Noël à Fès en 1490

Noël à Fès en 1490

Image à la une : photographie anonyme. Église Saint Michel, quartier du Batha à Fès, en décembre 1915, avec sur la gauche la crèche de Noël. Cette église construite en 1912, fut la première église catholique de Fès, après le départ des religieux franciscains dans les années 1700 et leur retour en 1912. Voir à ce sujet : Le Père Michel Fabre

En cette fin d’année 2017, je vous propose ce « conte de Noël » : Noël à Fès en 1490,écrit par Paul Odinot (Paul ODINOT : officier, écrivain) à l’occasion d’un Noël dans les années 1940 ( j’ai oublié l’année exacte !).

Oh ! Tanger, Oh ! Tanger ! Tanger ville démente.
Oh ! Maroc ! Pays de la barbarie soupirait Saint-François-d’Assise au début du XIIIe siècle après avoir fondé des monastères aux puissantes murailles dans la solitude des forêts ! C’est au Maroc que j’irai porter la croix et la parole de Jésus.

Dieu n’avait pas permis ce sacrifice, mais sans répit, des cœurs ardents pleins de foi étaient venus s’offrir en holocauste.
Bérard de Carbio qui savait l’arabe, Fernand de Castro le chevalier à la belle armure, Jean Robert chanoine de Coimbre, Daniel de Belvederio qui fut décapité à Ceuta, Dominique et Martin qui portèrent la djellaba, Agnellus évêque de Fès, Loup Ferdinand Dain qui lui succéda, Benito de Podio, Dionisio de Santo Homero qui baptisèrent des milliers d’infidèles, Ménélas et Rodriguez, Diego de Xerez évêque d’Ouergha, Barthélémy, Permas et cent et cent autres, vont pendant des siècles obscurs parcourir le Maroc, consolant les captifs, les rachetant tant qu’ils possédaient un denier, les consolant quand ils devaient les abandonner à leurs fers et à leurs souffrances …

Justice leur soit rendue. Ils furent les premiers à parler de paix et de bonté. Ils furent les premiers à faire entendre le parler latin aux bords de l’Oued Fès et aux pieds du Zalagh.
Et ceci dit, écoutez un conte de Noël.

Donc, ce soir du 24 décembre 1490 il y avait à Fès, grande liesse chez les chrétiens dont les boutiques voisines du Fondouk Diouane étaient illuminées de gros cierges de cire jaune.
En effet, la fête de Noël devait être joyeuse plus encore que les autres années car les frères Trinitaires français, Pierre Beucard et Jean Le Vasseur venaient d’obtenir du Miramolin Saïd Cheikh, le rachat, moyennant beaux doublons d’Espagne, de 204 captifs.

Et cette nuit-là, ces malheureux devaient être libérés de la « sagène » humide et venir à la maison où les pères, les soldats et les marchands chrétiens avaient préparé toutes sortes de douceurs pour les réconforter et célébrer la fête de l’Enfant …
Presque nus, décharnés, leurs pauvres corps zébrés de raies sanglantes, les yeux rougis d’avoir pleuré, éblouis de tant de lumière au sortir des matamores, les pauvres captifs n’osaient croire leur bonheur et de leurs mains terreuses n’osaient toucher aux petits pains blancs posés devant eux.
Et quand le père Le Vasseur, avec sa barbe blanche entonna un cantique pour rendre grâce au Seigneur, les malheureux croyaient rêver, ils se tâtaient pour voir s’ils n’étaient pas à la porte du paradis et puis ils éclatèrent en sanglots, ces rudes marins, ces coureurs d’aventure à qui la souffrance avait rendu une âme d’enfanton qui s’en va dans la nuit froide vers l’église illuminée où l’on chante …
Et soudain sur le seuil du souterrain où les chrétiens s’étaient réunis pour que les musulmans voisins n’entendent point leurs réjouissances, voici qu’apparut le père Diego de Burgos, avec sa grosse trogne réjouie et brune … Dans son baragouin il essayait d’expliquer quelque chose que personne ne comprenait. Mais il ouvrit son manteau de bure et des yeux ébaubis contemplèrent dans ses bras un enfant qui dormait, un enfant très beau, au visage très doux et très pale.

Ah ! Noël, Noël crièrent tous ces simples hommes, c’est Dieu qui nous l’envoie. Il sera chrétien et sera notre fils.
Le père Le Vasseur fit faire silence – qu’un soldat du sultan entendit ce discours et s’en était fait d’eux tous – car l’Émir El Moumenin ne tolérerait pas qu’un enfant musulman trouvé dans la rue devint chrétien. Il fallait donc être discret. Tous promirent et l’on vit ces têtes hirsutes se pencher sur l’enfant posé dans sa litière et des mains noueuses se tendre pour jurer, tremblants comme s’ils avaient juré devant Dieu le fils, lui-même.
Et Hieronimo un captif italien tira de sa chemise la médaille bénite qu’il n’avait jamais quittée dans la tempête, une médaille de la Vierge noire qui protège les marins et il passa le cordon graisseux au cou du nouveau-né.

Nous sommes en 1516. La guerre entre les Chérifs et les Portugais bat son plein.

Devant Safi, près d’Azemmour on se portait de rudes coups. Mamoura venait d’être reprise par les guerriers musulmans. Et dans l’intérieur du pays les chrétiens sont malmenés, traqués. Un bateau français, bravant tous les périls de la mer inconnue, de la terre inhospitalière est venu de Marseille à Santa Cruz pour échanger les toiles de Miramas contre du sucre de canne et de la rosette du cuivre.
Grâce à Dieu et à la Bonne Mère – c’est le nom de la galiotte -, l’opération a réussi sans trop de difficultés et Isidore Tuvache le patron se réjouit en pensant aux bénéfices qu’il va réaliser.
Ce soir là d’ailleurs, tout l’équipage est en fête. C’est Noël et ces rudes marins se préparent à célébrer la naissance de l’Enfant par de bonnes mangeailles et de grosses beuveries.

Mais le navire est ce soir à hauteur de la Mamoura, où croisent toujours des bateaux d’écumeurs de mer et pour comble de malchance, il y a grand clair de lune et pas de vent. La « Bonne Mère » n’avance pas … et Tuvache se refuse de libérer l’équipage tant qu’on n’aura pas gagné la haute mer et la profondeur des brumes protectrices.
Et bien lui en prend car le mousse signale aux matelots qui jurent : « Chebeck à bâbord, droit sur nous ! »
Tuvache appelle les hommes de l’équipage ; ils ne sont que quinze, mais lui a son plan tout prêt en tête. Il leur explique ce qu’il veut. Laisser venir le bateau ennemi à une demi encablure, personne sur le pont comme si le bateau était abandonné, ne pas répondre aux coups qu’on recevra jusqu’à ce que lui l’ordonne. Préparer les deux pierriers, tous les deux à tribord, par où l’ennemi abordera à cause de la brise …
« Et maintenant, ajoute-t-il, que ceux qui veulent connaître les chiourmes de Salé manquent de cœur ! »

Le Chebeck avec ses six canons de bronze fond sur la proie qui semble résignée à son sort. En effet, la galiotte est maintenant immobile sur la mer lumineuse, aucun cri, aucun ordre, pas de branle-bas de combat, aucun matelot dans les vergues …
Le corsaire s’approche alors avec méfiance et envoie une décharge dans les flancs du navire, dont la membrure craque, mais rien ne répond.
Les Morisques sont fins renards et flairent un piège mais enfin il faut bien accoster et l’on ne peut pas user sa poudre pour rien.
Sans doute, comme cela s’est produit parfois, l’équipage a fui dans les barques.

Alors le capitaine Moustafa Slaoui commande l’abordage. Et ils sont là, quarante guerriers, aux yeux de braise, sabre au poing, couteau aux dents, sur le bastingage, rangés comme des étourneaux sur la muraille du verger.

Et alors Tuvache le patron a fait un signe et les pierriers crachent leur brocaille, fauchant à bonne hauteur les assaillants, couchant sur le pont les trois quarts de l’équipage corsaire.
Et aussitôt de grands cris s’élèvent, des hurlements et les marins de la « Bonne Mère » s’élancent à leur tour sur le vaisseau ennemi, faisant du bruit comme cent.

Noël ! Noël ! Jésus ! Marie !

Les moutons sont devenus les lions et dans la lumière douce de la lune les lames tranchent les visages, les piques percent les poitrines.
Longtemps sur le gaillard d’arrière trois Maures résistent autour du capitaine qui par deux fois décharge ses pistolets jetant bas Guichard le Poitevin et Garroudec le Breton.
Mais leste comme un singe, le mousse est venu par les haubans de la brigantine et d’un coup de barre de fer, assomme le capitaine …

Alors, tous se jettent à genoux et font une simple prière pour remercier Dieu de leur avoir donné la victoire.
Il serait imprudent de s’attarder dans ses parages et Tuvache donne des ordres brefs.
« Prendre les prisonniers et les blessés, fouiller la cale du corsaire mais ne prendre que les vivres, la poudre et les voiles, couler sans bruit le Chebeck. »
Chacun s’affaire pour obéir et soudain Guillaume le Narbonnais dit Belzébuth à cause de son nez busqué et de sa barbiche en pointe se présente tout pâle au patron et déclare : « quant à pendre ce mécréant, j’y renonce, le filin et il était solide, a cassé deux fois, recommencer, Dieu ne le veut pas ».
Tuvache s’irrite et ricane … Un vieux matelot italien s’approche et dit: « Je sais pourquoi ! le Maure a ses amulettes au cou. Il ne peut mourir que vous ne les enleviez. Tenez, vous allez voir. » Et lui-même se penche sur le Maure qui étourdi, blessé n’a pas encore ouvert les yeux. Mais soudain Hiéronimo pousse un grand cri. Il a vu sur la poitrine du capitaine prisonnier, une médaille de la Vierge noire mêlée à d’autres talismans, écrits magiques, sachets de terre, griffes de lion.

« Noël ! Noël ! crie-t-il, est-ce toi ? »
Le corsaire soulève ses paupières, mais on dirait qu’il ne voit pas, ou qu’il porte très loin son regard.
« Oui, dit-il, c’est moi Noël »…

Hiéronimo voudrait expliquer à Tuvache, l’histoire de l’enfant trouvé un soir de fête à Fès, mais Tuvache l’interrompt brutalement et crie : « Au beaupré ou je t’y envoie avec lui »
Alors le matelot se penche sur le jeune corsaire et lui passe la corde au cou, supplie « recommande ton âme à Dieu, Noël, souviens-toi que tu as reçu le baptême … »
Mais l’homme est comme un loup forcé par les chiens ; il soulève sa lèvre pour insulter, mais il se tait ; à quoi bon ! et tandis que François le borgne hisse le patient dont le visage se convulse et les jambes se tordent, Belzébuth et Gilles disent tout haut le Pater seule prière qu’ils savent …

Et bientôt la galiotte avec toute la toile court des bordées pour s’éloigner encore plus de la dangereuse rive et minuit est depuis longtemps passé quand Tuvache permet à l’équipage de se réfugier dans l’entrepont, pour fêter la naissance du Seigneur … et Hiéronimo raconte encore une fois l’histoire de l’enfant trouvé. Tous restent pensifs et tristes.
Alors Tuvache qui n’aime pas ces attendrissements, s’avance au milieu du carré et dit « Mes enfants qu’on défonce le tonneau de Malvoisie et qu’on chante en chœur le cantique de l’Enfant ».

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