Juifs du Maroc a travers le monde –Robert Assaraf

Un premier tournant, lourd de menaces pour l’avenir, fut la reprise des hostilités au  Proche-Orient après la nationalisation du canal de Suez par Gamal Abdel Nasser. Le 28 octobre 1956, l’armée israélienne franchit la frontière pour lever le blocus du port d’Eilat décrété par l’Égypte. Le même jour, Paris et Londres, sous prétexte d’assurer la sécurité de la navigation dans le canal, lancèrent un ultimatum aux belligérants, leur demandant de se retirer des abords de la voie d’eau internationale. Cette mise en scène ne trompa personne sur la collusion de facto entre Britanniques, Français et Israéliens. Ceux-ci s’arrêtèrent à quelques kilomètres du canal, pris d’assaut par les troupes franco- britanniques et aussitôt mis hors service par les Égyptiens.

Pour la première fois depuis son indépendance, la solidarité du Maroc avec le monde arabe était mise à l’épreuve. La réaction populaire fut l’identification avec l’Égypte et la condamnation de l’agression dont elle était victime. Le prestige du chef de la révolution égyptienne, le colonel Nasser, le champion du panarabisme, atteignit son sommet, alors que celui de la France, déjà très compromis par l’affaire du détournement de l’avion des dirigeants du FLN algérien, était au plus bas.

Par excès de zèle, un petit groupe de jeunes intellectuels juifs d’extrême gauche condamna publiquement, dans un tract, 1’« agression israélienne ». Cela n’empêcha pas l’hostilité populaire de se cristalliser contre la population juive locale.

Les autorités prirent toutes les mesures de police nécessaires pour éviter tout incident, tandis que l’Istiqlal expliquait aux masses qu’il ne fallait pas confondre Israéliens et Juifs marocains. L’association de rapprochement judéo-musulmane, le Wifaq, qui avait obtenu des résultats remarquables en ce sens depuis sa fondation au mois de février 1956, lança un appel au calme en se prévalant des déclarations du souverain. Pour avoir plus d’impact, le tract, qui fut largement diffusé et bien accueilli, fut rédigé à la fois en français, en arabe et en judéo-arabe écrit en caractères hébraïques. Le tract disait :

Au mépris de toutes les lois internationales. les Anglo-Franco-lsraéliens ont déclaré la guerre à l'Égypte. Le peuple marocain, dans sa totalité, s’élève contre cette agression et condatnne cet acte de guerre prémédité par les impérialistes pour asservir la nation égyptienne et lui ravir sa liberté et son indépmdance. Nous devons apporter notre appui total à l'Égypte pour empêcher les agres­seurs de réussir dans leur entreprise. Les événements actuels nous dictent donc, chers frères, de maintenir et de renforcer entre nous, musulmans et juifs, la cohésion, l’amitié, l’union et l’entente qui seules assurent l’indépendance de notre Patrie…

Les colonialistes tenteront de nous diviser, comme ils l'ont toujours fait et utiliseront toutes les provocations pour nous dresser les uns contre les autres.

Ici au Maroc, il n’existe que des citoyens marocains, des Marocains de confession musulmane et des Marocains de confession juive, tnais tous des Marocains.

Et tous les Marocains, sans aucune distinction religieuse, doivent se consi­dérer comme mobilisés pour assurer l’ordre et le calme. Marocains, chers frères soyez unis et vigilants.

De notre union, de notre vigilance et de notre confiance sans réserve en Sa Majesté le Roi et Son gouvernement, dépend l’avenir de notre pays. N’écoute: pas ceux qui vous désunissent, au contraire, dénoncez-les ! Ainsi mobilisé:

vous participez à l’action la plus glorieuse qui soit, la sauvegarde de notre Indépendance.

Tout cela ne fait que confirmer les paroles de notre Roi, S. M. Mohammed V. Vive le Roi ! Vive le Maroc !

La référence accentuée à l’esprit et aux paroles du sultan constitua un argument efficace. En dépit du haut degré d’exaltation pro-arabe qui marqua la guerre du Sinaï, le conflit du Moyen-Orient n’eut pas de répercussions trop négatives sur les rapports entre les deux communautés.

Le virage panarabe du Maroc raviva toutefois les vieilles inquiétudes. Bien que fidèles à leur nouvelle patrie, les Juifs marocains restaient profondément attachés à Israël et au maintien de liens privilégiés avec la France. Un constat s’imposait : le malentendu judéo-musulman commençait à percer sous l’avalanche des paroles de bonne volonté.

Ayant abandonné, le 15 août 1957, le titre de « sultan de l’Empire chérifien » pour celui de roi du Maroc, Mohammed V s’efforça de désamorcer la crise en recevant les diri­geants du comité de la communauté israélite de Casablanca et en traçant devant eux la place qu’il assignait aux Juifs dans le nouveau Maroc :

Je suis très heureux de vous recevoir dans mon palais qui, comme vous le savez, est ouvert à tous mes sujets, musulmans et Israélites. Je vous exprime ma satisfaction pour vos initiatives et l’œuvre que vous voulez entreprendre. Mais, comme l'a dit votre président, ce parallélisme entre les œuvres de bienfaisanœ musulmanes et Israélites ne peut être que provisoire en attendant leur fusion ; car, de même que nous avons la même citoyenneté, nous devons avoir les mêmes préoccupations. Nous devons toujours agir sur le plan national et non pas sur le plan confessionnel. Tous les Marocains, musulmans et Israélites, sont les sujets de la même patrie. Ils ont les mêmes droits, les mêmes devoirs et les mêmes obli­gations. Ils doivent agir ensemble sur le plan national. Nous devons mettre en commun, nos efforts, nos moyens pour venir en aide à tous ceux qui sont dans le besoin quelle que soit leur religion, car en matière sociale la misère  n’a pas de religion.

Votre président a rappelé mon attitude en 1941. Je pense qu 'il n ’est pas néces­saire de revenir sur cet événement, car ce que j'ai fait, c’était Mon devoir et c’était le devoir de tout souverain conscient de ses obligations envers ses sujets. Je voudrais vous rappeler que, en dehors de la religion, il faut mettre fin à toutes les barrières artificielles, qu 'elles soient sociales ou psychologiques, qui ont séparé les musulmans des Israélites ; car, si certaines séparations avaient été suscitées dans le passé par les circonstances politiques, ces circonstances ayant disparu aujourd'hui, c'est la communauté qui doit nous unir, c’est le sentiment national qui doit l’emporter sur l'esprit de séparatisme.

Je voudrais également vous demander d’entreprendre me action de persuasion et de conviction dans les milieux Israélites marocains afin de les persuader de ne pas quitter le Maroc, car leur place est ici. Le Maroc a besoin de tous ses enfants, qu’ils soient musulmans ou israélites. Il a besoin de tous ses médecins, de tous ses ingénieurs, de tous ses avocats. Il faut convaincre tous les Israélites marocains que leur devoir n 'est pas de quitter le Maroc, mais de rester. Le Maroc a besoin de tous ses fils. Nous devons mettre en commun tous nos efforts. Nous devons nous considérer comme mobilisés au service de la patrie, et ceux qui quittent cette patrie, les considérer comme des déserteurs.

Le devoir national doit nous guider et nous devons placer le devoir national, l’intérêt national au-dessus de nos préoccupations particulières. Ce sont des conseils paternels que j’ai à vous donner et je tiens à l’occasion de la célébration de votre fête de Youm Kippour à m’associer à vos réjouissances. Je sais que les musulmans, vos compatriotes et vos frères, communient également avec vous. Vos fêtes sont les nôtres et nos fêtes sont les vôtres. Nous devons tous travailler pour l’intérêt général et faire en sorte que notre patrie soit grande, heureuse et prospère.

Cette longue déclaration résumait l’évolution de la pensée de Mohammed V sur la place des juifs dans le nouveau Maroc indépendant. Le seul recul, et il était de taille tant ses conséquences furent funestes, concernait le domaine de la liberté d’émigration.

Juifs du Maroc a travers le monde –Robert Assaraf – page 55-58

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