bahloul


Un prophete a Meknes-Des preuves irrefutables-Joseph Toledano

DES PREUVES IRREFUTABLES

Survenant après l'immense déconvenue de la conversion de Shabtaï Zvi, il fal­lait au nouveau prophète autoproclamé, privé de tout contact avec le reste du mouvement messianique dans le monde, apporter des preuves irréfutables pour espérer ranimer l'enthousiasme des croyants, surmonter l'amertume des déçus et lever les réserves des sceptiques. Et quelle plus grande preuve pouvait -il donner aux habitants d'une ville promue centre de Torah, que le miracle de sa soudaine érudition ? " Avant je ne n'étais même pas capable de comprendre le commentaire de la Bible de Rachi et maintenant je peux vous révéler des secrets supérieurs tels que vous n'en avez jamais entendus. " ! Autre argument, politique cette fois, non moins convaincant : " Si vous le vou­lez, j'irai dans les rues de la ville et je proclamerai publiquement que Shab­taï Zvi est le vrai Messie, et on ne me fera rien, et on ne vous fera rien non plus, ni à aucun enfant d'Israël " . Témérité d'autant plus incroyable – on se souvient des représailles dont avaient été victimes sous Moulay Rachid, les croyants trop bruyants dans le premier épisode – d'autant plus que Meknès était devenue la capitale d'un sultan aussi absolu que Moulay Ismaël ! Plus prosaïquement, il faisait appel au bon sens populaire illustré par le pro­verbe si souvent invoqué au mellah pour confondre les menteurs –" Suis le menteur jusqu'au pas de la porte de sa maison. " Il ne se cachait pas derrière un calendrier obscur, des échéances lointaines, annonçant la date exacte et très prochaine de la venue du Messie : la veille de Pessah 1675 après biour hametz, la consumation des derniers vestiges de pain levé dans tous les foyers du mellah ! S'il est tellement sûr de lui -même et que ce sera si facile à vérifier, c'est qu'il sait de quoi il parle, pouvait se dire le bon peuple ! L'espoir de la prochaine délivrance renaît et connaît de nouveaux sommets. De toutes les villes du Maroc, Fès, Salé, Séfrou, Elksar El Kébir, on dépêche dans la nouvelle capitale des émissaires pour approcher le prodige et son­der la vérité de son message – et tous leurs rapports sont unanimement fa­vorables. De Tétouan, par exemple, rabbi Yaacob Aboab, écrit au rabbin de Venise, rabbi Shlomo Halévy :" J'ai encore d'autres bonnes nouvelles à vous annoncer, mais je ne veux pas en faire part avant de voir ce qui adviendra. En gros, le messager revenu de Meknès affirme qu'à la veille des prochaines fêtes de Pessah, le Messie se révélera – puisse l'Eternel faire qu'il en soit ef­fectivement ainsi – et ce sera notre Seigneur et maître Shabtaï Zvi. Des Juifs sont partis le voir et il leur a révélé des secrets dont on n'a jamais entendu parler, et le plus réconfortant, qu'il n'y aura pas du tout les tourments de la Délivrance …

Les échos arrivent jusqu'en Algérie, comme en témoigne le rapport fait par un rabbin marocain, rabbi Abraham Benamram au Grand Rabbin d'Alger, rabbi Binyamin Duran, de sa visite à Meknès en février 1675, à deux mois seule­ment de la date prévue de la délivrance :

" Comme vous le savez, tous les jours nous parviennent des nouvelles de ce que dit ce jeune homme, de ses commentaires et les secrets qu'il révèle et je n'ai donc pas pu me retenir et j'ai décidé de le vérifier de mes propres yeux. J'ai pris avec moi le livre du Zohar et d'autres livres pour lui poser des questions sur des passages obscurs, décidé à rester avec lui jusqu'à Pes­sah. Et j'ai trouvé un jeune homme de bon aloi, pieux et modeste, présentant toutes les qualités… Je lui ai dit je suis venu te voir pour comprendre des secrets incompréhensibles dans le livre du Zohar. Il m'a répondu : " Vous me surprenez, car vous savez bien que je suis inculte, ne connaissant même pas les commentaires de Rachi, je ne sais que ce que (les voix) me disent. La première nuit, nous avons veillé en compagnie de deux rabbins d'El Ksar et il nous a entretenus de propos charmants et de secrets sur la fin des temps dans une langue châtiée, claire et pure. S'il avait eu trois ou quatre bouches, il en aurait parlé de toutes comme un fleuve en crue. Et il nous a dit des choses qu'on ne peut écrire qui ne peuvent être comprises que face à face, faisant des calculs avec les doigts desquels il découle que la date de la délivrance est bien cette année … Bref, je suis revenu heureux et satisfait, ayant constaté qu'il ne s'agit ni d'un imposteur ni d'un démon qu'à Dieu ne plaise, mais d'un jeune homme parfaitement lucide, ne parlant que de l'Eternel, jeûnant continuellement. Je lui ai demandé de me donner un signe ou un prodige et il m'a répondu : quel plus grand signe que celui que je savais à peine lire et que maintenant je parle des dix séfirot et des secrets de la kabbale ? Et je ne vous dis pas que la délivrance est pour un temps indéterminé, mais qu'il convient seulement d'attendre encore deux mois. Cela devrait suffire, vous ne pouvez demander plus. "

Autre témoignage qui ne pouvait " qu'ajouter à sa légende, une lettre envoyée par un Juif de Salé à son frère à Livourne :

" La radiation qui émane de son visage était telle que nul ne pouvait demeu­rer dans la même pièce que lui sans un rideau pour les séparer. Et toutes les journées, il les passait dans l'étude de la Torah et la découverte de secrets qui lui étaient révélés chaque jour. Un rabbin qui avait eu la vision du prophète Elie affirme que son visage ressemblait à celui du prophète et à tous ceux qui l'interrogent, il dit que la délivrance est proche, très proche …" Confiants dans ces signes annonciateurs, les Juifs de Meknès attendaient avec fébrilité le grand événement : " Et tous les Juifs du Maghreb, les grands comme les petits, ont fait une plus grande repentance que du temps de notre Seigneur Shabtaï Zvi. Ils ont préparé des vêtements somptueux, attendant l'heure de monter à Jérusalem. Et après la consumation par le feu des restes du pain levé, ils se sont réunis dans les maisons dans l'attente de l'arrivée imminente annoncée du Messie. Et il ne vint pas …

Immense fut la déception, mais la croyance était trop tenace pour s'évanouir définitivement. D'accusé, Yossef Abensour, se fit accusateur. C'était inévi­table parce que vous n'avez pas assez cru, vous n'avez pas fait une téchouba, repentance, sincère et le Messie a été chagriné de ce manque de foi et d'avoir été traité d'imposteur. Mais ce n'est que partie remise. Il vous a par­donné et il viendra à la même date l'an prochain, en 1676. " Mais l'année sui­vante; Yossef Abesour mourait prématurément comme il l'avait lui -même prédit.

Cette fois c'était bien la fin de la plus grave crise messianique de l'histoire du peuple juif au cours de laquelle la communauté de Meknès avait été loin d'avoir été épargnée. Et pourtant elle semble à première vue n'avoir laissé aucune séquelle n'ayant laissé aucune trace dans la mémoire collective – qui n'a même pas retenu le nom de Shabtaï Zvi; inconnu même de la plupart des lettrés. Déjà dès la disparition de Yossef Abensour; ses fidèles avaient annoncé qu'une voix du ciel, bat kol, avait mis en garde de ne pas calomnier sa mémoire.

Et effectivement, c'est par le silence et l'oubli que les rabbins marocains de­vaient réussir à surmonter ce traumatisme sans précédent. Plutôt que de se livrer à l'inquisition des derniers suspects de déviation messianique, comme cela se passera dans certaines communautés de l’empire turc et d'Europe, les rabbins marocains avaient rapidement enterré cet épisode sous une chape de silence. Ainsi on ne verra pas à Meknès de chasse aux sorcières contre les anciens tenants de la foi shabtaïste. Loin d'être rejeté pour avoir été tête pensante et le porte -parole de Yossef Abensour, rabbi Daniel Bahloul ne perdit rien de son prestige auprès de ses contemporains. A la génération sui­vante, ses trois fils, Shmouel, Elazar et Yossef revendiqueront fièrement son héritage et seront des rabbins reconnus et vénérés. Dans son recueil, écrit en 1712, reproduisant des paroles et sentences des plus illustres rabbins maro­cains et des émissaires d'Eretz Israël qu'il avait connus, Maréé enayim, rabbi Elazar Bahloul, incluait fièrement parmi eux son père, rabbi Daniel sans oc­culter son rôle d'éminent idéologue local de la foi shabtaïste. Il avait pris pour épouse une des filles de la plus grande autorité rabbinique de sa génération dans tout le Maroc, rabbi Yaacob Abensour dont la naissance à Meknès la même année que la mort de rabbi Elisha Achkénazi, lui fit écrire qu'un soleil naissait alors qu'un autre s'éclipsait…

Quant à la Kabale en partie responsable de la déviation messianique, loin d'être rejetée comme dans les communautés d'Europe Occidentale, elle conti­nuera à faire partie intégrante de la formation des rabbins et lettrés marocains; mais en raison du danger de sa déviation qu'avait montré la crise messia­nique; son étude fut désormais réservée à une élite, ne pouvant commencer qu'à un âge avancé et après avoir appris et intégré les études classiques du Talmud.

Sortis de leur anonymat au cours de cette crise, les rabbins de Meknès com­mencèrent à être consultés dans la rédaction des taqanot de Fès. Ainsi par exemple dans la taqana de 1688 sur la question cardinale de la franchise de payement des impôts communautaires pour les rabbins et talmidé hakhamim qui consacrent l'essentiel de leur temps à l'étude des textes sacrées – quelle que soit leur niveau de revenus, fussent -ils réputés riches. En 1688, les rabbins de Salé, avaient été confrontés aux récriminations de contribuables qui s'étaient élevés contre cette dispense dont ils supportaient la charge, en arguant que ceux qui étudient le " font pour eux -mêmes ". Ils avaient alors sollicité l'avis des rabbins de Fès. Ces derniers s'étaient prononcé sans aucune réserve en faveur du maintien de cette coutume consacrée depuis des siècles, expliquant notamment que la franchise était un hommage à la Torah et non une mesure de compensation pour soulager la misère des talmidé hahkhmim. De plus, ajou­taient -ils, si un rabbin, en plus de ses études, consacre quelques heures à des affaires pour ne pas dépendre de la caisse publique, il n'en a que plus de mérite et il n'y a pas lieu de le " punir " en l'excluant de la dispense. Sollicités à leur tour, trois rabbins de Meknès y adjoignirent leur approbation et si­gnature : rabbi Moshé Tolédano, rabbi Ephraïm Elbaz et rabbi Yossef Bahtit. Autre exemple, en 1693, les rabbins de Fès avaient demandé l'avis de leurs collègues de Meknès sur une délicate question d'héritage entre époux mariés selon la coutume des Mégourachim. Au moment de son agonie, l'époux avait fait don de ses biens à ses héritiers, mais son épouse s'y était opposée en di­sant que cette donation ne pouvait se faire sur sa propre part d'héritage. A l'heure où elle commençait à sortir de l'anonymat et être reconnue comme centre spirituel de Torah, la communauté de Meknès allait accéder également à la gloire temporelle avec la décision du nouveau souverain, Moulay Ismaël d'élever la ville au rang de capitale de son empire chérifien.

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