

J'ai vagabonde, parmi les etals d'artistes qui s'evertuent a faire de cette terre des medaillons de colombes fragiles et delicates dans l'attente d'une fraternite festive, des étoiles bleues, des lettres qui suggerent une matrice commune aux peuples qui ont ecrit, qui ecrivent.

 J'ai parle, marchande dans toutes les langues d'aujourd'hui, avec des commercants venus de Perse, du Yemen, de Russie… J'ai entendu toutes les declinaisons de l'hebreu, melees à tous les accents du monde ; plus de cent cinquante nationalites sertissent la mosaique Jerusalemite, hierosolymitaine, si vous voulez.

 Said a Yad Vashem 23 Avril 2010

J'ai fini par monter dans un taxi. Le chauffeur qui habite en Cisjordanie, tient a ce que ses enfants parlent hebreu et reve de paix.

 Il lit fierement en arabe les noms des rues, les directions annoncees sur les pancartes. Partout l'arabe accompagne l'hebreu. Ai-je le droit de rever ! Le sympathique chauffeur m'a amene dans les lieux de la memoire.

Jérusalem est la mémoire de l'Homme. Elle est la litanie incessamment repetee des noms qui ne s'epuiseront jamais depuis que l'Homme a decouvert sa nudite, jusqu'aux frissons de terreur qui vous glacent a Yad Va Shem.

L'angoisse d'une disparition programmee ne vous lachera plus. Je me rememore mon poeme :

Ou etais-tu ou etais-je quand s'est levee la nuit

Et que les jours ont noirci noirci

Et que les vert-de-gris grosses plantes fetides

Ont immole les agneaux, immole

 les agneaux

Les agneaux par milliers de milliers

 Et le sang des corps freles a coule coule

 Rouge rouge dans le noir noir de la nuit

La lumiere qui brillait cette nuit

Etait-elle une lumiere

 Elle brillait de ce gris

 Si gris si gris qu 'il est noir

 Elle est noire la lumiere noire l'as-tu vue

 Au zenith de la nuit du silence

Tous les cris tous les feux toutes les suies

Toutes les femmes tous les hommes tous les enfants

 Pas un bruit dans ce noir nuit de nuit

 Aujourd'hui, je suis à Jerusalem et Jerusalem est là. Les differents temps historiques et sacres s'y melent dans un enchevetrement qui la singularise parmi toutes les cites, qui la rend unique.

Said – le – juif priant au kotel

Said SayaghEn descendant lentement vers le parvis, j'ai eu l'impression de me rapprocher de choses possibles en moi, enfouies, tues, plus profondes que mes desirs, mes preoccupations et mes coleres.

 J'eus l'impression que mes discours, mes discussions, mes efforts constants de m'adapter aux arrangements changeants du monde febrile ou je vis, etaient en surimpression confuse, des pages d'un ecrit qui n'etait pas le mien.

 Ce qui resurgissait ce sont les reves anciens, une nostalgie d'accostage, d'arrivee, de repos, presque de retour dans une matrice originelle.

 Puis, le mur ! Il n'y a eu ni crissements de freins, ni coups de klaxon, ni sirene d'alarme, ni vociferations, je n'ai entendu que des psalmodies secretes, chuchotees dans un balancement obstine proche de l'ivresse.

Et le reve du temple me reprend. Je ne sais par quel lien formel ou implicite. Les lieux d'elevation, mont de Judee, mont Scorpus. mont du temple, mont Herzl, se renouvellent, assurent la resurrection et donnent corps a l'Eternite.

J'ai la conviction que Jerusalem m'aime. J'ai pose ma tete sur la vieille pierre, je l'ai caressee comme je caressais le visage de ma mere.

 Ma main sent les rides, les interstices, le polissage des annees et les bruits des temps, de tous les temps

J'ai glisse mon petit mot dans l'intimite d'une fente. Le ciel est dans la pierre. Je le touche. Et ce mur, indefectiblement ami du temps, n'a pas peur des peripeties, accueille, imperturbable, le monde entier. Jerusalem est le monde et j'en suis.

Des orants se dandinent, chacun a sa maniere. Des mouvements pour que le sens ne s'echappe pas, pour que les mots ne se chargent pas de ce qui les eloigne de leur signification. Chacun trouve son rythme.

 Chacun est suspendu individuellement à sa priere. A aucun moment je ne me suis senti different ou que ce qui me distingue me trouble ni trouble quelqu'un.

Que ne donnerais-je pour qu'une main me caresse les cheveux, me prenne par la main et m'amene à la maison. Que ne donnerai-je pour que ces visages familiers soient ceux de mes freres et amis pour toujours.

 Alors, moi aussi j'ai prie. Pelotonne sur moi-même, j'ai marmonne dans mes oreilles.

J'ai prie pour la paix et la liberte.

J'ai prie en silence face a la venerable vieille pierre

Que la lumière ne s'éteigne pas sur l'or de cette terre.

Que le milliard de glaives se figent, ploient et fondent comme sel.

Que les chaines defaites ne se referment plus sur les mains ouvrieres.

Que le mont ne se noie plus dans l'immensite des sables.

Que les vapeurs des noires huiles n'obscurcissent point le soleil de l'aube.

Que la chape de plomb ne cache pas les voutes du ciel.

Que les rires innocents montent au-dessus des cris des hyenes.

Que les bottes n 'ecrasent plus les escarpins.

Que mes racines reprennent vigueur et me nourrissent de leur seve.

Je ne suis rien pour prier ainsi, rien du tout. Je ne sais pas pourquoi a cet

instant une certitude m'a dit que c'est possible.

J'ai imagine l'espace autour du temple, noir de monde, de toutes les tribus,

des clameurs dans toutes les langues. Un monde de paix.

Etends ta paix et couvre m'en avec le monde, Jerusalem.

Je n'ai pu voir qu'un petit bout de la Cité des Cites. J'en reverai tous les jours et, je reviendrai

Tout d'un coup, apaise, j'ai glisse mon petit mot, sans effusions, dans une proximite avec l'Insondable, presque familiere, qui libere la raideur de la nuque et nettoie un abces endurci.

Cette pierre de Jerusalem qui est la seule qui sache souffrir, je dirai qui a appris à soigner ses blessures, connait l'instant où j'ai depose mon baiser.

 Cette pierre est restee la comme une racine, quand les enfants s'étaient envoles. Cette pierre est toujours en veille, et attend le retour.

 Je rends grace à mon ami Arrik et aux amis de Zohar qui ont rendu possible ce reve.

Robert Assaraf Le Judaïsme Meknassi après la mort de Moulay Ismaïl : Un siècle de troubles. (1727-1822

Robert Assaraf

Le Judaïsme Meknassi après la mort de Moulay Ismaïl : Un siècle de troubles. (1727-1822BRIT 29)

La consolidation sans précédent de la monarchie chérifienne entreprise par Moulay Ismaïl ne survécut pas à la mort de ce souverain en 1727.Les querelles entre ses héritiers – pas moins de dix de ses fils revendiquèrent le trône – mirent en évidence la fragilité de l'édifice makhzénien. Moulay Ismaïl avait certes unifié et dirigé d'une main de fer le pays. Mais lui seul avait les qualités nécessaires pour rallier à sa cause les différentes tribus et leur imposer sa terrible volonté. Lui seul était en mesure d'imposer une centralisation poussée des ressorts de l'autorité ainsi qu'une fiscalité écrasante pesant sur toutes les régions et sur toutes les couches de la société. L'instrument qu'il avait forgé à cette fin, la Garde Noire, composée de soldats originaires d'Afrique sub-saharienne, bien équipés et bien payés, devint, après sa mort, une troupe de mercenaires prêts à se vendre au plus offrant. Ils faisaient et défaisaient les souverains en fonction de leur générosité et trouvaient dans le pillage un moyen commode de s'enrichir. Les communautés juives marocaines, en particulier celle de la capitale en titre, Meknès, étaient les victimes toutes désignées des exactions de ces prétoriens et ne pouvaient plus se tourner, afin d'obtenir aide et protection, vers un pouvoir central dont le titulaire était l'otage de sa soldatesque. Dès 1728, les deux principaux prétendants, les princes Moulay Abdallah Adhebi et Moulay Abdel Malik s'affrontèrent près de Meknès. Ayant réussi à acheter la Garde Noire, Moulay Abdallah défit facilement son rival. Il permit alors à la Garde Noire de piller la capitale. Durant plusieurs jours, Meknès fut livrée aux soldats qui saccagèrent systématiquement les palais et les principaux bâtiments administratifs ainsi que les quartiers où étaient internés les esclaves chrétiens capturés par les corsaires de Salé. Reclus dans le mellah, les Juifs assistèrent, impuissants et terrorisés, à ce déferlement de violences. Plusieurs d'entre eux furent tués. Parmi les victimes, se trouvait la mère du rabbin de Sefrou, rabbi Moshé Elbaz, qui, dans son Kissé Melakhim, a laissé un tableau saisissant de ces journées de terreur :

Le camp des esclaves a envahi Meknès. Ils sont d'abord entrés dans la Kasbah et y ont pillé tous les trésors du temps de Moulay Ismaël : les instruments en or et argent, les épées; les lances, les fusils, les sceptres, les vêtements et les bijoux. Ils ont ensuite pénétré dans le harem, ont dépouillé les femmes de leurs bijoux et de leurs habits. Ils se sont ensuite tournés vers les habitants de la médina, en tuant tellement que le sang coulait comme un fleuve. Ils ont dépouillé de leurs biens les survivants. Ils se sont ensuite rués sur le quartier des chrétiens, les laissant sans rien : La nuit du 22 Ab, ils envahirent le mellah des juifs et les dépouillèrent de tous leurs biens. Ils laissèrent nus hommes, femmes et enfants, rabbins et érudits, en tuant cent quatre vingt, blessant et torturant les survivants, avant de s'en prendre aux jeunes femmes et aux vierges, toutes violées sous les yeux de toute la communauté. Que Dieu se charge de leur vengeance ! qu 'il en soit ainsi, amen..

La guerre entre les deux frères rivaux se poursuivit jusqu'en 1729, date de leur mort. C'est alors qu'un autre fils de Moulay Ismaïl, Moulay Abdallah, réfugié jusque-là dans le Tafilalet, parvint à se faire proclamer sultan. Il n'était souverain que de nom et, durant son règne, il fut cinq fois déposé par la Garde noire mais réussit chaque fois à remonter sur le trône grâce à ses largesses.

Le début de son règne passablement tumultueux fut marqué par une terrible sécheresse, avec, pour conséquence, l'apparition de la famine. Les souffrances de la population amenèrent certains agitateurs à répandre l'idée que celles-ci étaient un châtiment divin destiné à punir l'impiété des Juifs qui avaient oublié de se conformer aux règles de la dhimma et qui, de surcroît, négligeaient les préceptes de leur religion. Le fait nous est connu par le témoignage d'un contemporain, rabbi Eliahou Mansano:

En ces jours, il n'y avait point de roi et chacun faisait ce que bon lui semblait. Les Gentils se livraient au pillage et aux déprédations comme ils voulaient. Pour comble de malheur, une calamité sans pareil survint. Le ciel devint de fer et la terre d'airain. Il n'y eut plus ni pluie ni rosée. Le mercredi 28 shevat (janvier 1737), nous étions en train d'étudier la Loi avec notre maître Hayim Ben Attar, lorsqu'un renégat se présenta devant nous et nous rapporta que, ce même jour, les Gentils de Fès-la-Nouvelle s'étaient réunis pour délibérer entre eux de la cause de la grande détresse qui frappe le monde entier. Ils aboutirent à la conclusion que la faute en était aux Juifs et ils relevèrent plusieurs vices qui se sont enracinés en nous. En premier lieu, la fabrication de la mahya. Autrefois, on ne la vendait que dans un lieu particulier, la taverne. Mais, actuellement, il n'y a pas de maison où ne se trouve ce poison mortel et tous sont complices de ce crime d'où résultent bien d'autres. Deuxièmement, le parjure et le serment en vain. Troisièmement ; la négligence des prières…

Robert Assaraf Le Judaïsme Meknassi après la mort de Moulay Ismaïl : Un siècle de troubles. (1727-1822

brit-29A Meknès ; la populace envahit le mellah, non pour tuer – il n'y eut pas de victimes- mais pour le piller et se procurer l'argent dont elle avait besoin pour acheter du blé vendu à un cours prohibitif. La famine de 1738 resta connue dans la mémoire collective juive marocaine sous le nom de « shnat hetz » et le grand rabbin de Fès, rabbi Yaacob Abensour l'évoquait en écrivant : « Depuis des années, nous n'avons pas vu la lumière. Il ne se passe pas de jour sans malheur plus grand que celui de la veille ». En 1747, le mellah de Meknès fut à nouveau pillé après avoir été assiégé pendant plusieurs mois comme le rapportait rabbi Moshé Tolédano :

… que l'Eternel, dans sa bonté, nous ouvre les portes de la miséricorde, car nous sommes dans la plus grande détresse. Nos voisins philistins (Berbères) nous ont dépouillé de tout et nous assiègent depuis plus de cinq mois. Nul ne peut sortir de la ville et les assiégeants nous guettent

Deux ans plus tard, en 1749, le mellah fut ravagé par une épidémie de peste, signalée par le même rabbi Moshé Tolédano :

Par nos péchés et nos iniquités sont grand, un malheur supplémentaire s'est abattu sur nous. La peste réclame des sacrifices parmi les rabbins et les gens du peuple. Certains jours, le nombre de victimes au mellah dépasse la vingtaine et beaucoup d'entre nous sommes allés chercher refuge dans d'autres villes…

Le règne de Moulay Abdallah se termina sur une touche apocalyptique. En 1757, un terrible séisme ravagea la pointe la plus occidentale de l'Europe et du Maghreb, faisant des milliers de morts à Lisbonne qui fut entièrement ravagée par l'incendie provoqué par ce tremblement de terre. Ce séisme était d'une intensité telle qu'il frappa également le nord du Maroc ainsi que le rapportait rabbi Moshé Tolédano :

Le 20 Hechvan, après la collation du matin, il y eut un grand tremblement de terre qui

ébranla les montagnes et fracassa les pierres. Une partie des murs tombèrent et, partout, apparurent des fissures. Cela dura près d'une demi-heure, la terre montait et descendait et nous ne comprenions pas ce qui se passait. Quatre jours plus tard, ce fut un tremblement venu du nord comme il n'y en a jamais eu et comme il n'y en aura plus jamais. Toutes les maisons, les murailles et toutes les tours s'écroulèrent et il n'y avait pas de foyer où on ne compatit au moins une victime. Au total, plus de deux cents périrent dans notre communauté et, parmi les Gentils, un chiffre innombrable. Nous nous sommes réfugiés sous des tentes comme des bédouins et nous y sommes restés toute une année. Il n'y eut pas de mois sans une autre secousse, moins forte que la première. Cela n'arriva que dans notre ville. Dans les autres villes (du Maroc), il n'y eut pas de dégâts, sauf en Europe où nous avons entendu que, le jour du grand tremblement, un feu est descendu du ciel et s'est propagé pendant cinq jours alors que la mer avait débordé dans plusieurs pays : Nos coreligionnaires des villes du littoral nous ont raconté que, chez eux aussi, la mer était montée, mais qu'avec la miséricorde divine, ils avaient été épargnés. Que Dieu ait pitié de son peuple, nous y compris…

Durant toute cette période troublée, certains Juifs meknassis continuèrent cependant à jouer un certain rôle dans l'entourage des différents souverains. Ainsi, Eliezer Ben Kiki fut envoyé par Mohammed Edehbi (1727-1729) comme ambassadeur aux Pays-Bas, une mission qui fut confirmée par Moulay Abdallah mais dont il ne put s'acquitter comme il le souhaitait. En effet, à son arrivée à La Haye, il constata la présence, dans la capitale batave, de trois autres émissaires marocains chargés de négocier un nouveau traité de commerce. Ne parvenant pas à obtenir de Moulay Abdallah des lettres de créance le désignant comme seul représentant autorisé du Makhzen, il s’embarqua pour Londres où il obtint des autorités britanniques un sauf-conduit lui permettant de revenir au Maroc, à charge pour lui d'y représenter les intérêts de la Grande Bretagne auprès de la Cour chérifienne. Durant le règne de Moulay Abdallah, un Juif meknassi, Shmouel Lévy Ben Youli, fut l'un des conseillers les plus écoutés du souverain. Désigné comme Naggid de la communauté, il laissa le souvenir d'un dirigeant très pieux et très dévoué qui sut faire preuve d'un grand courage pour protéger ses coreligionnaires contre d'éventuelles persécutions. Ainsi, selon un témoin contemporain, il intervint efficacement en 1732 pour déjouer un complot dirigé contre les Juifs de Meknès :

En cette année 5492, nous avons été saisis d'une grande frayeur en apprenant que les ministres et les conseillers du roi projetaient de nous dépouiller et de nous laisser nus. Grâce à Dieu, le pieux Naggid rabbi Shmouel Ben Yuli a pris des risques énormes et, par sa diligence et son intelligence, il a déjoué leurs mauvaises pensées. Gloire en soit rendue à l'Eternel !

(Robert Assaraf Le Judaïsme Meknassi après la mort de Moulay Ismaïl : Un siècle de troubles. (1727-1822

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Avec l'accession sur le trône de Sidi Mohammed Ben Abdallah en 1757, une période de calme sembla s'instaurer. Le nouveau sultan mit au pas la Garde Noire en lui substituant une armée nationale et se rendit très populaire en allégeant la fiscalité pesant sur les populations. L'un de ses premiers gestes fut de transférer la capitale du pays de Meknès à Fès qui retrouva ainsi sa gloire passée. Il eut toutefois l'habileté d'effectuer ce changement de manière progressive et d'une manière telle qu'on ne put l'accuser de délaisser Meknès au profit exclusif de sa rivale traditionnelle. S'il était attaché à Fès, Sidi Mohammed IV éprouvait aussi beaucoup d'affection pour Marrakech, ville dont il avait longtemps été gouverneur.

A l'égard des Juifs, il mena une politique de tolérance qui lui valut la reconnaissance de ceux-ci. Dans son Kissé Melakhim, rabbi Moshé Elbaz le qualifie ainsi de « très grand ami d'Israël ». Musulman fervent mais exempt de tout fanatisme, Sidi Mohammed ben Abdallah s'entoura ainsi, dès le début de son règne, de nombreux conseillers dont certains, notamment Shmouel Lévy ben Youli et Samuel Sumbal, avaient servi son père.

 Le rôle joué par ces conseillers juifs à la Cour était connu de tous et suscitait de nombreux commentaires défavorables, y compris au sein des communautés juives, inquiètes à l'idée qu'on pût chercher à leur faire payer la morgue dont faisaient preuve ces « juifs de Cour ». Ainsi, dans son Kissé Melakhim, le rav Raphaël Moshé Elbaz de Sefrou, après avoir vanté les mérites du sultan, se montrait très réservé en décrivant l'entourage juif du monarque : « Toujours son carrosse était précédé de ses dix proches et conseillers juifs à cheval, somptueusement vêtus et portant des bijoux précieux. » Un voyageur juif italien originaire de Mantoue, Samuel Romanelli, qui séjourna au Maroc entre 1786 et 1790, ne se montrait pas moins sévère. Dans une Relation de voyage publiée en hébreu à Berlin en 1792, il notait, en s'en scandalisant, que ces «parvenus mange[ai]ent des plats raffinés, se faisaient] jouer la meilleure musique, s'habill[ai]ent des draps les plus fins, offr[ai]ent à leurs femmes des habits de soie et les paraient d'or, de perles, de rubis et d'émeraudes et, pour défier les musulmans, pass[ai]ent devant les mosquées sans ôter leurs chaussures ».

Il faut toutefois se garder de généraliser. La situation des différents favoris juifs du sultan n'était guère assurée et ils étaient toujours à la merci d'un caprice du souverain. C'est ainsi qu'un agent consulaire danois, Georg Host, soulignait la mésaventure survenue à l'un de ces juifs, installé à Agadir mais :

A cette époque, le juif Ben Isso avait en gérance le port d'Agadir, pour laquelle il était redevable d'une somme de vingt mille piastres. Connaissant bien ce Juif, Mohamed le fit venir devant lui et lui dit : «toi, le truand, tu vas recevoir la peine que tu mérites, non pas à cause de l'argent que tu me dois personnellement – tes frères ( les autres Juifs) me le paieront jusqu'au dernier sou – mais pour ce que, toute ta vie durant, tu as truandé tant chez les Maures que chez les Chrétiens et même chez les autres Juifs» . Il lui fit couper les deux mains'.

Le texte de Samuel Romanelli ainsi que la mésaventure survenue à Ben Isso étaient très révélateurs de l'apparition d'une nouvelle classe de très riches négociants juifs dont aucun n'était originaire – le fait vaut d'être noté – de Meknès. Conscient de l'utilité économique des juifs, Sidi Mohammed ben Abdallah décida en effet de s'appuyer sur eux pour relancer l'économie marocaine déclinante. Signant des traités de commerce et d'amitié tous azimuts avec les principales puissances européennes, il fonda ainsi le port de Mogador, où il concentra le commerce international. Consuls et commerçants chrétiens répondirent avec peu d’empressement à l'invitation qui leur fut faite de s'y installer. En particulier, les négociants danois, qui contrôlaient le port d'Agadir depuis la disgrâce de Ben Isso, se montrèrent très réticents à l'idée de venir s'installer à Mogador. La Danske Afrikanske Kompagnie y voyait une menace pour le monopole qu'elle avait jusque-là et son agent à Safi, Georg Host, relate avec minutie les difficultés qu'il éprouvait à contrecarrer les menées du principal conseiller juif de Sidi Mohammed Ben Abdallah, Samuel Sumbal.

Suivant les conseils de ce dernier, le sultan demanda alors aux grandes familles juives marocaines d'envoyer chacune un représentant à Mogador, dont le port avait été construit sous la direction de Mimoun Ben Isaac Corcos. Samuel Sumbal dressa lui-même la liste des dix premiers élus, les tajjar es sultan, les marchands juifs du roi, qui reçurent des privilèges commerciaux et politiques exceptionnels : avances de capital, gestion de certains fonds du Trésor, monopole d'exportation de produits comme la cire, le tabac, les plumes d'autruche, les amandes, les cuirs, les laines, l'huile, la gomme, les parfums, les mulets, les bœufs et les céréales. Parmi les premiers tajjar es sultan, on trouvait les familles Sumbal et Delvante-Chriqui de Safi, Corcos et Delmar de Marrakech ; Lévy Bensoussan, Ben Yuli et Nahory de Rabat, Aboudraham de Tétouan, Penia et Aflalou dAgadir. Il n'y avait aucun juif de Meknès. Cela ne signifiait pas pour autant que certains juifs meknassis n'aient pas gravité dans l'entourage immédiat du monarque même s'ils n'étaient pas associés à ses entreprises commerciales à Mogador.

Le plus connu d'entre eux fut rabbi Moshé Mamane. Grand négociant, originaire de Tétouan et ayant un comptoir à Gibraltar, il détenait déjà, au temps de Moulay Abdallah, le monopole de deux des plus importants produits d'exportation de la riche région agricole du nord : la cire et les peaux. Installé à Meknès, il ne tarda pas à entrer en conflit avec la communauté dont il était l'élément le plus fortuné et le plus imposé. C'était là un « privilège » dont il se serait bien passé. Mécontent de l'estimation faite de sa fortune par ses coreligionnaires meknassis, il fit appel de celle-ci en 1737 devant le tribunal rabbinique de Fès. Celui-ci lui donna raison en se fondant sur une nouvelle règle en vigueur à Fès et Tétouan depuis le début du 18ième siècle, à savoir que la quote-part du contribuable le plus imposé ne pouvait être supérieure à celle du second par la fortune. Une telle mesure visait en fait à protéger les Juifs les plus fortunés de la convoitise du Makhzen qui aurait pu être tenté de confisquer leurs biens.

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