Contes populaires racontes par les Juifs du Maroc-Dr Dov Noy-Jerusalem 1965- Le veinard et le malchanceux

LE VEINARD ET LE MALCHANCEUX

Yitshak Massas-Narrateur

Il était une fois un veuf qui avait deux fils. Ceux-ci étaient malheureux de grandir sans mère mais ils se réconcilièrent avec, leur sort. Lorsque l’aîné avait 22 ans et le cadet 18, leur père fit un rêve au cours duquel on l’informa qu’il mourrait dans sept jours. Le père fit appeler ses fils et leur dit: “Dans quelques jours je mourrai. Lorsque je serai mort, mettez-moi sur une jument et laissez־la aller où elle veut. Suivez cette jument et à l’endroit où elle s’arrêtera, vous m’enterrerez.”

L’aîné ne croyait pas que la mort de son père fût si proche et ne prêta aucune attention à ce que celui-ci lui disait. Mais son frère, très ému, se mit à pleurer amèrement. Le père lui dit alors: “Rappelle-toi mon fils: lorsque, après ma mort, tu auras exécuté mes ordres, fais attention à ce que te dira ton grand frère. Tout ce qu’il te dira de faire, fais-le, car toi tu as meilleur caractère que lui. En aucune façon tu ne dois refuser de faire ce qu’il te dira.”

Quelques jours après la mort du père, le fils aîné dit à son frère: “Papa est mort. A présent donne-moi tout l’argent qui se trouve dans la maison. Tout ce qui s’y trouve, c’est pour moi.” Le cadet ne s’opposa pas à la volonté de son frère et dit: “Tout l’argent qui se trouve dans la maison t’appartient.”

Quelques jours plus tard, l’aîné dit: “Cette maison m’appar­tient; je veux la vendre et faire un grand voyage.”

“Pour l’amour de Dieu, dit le cadet, je ne peux pas vivre sans qu’il me reste au moins un endroit pour dormir. Je t’en supplie, ne vends pas cette maison.”

Mais l’aîné lui répondit: “Il y a devant ma maison un endroit où tu poux t’installer et dormir et je te prie de ne pas me con­tredire.”

Le cadet dit alors: “Il faut croire que ta volonté est la volonté de Dieu; fais donc comme il te plaît.” Et il quitta la maison pour que l’aîné puisse la vendre.

Après un certain temps, l’aîné revint à la ville et tous les habi­tants s’inclinèrent devant lui car il était très riche et tout le monde le craignait. Mais au fond de leur coeur tous le haïssent.

L’aîné alla trouver son frère, à l’endroit où il lui avait proposé de s’installer et lui dit: “Comment vas-tu, mon frère? Il y a entre nous un secret. Il y a longtemps, tu m’as dit: ‘Pour l’amour de Dieu’. Quelle est au fond la volonté de Dieu? Qui aime-t-Il, toi ou moi? Le bien ou le mal?”

Le cadet, qui se sentait tout petit devant son frère, répondit: “Dieu veut le mal.”

L’aîné dit alors: “Je dois demander l’opinion des gens à ce sujet.” Et, s’adressant à l’un des passants, il lui demanda: “Est-ce que Dieu aime le bien ou le mal?”

Le passant qui craignait, lui aussi, cet homme riche, répondit: “Dieu aime le mal”. L’aîné dit alors: “La victoire m’appartient et puisque Dieu m’aime, je crèverai les yeux de mon frère.” Il tra­duisit immédiatement ces paroles en acte et, après avoir crevé les yeux de son frère, il les arracha et les jeta.

Le cadet, devenu aveugle, erra à travers les champs, dans le désert, tout en répétant tout le temps: “Dieu est dans le ciel, Dieu est dans le ciel.”

Un jour, il pénétra dans une forêt et se heurta contre un arbre. Dans cette forêt, il y avait beaucoup de bêtes sauvages et de serpents vénéneux, mais il ne lui arriva rien de mal, car un nuage le précédait et un autre le suivait de sorte qu’aucun mal ne pouvait lui arriver. Le jeune homme posa sa tête entre ses deux mains et subitement il se trouva au sommet de l’arbre qu’il avait heurté.

Et là se trouvaient deux soeurs pigeonnes dont l’une était aveu­gle, tandis que l’autre avait de bons yeux. Le jeune homme prêta l’oreille et comprit ce qu’elles disaient. La pigeonne qui voyait dit à l’autre: “Prends une feuille de cet arbre et pose la sur tes yeux, pour qu’ils revoient la lumière du jour.”

Après un certain temps, le jeune homme entendit le battement d’ailes du deuxième pigeon, preuve qu’il avait recouvré la vue. Il prit donc, lui aussi, une feuille de l’arbre et s’en frotta les yeux en disant trois fois: “Dieu est dans le ciel! Dieu est dans le ciel! Dieu est dans le ciel!” Puis il leva ses paupières et constata qu’il avait recouvré la vue. Il enleva alors son veston et y mit une grande quantité de feuilles de l’arbre miraculeux. Puis il sauta de l’arbre et se dit: “Si je reprends la même route, je viendrai finalement dans la ville où se trouve mon frère. Je prendrai donc l’autre direction pour arriver à des endroits, où personne ne me connaît.”

Il arriva dans une ville et il apprit que le roi qui y habitait, avait une fille, jeune et très belle, qui était aveugle. Le roi avait proclamé que celui qui la guérirait obtiendrait non seulement la main de la princesse, mais aussi la moitié de l’empire. Mais ceux qui se présenteront et ne réussiront pas à lui rendre la vue, auront la tête coupée. Quand le jeune homme entendit cela, il dit à l’homme qui l’avait informé: “Dieu et moi, nous guérirons la fille du roi.”

L’homme se mit à rire et dit: “Tu n’as même pas de veston. Gomment feras-tu pour la guérir?”

Le jeune homme sourit et se tut. Il se rendit directement au château du roi, mais les gardiens noirs ne le laissèrent pas entrer. Il dit alors: “Dieu m’a envoyé ici, pour qu’avec son aide, je guérisse la fille du roi.”

Mais les gardiens s’obstinèrent à ne pas le laisser entrer. Or le roi vint à passer par là et il entendit les paroles du jeune homme. Il dit alors aux gardiens: “Faites-le entrer.”

Et le jeune homme dit au roi: “Dieu m’a envoyé chez toi, pour que ta fille soit guérie. Si je ne réussis pas à lui rendre la vue, tu pourras me couper la tête.”

“Et que te faut-il pour la guérir?”, lui demanda le roi.

— “Une chambre où je me trouverai seul avec ta fille, un pot rempli d’eau chaude et une robe neuve. Je n’ai besoin de rien d’autre.”

Lorsque le jeune homme entra dans la chambre qu’on lui avait réservée il y trouva la fille du roi, qui ne connaissait personne. Elle ignorait même les traits du visage de son père, car elle était devenue aveugle dans sa plus tendre enfance. Le jeune homme ferma la porte de la chambre. Le roi, la reine et de nombreuses personnalités attendaient dans la cour, sans savoir ce qui se passait dans la chambre.

Le jeune homme dit à la fille du roi: “Dieu m’a envoyé près de toi pour que je te guérisse et Abraham, Isaac et Jacob m’ac­compagnent.” Il trempa les feuilles qu’il avait apportées, dans l’eau chaude et dit à la jeune fille: “Répète ces paroles après moi: “Dieu! Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac et Dieu de Jacob!” Quand elle eut répété ces paroles, il plongea la tête de la prin­cesse dans l’eau. Celle-ci ouvrit les yeux et vit le jeune homme, rien que le jeune homme, qui la vêtit de la robe neuve et garda les feuilles qui restèrent. Les deux sortirent dans la cour et le roi et la reine, en voyant leur fille guérie, étaient fous de joie. “Mon fils, ma fille”, s’écrièrent-ils et ils organisèrent une grande fête suivie d’un mariage féérique. Puis le jeune homme fut nommé prince héritier.

Après un temps, la fille du roi dit à son mari: “Je veux de­mander à mon père la permission de me promener en ville, pour que je la connaisse et pour voir, en ta compagnie, toutes ses splendeurs.”

La jeune femme présenta sa requête au roi, qui s’exclama: “Voici une fort belle idée.” Et il mit à la disposition du jeune couple un carrosse, deux chevaux et deux serviteurs noirs. Le mari et sa femme se promenèrent en ville, puis visitèrent ses alentours où ils virent un homme qui escaladait une montagne. Et le jeune prince se rendit compte que cet homme n’était autre que son frère aîné. Il dit alors à sa femme: “Prends le carrosse, un cheval et un serviteur noir et rentre à la maison. Moi je reste ici avec un cheval.”

La jeune femme se mit à pleurer, car elle avait très peur. “Non, non! protesta-t-elle, je crains que tu ne me quittes, que tu ailles loin de moi.”

Son mari lui promit: “Non, je ne te quitterai jamais. Tu es ma femme, mais je dois aller là-bas.”

La jeune femme rentra chez elle tandis que son mari, avec son cheval et son serviteur, avançaient en direction de son frère. Le serviteur voulait attaquer l’homme qui escaladait la montagne, mais son maître lui dit: “Ne le touche pas!”

L’aîné des deux frères avait contracté une terrible maladie contagieuse et le moindre contact avec lui pouvait provoquer la mort. A part cela, il était complètement aveugle. Le serviteur ne fit pas attention à l’avertissement de son maître et installa l’aveu­gle dans la selle du cheval. Après quelques pas, le serviteur tomba raide mort.

Le prince s’empara alors des rênes de l’animal et retourna en ville avec son frère. Bien entendu, l’aîné n’avait pas reconnu son frère, puisqu’il était complètement aveugle.

Revenu au château, le cadet conduisit son frère dans la cham­bre où il avait rencontré sa femme quand elle était encore aveu­gle. Puis il ordonna à son serviteur: “Apporte-moi de l’eau chaude et un costume neuf et ne laisse pénétrer personne dans cette chambre.” Et à son frère il dit: “Répète, après moi, ces mots: “Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac et Dieu de Jacob”; et l’aîné fit ce qu’on lui avait demandé tandis que son frère lui fit subir le même traitement qu’à la fille du roi.

Les yeux de l’aveugle guérirent et il recouvra la vue. Puis le cadet appela l’un de ses serviteurs et lui ordonna d’habiller l’homme d’un costume neuf. Et il ajouta: “Ce soir, tu conduiras cet homme dans la salle où le roi confère avec ses ministres.”

Le frère aîné s’effraya, car il ne savait pas ce qu’on voulait lui faire. Il était persuadé qu’on voulait le tuer.

Pendant ce temps, le frère cadet se rendit chez sa femme et lui dit: “Demande à ton père qu’il invite ce soir tous les ministres à venir boire avec nous.”

Le même soir tous les invités étaient réunis dans la grande salle. Ils mangent, boivent, s’amusent et voici, le prince héritier se lève et dit au roi: “Ecoutez donc, vous, le roi de cet empire et toutes les personnes présentes ici, ce que j’ai à dire à un certain homme.” Et il donna l’ordre de faire venir son frère aîné.

Les serviteurs conduisirent le frère aîné dans la salle. Il portait un costume neuf mais tremblait de tous ses membres car il était certain, à présent, que sa dernière heure avait sonné.

Le frère cadet lui dit alors: “Viens ici!”

Puis il lui demanda: “Qui es-tu? Quel est ton nom? D’où viens-tu? As-tu un père, as-tu un frère?”

L’aîné donna tous les renseignements demandés et à la der­nière question, il répondit: “J’avais un frère plus jeune, mais il est mort.”

“C’est faux! Tu es un menteur” s’écria le cadet d’une voix très forte pour que tous puissent l’entendre, puis poursuivit: “Regarde-moi! Regarde-moi bien, ne me reconnais-tu pas? Je suis ton frère cadet.”

L’aîné se mit à trembler encore plus fort, mais son frère cadet lui dit: “N’aie pas peur. Nous ne te traiterons pas comme tu as traité d’autres personnes. Tout ce que je te demande, c’est de me répondre à cette question: Dieu aime-t-il mieux le juste ou le méchant?”

“Dieu préfère le juste, répondit l’homme, et je te supplie de me pardonner.”

Le cadet dit: “Je ne te ferai aucun mal, car nous sommes frères et descendons de la même mère et du même père. Ne crains rien.”

L’aîné s’inclina devant son frère et celui-ci dit: “Je ne te ferai aucun mal car notre père, que sa mémoire soit bénie, m’a de­mandé de ne pas me disputer avec toi.”

Il appela l’un de ses serviteurs et lui demanda de combler son frère d’argent et d’or et de lui donner une maison, dans un faubourg de la capitale.

Mais le frère cadet resta au château avec sa femme et les deux vécurent heureux, de nombreuses années durant.

Yitshac Massas (narrateur; textes Nos 18 et 19); né en 1916 à Tanger; son père, qui appartient à la communauté locale de langue arabe, est né à Meknès, mais sa famille s'est fixée à Tanger pendant qu'il était en­core enfant. Les parents de Yitshac ont dû quitter Tanger en raison d'une dispute avec des Arabes de la ville et Yitshac a grandi à La- rach (El Araich) au Maroc espagnol. Quand Yitshac eut 16 ans, son père mourut et le jeune homme dut subvenir aux besoins de la fa­mille. Marié à 17 ans, il travailla durant la guerre civile en Espagne comme chauffeur de taxi mais à la suite d'une dispute avec des of­ficiers de Franco, il dut quitter Larach pour s'établir à Tanger. En 1954, il s'établit en Israël avec sa famille et, aujourd'hui, il habite Kiryath Malahi, où il travaille comme peintre. Yitshac a entendu les histoires qu'il connaît, de son père qui, lui, les avait entendues, dans sa jeunesse, dans la maison paternelle. Six histoires de Yitshac sont conservées aux "Archives", toutes enregistrées par Yaacov Avitsouc.

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