Histoire du Maroc -M.Terrasse


Histoire du Maroc -M.Terrasse


histoire-du-marocHistoire du Maroc

Jean Brignon-Abdelaziz Amine-Brahim Boutaleb-Guy Martinet

Bernard Rosenberger avec la collaboration de Michel Terrasse

Haier 1967

« Les discours dans lesquels nous allons traiter cette matière formeront une science nouvelle qui sera aussi remarquable par l'originalité de ses vues que par l'étendue de son utilité. Nous l'avons découverte à force de recherches et à la suite de profondes méditations. »

ibn khaldoun, Mouqaddima (trad. De Slane), p. 77.

LA PRÉHISTOIRE

  1. LE PALÉOLITHIQUE

La préhistoire de l'Afrique du Nord est loin d'être encore bien connue. Il faut faire une large part aux hypothèses dans les conclusions des spécialistes.

L'Afrique semble de plus en plus avoir été le berceau de l'humanité : l'homme y apparaît, fait les premiers pas de son évolution. Tandis que les oscillations quaternaires perturbent la vie des régions septentrionales par les glaciations, celles-ci correspondent en Afrique à des périodes pluviales qui favorisent la vie des chasseurs-cueilleurs, en transformant en savanes, riches en plantes et en gibier, des régions aujourd'hui désertiques.

Cependant c'est du Proche-Orient, que la civilisation se répand : l'agriculture, les métaux, l'écriture, la pensée rationnelle, nés dans les plaines de Mésopotamie et dans la vallée du Nil se diffusent vers le Bassin Méditerranéen.

La préhistoire de l'Afrique du Nord offre des caractères qui la différencient de celle de l'Europe. Si l'évolution des genres de vie et des industries est en gros la même, il faut se garder de vouloir assimiler les périodes. Dès le Paléolithique moyen les différences sont telles dans l'outillage qu'on ne peut plus confondre les deux rives de la Méditerranée. Une terminologie particulière correspond à une réalité particulière.

Il est difficile d'établir une chronologie exacte : la corrélation entre les niveaux marins donnés par des plages fossiles, et les terrasses des cours d'eau, n'est pas encore bien établie par les géologues. En outre, du fait du climat, il était possible de vivre en plein air, c'est pourquoi la plupart des stations se trouvent en surface : elles sont isolées et il est difficile de les raccorder entre elles. Les grottes ont été occupées de façon permanente, ce qui a provoqué des mélanges entre des couches d'âges différents, par exemple à Taforalt.

Nous suivons ici la division classique en Paléolithique, ou époque de la pierre taillée, Néolithique ou époque de la pierre polie et enfin apparition des métaux, en insistant toutefois sur les particularités de l'Afrique du Nord et du Maroc.

  1. Le Paléolithique inférieur.

Période la plus étudiée, c'est aussi celle qui offre les plus grandes analogies entre l'Afrique du Nord et l'Europe : le galet plus ou moins aménagé est partout la première manifestation de l'activité créatrice de l'homme et de son intelligence.

Le climat est alors tropical humide, avec au Maroc une végétation de savanes et de forêts, et une faune comparable à celle qu'on trouve aujourd'hui vers le Tchad. Des hommes peu nombreux, et d'un aspect encore bestial, habitent le pays. Des restes trouvés à Casablanca dans la carrière de Sidi Abderrahman, à Rabat en 1933, et surtout un crâne, en 1961, au Jbel Irhoud, permettent par comparaison avec ceux trouvés ailleurs de se faire une idée plus précise de leur allure : ils présentent des caractères proches de ceux de l'homme de Néanderthal, c'est-à-dire un crâne aux os épais, au profil fuyant, avec une arcade sourcilière formant un bourrelet saillant, des orbites enfoncées, une mâchoire très forte; ces hommes, petits, marchent voûtés. Ils vivent de la cueillette et du ramassage ainsi que de la chasse. Leur armement ne leur permet de s'attaquer qu'aux animaux de petite taille, mais ils doivent savoir piéger les plus gros.

La plus grande partie de leur outillage très simple ne nous est pas conservée parce qu,en bois. Ils utilisent des bâtons, des massues, etc., mais aussi des pierres dont la forme convient à certains usages comme casser des coquilles, briser les os de petits animaux, les dépecer, ou couper du bois. Ils savent très tôt — il y a environ un million et demi d'années — modifier la forme de certains galets, en détachant des éclats par choc, afin d'obtenir une sorte de tranchant, ou de pointe. Ces outils très grossiers abondent sur le plateau de Salé. Cette « civilisation du galet » (pebble culture) est bien attestée au Maroc.

La taille se perfectionne peu à peu en ôtant des éclats non plus seulement dans une seule direction mais dans deux ou plusieurs. Puis on commence à utiliser certains de ces éclats, minces et coupants, détachés par le choc d'une autre pierre. On passe ainsi du galet aménagé au « biface » ou « coup de poing ».

Le « biface » caractérise la période acheuléenne, correspondant à celle d'Europe. La taille progresse : on utilise d'abord un percuteur de pierre. Bientôt apparaissent les outils caractéristiques de cet étage en Afrique du Nord : les « hachereaux » : au lieu d'une pointe comme sur les coups de poing européens, on a une arête tranchante.

Un gros progrès est l'utilisation d'un percuteur en bois ; il permet d'obtenir des éclats de forme plus régulière; des retouches sont ensuite possibles sur les éclats afin d'améliorer le tranchant.

  1. Le Paléolithique moyen : l'Atérien.

A l'Acheuléen évolué succède l'Atérien qui est spécifiquement nord-africain.

Cette industrie, dont le nom vient du gisement de Bir El Ater, en Algérie, fait preuve d'une assez grande maîtrise. L'outillage se caractérise par la présence d'une très forte proportion, allant jusqu'à 50 %, de pièces pédonculées. La dimension des outils est réduite, ce sont en effet les éclats qu'on utilise. Le silex s'est substitué aux roches dures de la période précédente, laves ou quartzites, difficiles à tailler. Lui seul peut se débiter en éclats minces, coupants et résistants, lui seul peut être retouché par pression habile d'un morceau de bois dur.

Par exemple le gisement de Tit Mellil, près de Casablanca, a livré des pointes, des racloirs, des lames, des grattoirs, des pièces foliacées, allongées, très belles, taillées sur les deux faces, qui évoquent les outils « solutréens » d'Europe.

Le pédoncule est dégagé en premier lieu de la partie la plus épaisse de la lame ou de l'éclat. Les pointes pédonculées peuvent être emmanchées, devenir flèches ou javelots. L'armement de ces chasseurs devient plus efficace; leurs conditions de survie améliorées, il est probable qu'ils peuvent se multiplier.

Il faut noter, d'après les variations de la faune, des transformations climatiques. Un certain assèchement commence : les hippopotames se raréfient, les éléphants se main­tiennent. Pour expliquer la présence de cervidés et d'ours (peu nombreux du reste) on a parlé d'un « pont » entre l'Europe et l'Afrique, à la place du détroit actuel de Gibraltar, ou d'un rafraîchissement. La faune doit ainsi avoir un curieux caractère mixte. Mais la séparation de l'Afrique et de l'Europe arrête cette immigration nordique. L'assèchement du Sahara qui commence et qui va se poursuivre aboutit à l,isolement de l'Afrique du Nord dont la faune évolue par appauvrissement dû à l'homme. Dès le Paléolithique supérieur elle a des caractères de faune résiduelle.

Les Berbères à l'aube de l'histoire


  1. histoire-du-marocLA FIN DE LA PRÉHISTOIRE LA PROTOHISTOIRE – LES MÉTAUX

L'époque des métaux, qu'on appelle aussi protohistoire a fait l'objet ces derniers temps d'études assez nombreuses, dont nous pouvons tirer parti. Comme partout ses débuts se distinguent mal de la fin du Néolithique.

On a beaucoup hésité à parler d'un âge du bronze au Maroc et certains s'y refusent encore. On ne peut nier la présence d'outils de bronze, mais sont-ils importés ou de fabri­cation locale? « Marocains » ou « au Maroc »? Ont-ils été introduits par le commerce ou par des envahisseurs? Ont-ils été imités sur place? Questions auxquelles on ne peut encore répondre nettement.

Les trouvailles d'objets sont encore fort rares : par exemple une pointe de flèche de forme ibérique à Sidi Messaoud, une autre tout à fait semblable à Aïn Dalia près de Tanger dans une tombe mégalithique… Les fouilles ont été trop peu nombreuses pour que de la rareté des armes et des outils de cuivre et de bronze on tire la conclusion qu'en dehors d'objets importés d'Espagne il n'y a rien.

On a trouvé en Mauritanie, près d'Akjoujt, une dizaine au moins d'objets de cuivre d'un type différent de ceux-ci. Et surtout on connaît maintenant de nombreuses représen­tations d'armes de bronze gravées, dans le Haut Atlas de Marrakech, au Yagour et à l'Oukaïmeden, sur des tables de grès : poignards et hallebardes (ou haches d'arme).

  1. L'exemple des gravures du Yagour ou de l'Oukaïmeden.

Ces hauts pâturages présentent un intérêt exceptionnel : on y voit la transition du Néolithique à l'âge du bronze. Le nombre des représentations, leur variété, sont tels que leur étude est loin d'être achevée. Ce sont les bovidés, les hommes, les armes qui sont le plus souvent figurés.

Il semble qu'à la suite de l'assèchement du Sahara, qui s'est accéléré au milieu du troisième millénaire avant notre ère, des pasteurs éleveurs de bœufs venus du Sud se soient réfugiés dans l'Atlas. D'autre part, l'Espagne du Sud a diffusé le métal dans le bassin méditerranéen occidental dès la fin du troisième millénaire. La rencontre a pu se produire dans cette montagne humide qu'est l'Atlas.

Les sites gravés correspondent aux centres encore actuels de la vie pastorale : points d'eau, vallons et passages naturels. Les plus belles gravures sont contemporaines de l'âge du bronze espagnol d'El Argar (— 1 700 à — 1 200). Elles peuvent être datées par la présence de la « hache d'arme », hache-poignard à lame de cuivre, manche de bois et de métal et rivets d'argent. On trouve aussi de nombreux poignards rivetés à lame droite. C'est la preuve d'une relative vulgarisation du métal. Il faut noter cependant à côté de ce bronze méditerranéen des survivances néolithiques — arcs et idoles matriar­cales. L'étude des patines et des techniques de gravure qui permettrait des datations plus précises est encore peu avancée.

L'occupation s'est maintenue puisqu'on trouve des haches-peltes, caractéristiques du bronze atlantique final (vers — 1 000) et des chars disparus seulement au ve siècle avant notre ère.

Les gravures nous renseignent sur les genres de vie. L'élevage l’emporte très nettement sur la chasse. Parmi les repré­sentations animales on trouve environ 4 à 5 fois plus de bovidés que de bêtes sauvages. Mais les vêtements à frange de cuir traduisent des héritages antérieurs. Il y a très peu de représentations de charrue ce qui indique une place limitée de l'agri­culture. Cette civilisation pastorale multi­plie les représentations masculines.

Un grand nombre de gravures reste énigmatique, beaucoup de figures sont symboliques, la plupart avaient une signification religieuse qui nous échappe. Il semble évident par exemple que, malgré les nombreuses représentations de chars, jamais il n'a pu en cir­culer sur le plateau accidenté et accessible seulement aux piétons ou aux mulets. Ces chars ne sont d'ailleurs jamais représentés attelés. Leur signification exacte nous est inconnue, mais elle est à coup sûr symbolique. De même une scène où l'on voit un chasseur attaquer un éléphant avec un boomerang manque du plus élémentaire réalisme : il s'agit d'un mythe ou d'une représentation magique. Enfin notons la fréquence de signes qu'on retrouve dans le Proche-Orient ou dans le monde méditerranéen; leur étude systématique permettra de préciser des rapports que l'on devine.

On est bien loin encore de connaître toutes les gravures de l'Atlas et de l'Anti-Atlas. Mais ce qui a été publié représente déjà une base suffisante pour identifier plusieurs courants de civilisation qui se mêlent ou se recouvrent : la montagne marocaine a été un véritable carrefour entre la Méditerranée au sens large, en particulier l'Espagne proche, et le Sahara. Mais il est indispensable de remarquer que, par des itinéraires différents au long desquels des modifications sont survenues, les techniques, les modes de vie et de pensée proviennent d'une commune origine : le Proche-Orient.

La zone Nord du Maroc où l'on a trouvé des tombes mégalithiques, des armes de type espagnol, un cromlech, peut être considérée en gros comme une province hispanique.

  1. Les Berbères à l'aube de l'histoire.

L'histoire ne commence pour une grande partie du pays qu'au vme siècle de l'ère chrétienne, avec l'arrivée des conquérants arabes, et pour quelques régions seulement, beaucoup plus tôt avec l'arrivée des Phéniciens et des Puniques. Nous savons encore si peu de choses sur ces Libyco-berbères, ancêtres directs des Berbères, qu'il ne saurait être question de faire un tableau même très sommaire. On peut seulement dire qu'il y a des groupes de sédentaires chez qui l'agriculture est encore très fruste. L'élevage et l'éco­nomie pastorale ont certainement une importance plus grande que l'agriculture proprement dite : les premiers auteurs, des Grecs, qui parlent des habitants de l'Afrique du Nord les appellent libyens, ou numides, c'est-à-dire nomades, et il est couramment admis que les Carthaginois ont appris l'agriculture aux populations indigènes. La religion existe, avec l'idée de l'immortalité ou d'un au-delà : on enterre avec soin les morts dans des tumulus de terre, de pierre, de dimension plus ou moins grande selon, vraisemblablement, l'importance sociale du mort; à côté d'eux sont déposés des objets familiers, comme des armes ou des poteries, dont certaines sont importées du monde méditerranéen. Si le tumulus est la forme la plus fréquente de sépulture, on trouve aussi des dolmens, des « haouanet » (caveaux creusés dans les falaises), mode de sépulture qui dénotent des influences extérieures; le mort est généralement installé replié. Souvent on continue la pratique néolithique du décharnement et de la coloration des os en ocre. Souvent aussi les tombes contiennent les os mêlés de plusieurs personnages.

Les forces de la nature sont adorées ; des sommets, des grottes, des sources, des arbres constituent les lieux de culte. La magie, les sacrifices sont partout pratiqués, la zoolâtrie également avec l'adoration du bélier.

On ne sait pas grand-chose de la langue libyque, ancêtre des dialectes berbères. Les inscriptions ne sont pas rares, beaucoup semblent tardives, contemporaines de Carthage et de Rome; presque toutes sont indéchiffrables. Les signes ressemblent au tifinagh, actuelle écriture des Touaregs.

L'organisation sociale et politique de ces hommes est inconnue. On suppose avec beaucoup de vraisemblance que la famille au sens très large est la base de l'édifice social. Plusieurs familles ou clans constituent une tribu et plusieurs tribus peuvent constituer une fédération, que des auteurs grecs ou latins ont appelée royaume.

On a trop souvent pensé que cette société est immobile et l'on a voulu projeter dans le passé l'organisation que les Européens ont découverte à leur arrivée. Il convient d'être prudent : même si l'évolution a été extrêmement lente et incomplète, il faut en tenir compte. Entre l'âge du bronze et l'arrivée des conquérants arabes quinze siècles se sont écoulés au moins, sur lesquels nous ne savons quasiment rien. On a peine à admettre cependant qu'il n'y ait pas de différence entre les hommes qui hantaient le Yagour vers 1 500 et 1 000 avant J.-C., et ceux qu'Oqba a rencontrés dans sa chevauchée.

Une question reste insoluble dans l'état actuel de nos connaissances : l'origine des Berbères. Les études anthropologiques ont mis en évidence la grande variété des types physiques des populations actuelles de l'Afrique du Nord, même dans les régions écartées où l'on pourrait croire que les brassages sont peu importants. La forme des crânes, la taille, la couleur de la peau, etc., varient de façon importante. Les apports de la période historique ont été relativement peu importants, et il semble bien que l'essentiel des mouvements de populations se soient produits à la fin du Paléolithique et au Néolithique et se soient poursuivis à l'époque du bronze. Au Capsien et au Mouilien des hommes de race méditerranéenne ont envahi, par l'Est, l'Afrique du Nord. Ils ont été rejoints par les pasteurs sahariens dont l'origine est sur le Haut-Nil. Des noirs ont pu se joindre à eux en très petit nombre. Du Nord de la péninsule voisine, les apports sont certains mais ne peuvent être évalués.

LES DÉBUTS DE L'HISTOIRE – LE MAGHREB EXTRÊME AVANT ROME


histoire-du-maroc LES DÉBUTS DE L'HISTOIRE

LE MAGHREB EXTRÊME AVANT ROME

  1. PHÉNICIENS ET PUNIQUES -1
    1. ORIGINES DE LA COLONISATION PHÉNICIENNE.
    2. LA COLONISATION CARTHAGINOISE.
  2. 2- LA CIVILISATION MAURÉTANIENNE : UNE CIVILISATION NÉO-PUNIQUE
    1. LE ROYAUME DE MAURÉTANIE.
    2. UNE CIVILISATION URBAINE. C. UN PAYS RICHE.

C'est avec l'écriture que commence l'Histoire. Inventée et perfectionnée dans le Proche-Orient, elle est répandue dans le bassin méditerranéen notamment par les marchands phéniciens qui la simplifient en mettant au point un alphabet.

Les premiers textes que nous possédons sur le Maroc émanent d'auteurs étrangers, des Grecs, qui ne sont pas des témoins directs. Il est gênant de ne pas connaître un pays de l'intérieur, mais uniquement par des témoignages de compilateurs étrangers. Mais nous avons vu qu'on ne peut rien tirer des inscriptions libyques. Il en résulte que nous sommes conduits à écrire non pas l'histoire du pays, mais celle des établissements étrangers.

Notre vision est faussée, et fragmentaire. Quel crédit peut-on faire aux textes que nous possédons?

Le plus souvent ils sont brefs, d'interprétation très difficile: inexactitudes, légendes, mensonges calculés se mêlant à la vérité, mais dans quelle proportion ?

Il est absolument indispensable de confirmer et compléter les sources écrites étrangères par l'archéologie.

C'est elle qui nous permet de dire du nouveau grâce aux découvertes récentes, et d'échapper aux querelles d'interprétation des quelques textes rebattus.

La vision du Maghreb que nous avons est celle d'une immensité obscure d'où émergent quelques foyers, qui attirent notre regard au détriment du reste qui demeure dans l'ano­nymat. Ces foyers sont marginaux. Leur civilisation est à rattacher au monde méditer­ranéen dont elle est importée. Il y a un décalage entre eux, centres d'une culture évoluée, et la civilisation libyco-berbère voisine.

Cependant, tout en déplorant notre ignorance de cette dernière, et en regrettant de ne devoir considérer que des établissements phéniciens et puniques, nous pouvons tout de même nous dire qu'ils ont joué un rôle de premier plan et que l'état de notre documen­tation et de nos connaissances ne fait qu'accentuer un contraste réel entre un pays qui évolue très lentement et quelques points qui vivent au rythme de la civilisation brillante qui domine le bassin occidental de la Méditerranée.

  1. PHÉNICIENS ET PUNIQUES
  2. Les origines de la colonisation phénicienne.

Des traditions rapportées par des auteurs antiques faisaient remonter au xiie siècle avant J.-C. la fondation de Gadès (Cadix) et de Lix ou Lixus près de Larache. Cette tradition paraissait déjà suspecte, invraisemblable. Au mieux les Phéniciens de Tyr ont-ils, dans leurs explorations, atteint ces points mais sans doute pas fondé de colonie. Les fouilles faites actuellement à Lixus ne confirment pas cette tradition. Les constructions les plus anciennes et les traces d'occupation ne remontent pas au delà du vii siècle. Des restes de murs de fondation, quelques céramiques et sépultures ont seuls pu être retrouvés; aucun édifice n'est identifiable.

Il est à noter que les fouilles faites dans l' îlot d'Essaouira (Mogador) ont permis de démontrer la présence en ce lieu des navigateurs phéniciens également au viie siècle. Mais les seules preuves sont des débris de poteries provenant du bassin oriental de la Méditerranée; il n'y a aucune construction en dur. On a trouvé des hameçons, des foyers, deux tessons sur lesquels on lit en caractères phéniciens M.G.N. (Magon), écrit de droite à gauche.

Ces établissements datent donc d'une époque où Carthage était déjà fondée. On ne sait si Lixus a été à ce moment une grande ville de l'importance de Gadès ou de Carthage. Mais il est bien certain que Carthage ne domine pas encore le bassin occidental de la Méditerranée par ses comptoirs échelonnés sur les côtes d'Afrique du Nord et d'Espagne. On peut même se demander si les Grecs n'ont pas fréquenté les côtes du Maghreb occidental.

Entre Lixus et l'îlot d'Essaouira, les conditions de la navigation antique rendent nécessaire l'existence de plusieurs stations : certains sites semblent plus favorables que d'autres; mais il reste à y découvrir la preuve archéologique d'une occupation phéni­cienne comme à Sala.

  1. La colonisation carthaginoise.

L'ancienne colonie de Tyr devient une grande puissance à son tour à partir du moment où sa métropole est occupée par les Assyriens au vie siècle. Elle lutte contre les Grecs de Sicile, de Massilia, multiplie ses comptoirs.

Que sait-on sur le Maroc à l'époque punique? Selon Hécatée de Milet, auteur grec du vie siècle avant J.-C., on trouve une ville du nom de Trinké, près des colonnes d'Hercule (Détroit de Gibraltar). On ne peut pas l'identifier. Il cite aussi Thingé, qui est peut-être Tanger et Mélissa dont on ne sait rien non plus, niais qui est peut-être la même que la Mélitta du périple d'Hannon. Il ne dit rien de Lixus : c'est peut-être Trinké.

Hérodote décrit, vers le milieu du ve siècle, dans un texte fameux le commerce de l'or par la troque muette, (Texte 3) au delà des colonnes d'Hercule, en Libye, c'est-à-dire au pays habité par les Libyco-berbères. Les mêmes pratiques commerciales sont rapportées du Xe au xixe siècle par des voyageurs arabes ou européens pour l'Afrique Noire.

Le récit connu sous le nom de périple d'Hannon n'est toujours pas élucidé. L'expédition conduite par Hannon aurait eu lieu entre 475 et 450 avant J.-C. sur l'ordre du Sénat de Carthage. Mais le texte est obscur et contient des invraisemblances : peut-on croire que 30 000 hommes et femmes se soient entassés sur 60 navires à 50 rameurs avec tout un matériel et des vivres ? Les noms de lieux ne peuvent être identifiés. Pour M. Carcopino, le Maroc est le marché punique de l'or, et l'expédition d'Hannon a pour but de substituer la domination de Carthage à celle de Lixus. Il pense que cet or vient du Soudan et que des caravanes l'apportent jusqu'à l'île de Cerné. Selon lui l'île de Cerné serait celle de Hern non loin de Villa Cisneros. Hannon aurait ensuite poursuivi son voyage d'explo­ration jusqu'au golfe de Guinée. Il pense d'ailleurs qu'il y a non pas une, mais toute une série d'expéditions à partir de bases successives (Texte 1).

Histoire du Maroc -M.Terrasse

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Récemment, avec des arguments très sérieux, on a démontré que les navigateurs antiques, avec les embarcations dont ils disposent, étant donné les vents et les courants, la nécessité de longer la côte, et d'y toucher fréquemment pour y faire de l'eau et y dormir, ne pouvaient pas dépasser le cap Juby, et en tout cas, pas le cap Bojador. Le périple de Scylax, considéré souvent comme un faux, mais qui contient des éléments intéressants, affirme qu'on ne peut aller au delà de Cerné. Là, dit-il, les commerçants phéniciens font des échanges : ils apportent de l'onguent, de la pierre d'Égypte, des poteries attiques, etc., et obtiennent des peaux d'animaux sauvages (lions et fauves, éléphants), d'animaux domestiques, et de l'ivoire; il n'est pas question d'or.

Où se trouve donc cet îlot de Cerné? Aucune fouille n'ayant été faite dans l'île de Hern, on incline maintenant à l'identifier à l'îlot d'Essaouira, où les fouilles ont mis au jour des fragments d'ivoire brut et des tessons de céramique grecque. Le même texte nous apprend que les marchands « dressent des tentes dans l'île » : justement on n'a trouvé aucune construction. Si l'on admet qu'il est impossible de dépasser beaucoup l’embouchure du Draa, il n'y a pas d'autre hypothèse.

Quant aux villes fondées par Hannon, Pline remarque déjà qu'elles n'ont laissé ni souvenir, ni vestiges. « Leurs noms mêmes ne se retrouvent pas chez les auteurs posté­rieurs. » Strabon considère qu'on a raconté sur ce pays toutes sortes de fables que ses compatriotes ont accueillies avec complaisance, et que la fondation de comptoirs par les « Tyriens » en est une.

Il est bien difficile en effet de distinguer le vrai du faux dans des récits dont les auteurs n'ont aucune connaissance directe du pays. Il est communément admis aujourd'hui que les Carthaginois voulurent interdire aux Grecs l'accès de ces régions; ils y arrivèrent sans aucun doute. Pour mieux préserver leur monopole et le secret de leurs fructueuses opérations, ils colportent toutes sortes de récits. Pour les Grecs, le Maroc actuel est une terre de légendes : Hercule y a vaincu Antée ; c'est là que se trouve le jardin des Hespérides gardé par un dragon, dont l'esprit rationnel de Pline croit trouver l'origine dans les méandres du Loukkos. Ils en rêvent sans pouvoir y accéder.

Aussi est-il sage de s'en tenir à ce qui est prouvé, c'est-à-dire à ce que l'archéologie nous a permis de découvrir. Hors Essaouira, Lixus, fréquentés dès le vne et où les vestiges du IVe siècle abondent, Sala (Chella) où on a trouvé des tessons du vne au me siècle, on ne peut guère envisager que Tanger, fréquemment mentionné, et Zilis (Azila?) comme sites puniques. 11 est plus prudent de tenir les identifications proposées jusqu'à présent comme conjecturales…

Sur la côte méditerranéenne on a retrouvé des petits établissements à Alcazarsghir, Sidi Abdeslam del Behar et à l'Oued Emsa dont certains remontent au ve siècle avant J.-C. A Banasa, cinq niveaux préromains ont été retrouvés; le plus ancien serait du Ve siècle. A Volubilis on peut déduire d'une inscription en punique que la ville existe au IVe ou ive siècle avant J.-C.

LA CIVILISATION MAURÉTANIENNE : UNE CIVILISATION NÉO-PUNIQUE

 


  1. histoire-du-marocLA CIVILISATION MAURÉTANIENNE
    : UNE CIVILISATION NÉO-PUNIQUE
  2. Le royaume de Maurétanie.

L'acquis le plus important des recherches archéologiques de ces dernières années, et qui se poursuivent, est d'avoir révélé l'intérêt d'une période presque ignorée : celle qui précède l'occupation romaine et que l'on peut appeler Maurétanienne, du nom du royaume, vassal de Rome, qui s'étend en Algérie occidentale et sur le Maroc du Nord.

On savait déjà que l'influence de la civilisation carthaginoise n'avait fait que grandir chez les Berbères après que Rome eut détruit sa puissance politique. Les royaumes de Massinissa, de Jugurtha, empruntèrent beaucoup à Carthage. Après la destruction par Rome de cette cité, une des plus grandes du monde antique assurément, les émigrés répandent chez les Berbères ses techniques, ses mœurs, ses idées. En même temps les marchands italiens et les légionnaires font pénétrer d'autres influences. C'est donc en utilisant à la fois la protection romaine, car ces princes sont alliés de Rome avant de la combattre, et l'héritage culturel de Carthage, que des tribus peuvent être regroupées en royaumes, et des villes fondées.

Un royaume ayant à sa tête Bocchus existe à l'Ouest du Maghreb, au moment où Rome lutte contre Jugurtha. Fidèle soutien des Romains, le roi maure est récompensé en ajou­tant à ses États ceux du Numide vaincu. Le royaume est partagé entre ses fils à sa mort (80) : Bocchus il et Bogud. Ceux-ci soutiennent César contre Juba ier lui-même allié du parti sénatorial qui résiste à César. A la mort du dictateur romain, les deux frères entrent chacun dans un des camps opposés qui se disputent sa succession. Bogud, partisan d'Antoine, est tué. Bocchus qui a suivi Octave le vainqueur, est récompensé en recevant le royaume de son frère. Il meurt en 34 avant J.-C.

Si ces princes suivent ainsi Rome c'est que sans elle ils ne sont rien. Leur intérêt est de se montrer un allié fidèle et soumis, afin de recevoir une aide militaire, des territoires, des honneurs, toutes sortes d'avantages. Rome y trouve son compte : ses marchands peuvent pénétrer et faire des affaires, grâce à la paix que ces princes savent faire régner dans des contrées difficiles à gouverner.

C'est pourquoi après une courte période d'administration directe, à la mort de Bocchus il, pendant laquelle des colonies de vétérans sont établies à Tingi, Zilis, Babba, Banasa, Octave revint au système du royaume allié. Il choisit un personnage fait pour ce rôle : Juba n, fils de Juba Ier, élevé à Rome dans l'entourage d'Auguste, où on l'a marié à Cléopâtre Séléné, elle-même fille de la grande Cléopâtre et d'Antoine. Très cultivé, parlant grec, latin, punique, c'est un type curieux de roi savant et protecteur des arts. Comme il ne peut imiter ses ancêtres en faisant la guerre, il consacre son temps et ses richesses à parcourir le pays, à écrire, et à collectionner les objets d'art. Ses œuvres sont perdues, on peut douter de leur valeur littéraire mais elles contenaient sans doute des renseignements sur le pays : il envoya des expéditions vers l'Atlas et vers les Iles Fortunées (Canaries).

Une partie des trésors qu'il a accumulés dans sa capitale de loi, rebaptisée Caesarea, en signe de soumission à Rome (Cherchell) a été conservée jusqu'à nous. Si Volubilis s'est révélée si riche, c'est sans doute dû au fait qu'il en avait fait une résidence royale.

L'indépendance de la Maurétanie n'est donc plus que nominale, et il n'y aurait pas lieu d'insister si, du fait de la paix, la prospérité économique et la protection d'un sou­verain esthète n'avaient abouti au développement des villes, à leur enrichissement.

  1. Une civilisation urbaine.

Dans tous les sites antiques fouillés actuellement au Maroc, la période de Juba il et de son fils et successeur Ptolémée apparaît comme une période de civilisation brillante.

A Sala des restes de splendides monuments préromains ont été mis au jour. Us ont été très endommagés.

Un temple très inspiré des édifices puniques borde l'agora (devenu plus tard le forum). Deux magnifiques statues masculines de marbre ont été retrouvées : un portrait idéalisé du souverain portant un diadème, et un torse dont la tête a disparu. Mais des fragments de sculpture sont d'une autre tradition, elle, africaine : une tête d'éléphant de schiste gris, dont la défense est en marbre blanc, traitée en relief, et une très curieuse petite tête féminine en stuc qui était peinte. La céramique italienne de tradition hellénique dite « campanienne » est abondante. Les monnaies des villes maurétaniennes et de Juba il abondent dans ces niveaux.

A Lixus à cette époque la ville punique est entourée d'un rempart fait d'énormes blocs soigneusement taillés, de style hellénistique. Un grand temple dont l'agencement n'est pas du tout romain, mais évoque les sanctuaires de Carthage, a été reconstruit au sommet de la ville sous Juba il.

Il est de plus en plus certain que Volubilis est une ville importante avant la conquête romaine : sous les édifices des 11e et me siècles de notre ère on découvre de nombreux restes de constructions de l'époque préromaine. La ville est administrée à la mode punique, et ce depuis le me siècle, par des suffètes. Banasa n'est pas une fondation romaine comme on pouvait le croire. Tamuda, près de Tétouan est une ville de cette époque qui a été abandonnée au moment de la conquête et n'a été réoccupée que plus tard. A Thamusida, à Rirha on a trouvé de la céramique campanienne, c'est-à-dire d'une époque antérieure à l'occupation romaine.

Histoire du Maroc -Michel Terrasse

  1. Un pays riche.histoire-du-maroc

Juba se soucie aussi de la prospérité matérielle de son royaume. Il fait installer dans une des îles d'Essaouira, appelées dès lors « îles Purpuraires », un centre de récolte d'une variété de murex, coquillage produisant la pourpre.

Les îles Purpuraires (du latin purpura, nom de la couleur pourpre) forment un archipel à quelques centaines de mètres du rivage de la ville d'Essaouira au Maroc.

L'archipel est constitué de deux îles et de minuscules îlots très proches de la côte. L'île principale s'appelle « île de Mogador », « îlot de Mogador » ou « Grande île », elle s'étend sur 30 hectares. La deuxième île, « l'île de pharaon » fait 400 m²1. 

 Au bas de Lixus de véritables usines traitent le poisson; on le sale ou bien on fabrique du «garum » condiment extrêmement recherché, fait pour les meilleures qualités avec des laitances de poissons macérées dans la saumure. La vente du poisson est une telle richesse que les monnaies de Lixus portent souvent au revers, comme celle de Gadès, un thon. Il exporte certainement aussi des bêtes fauves nécessaires aux jeux du cirque à Rome, de l'ivoire, les peaux de différents animaux, tous très nombreux dans ses forêts; ces dernières doivent être exploitées avec ardeur et dévastées : on en tire des tables d'un seul tenant dont le diamètre étonne les Romains. Strabon en parle comme d'un pays extrêmement riche, où la nature est généreuse. Les hommes, qui semblent encore peu nombreux, n'ont pas de peine à faire produire la terre: les céréales et la vigne ont des rendements extraordinaires (il est frappant de constater que les épis et les grappes figurent aussi fréquemment que les poissons au revers des monnaies de cette époque).

 Mais, dit-il, la plupart préfèrent encore une vie nomade. On a l'impression que la chasse et sans doute le ramassage gardent une grande importance. Bons cavaliers, armés de javelots et de coutelas, protégés par des boucliers de peau d'éléphant, les « Maurusiens » comme il les appelle, font parade de leurs vêtements et de leurs bijoux, soignent leur barbe et leurs cheveux. Ceci indique qu'en dehors des cités la vie traditionnelle continue.

Juba tire donc sa richesse d'un pays « neuf » qu'il exploite brutalement; l'agriculture bien que très productive y compte moins que l'exploitation d'une nature encore vierge. Il ne doit guère y avoir de champs qu'aux alentours des cités. Les marchands italiens affluent. C'est finalement cette richesse qui tente Caligula et c'est pour s'en emparer qu'il fait assassiner Ptolémée à Rome en 40 après J.-C.

Ainsi se termine une indépendance qui politiquement n'était qu'une fiction, mais qui du point de vue de la civilisation avait été une fusion réussie d'éléments grecs et puniques greffés sur un fonds libyque, ou berbère si l'on préfère.

Bien avant l'occupation romaine il existe des villes au Maghreb occidental. Et l'essen­tiel des influences civilisatrices est venu du bassin oriental de la Méditerranée, par l'inter­médiaire des Phéniciens.

LE FABULEUX PÉRIPLE D'HANNON


  1. histoire-du-marocLE FABULEUX PÉRIPLE D'HANNON

Il est bon de publier à nouveau ce texte d'interprétation si difficile. Si le début peut être admis, à partir de Cerné, on entre dans la fable.

« Il a plu aux Carthaginois de faire naviguer Hannon au delà des colonnes d'Hercule pour y fonder des villes lybo-phéniciennes. C'est pourquoi il accomplit ce voyage à la tête d'une flotte de soixante navires à cinquante rameurs emmenant avec lui trente mille hommes ou femmes, des vivres et des marchandises.

Quand nous eûmes dépassé les Colonnes d'Hercule, et après une navigation de deux jours, nous fondâmes une ville à laquelle nous donnâmes le nom de Thymaterion ; elle dominait une vaste plaine.

 De là nous prîmes vers l'Ouest et nous ralliâmes près du cap libyen de Soloeis couvert d'épaisses forêts. En ce lieu nous élevâmes un temple à Neptune et nous continuâmes ensuite notre voyage vers l'Est. Après une demi-journée nous parvînmes à un lac situé non loin de la mer et couvert de joncs élevés où paissaient un grand nombre d'éléphants et de bêtes féroces.

Nous dépassâmes ce lac dans une journée de course et nous peuplâmes de nouveaux colons les villes du littoral : Karikon, Gytte, Mélitta et Arambys.

De là nous entrâmes dans l’embou­chure du Lixus, grand fleuve qui vient de l'intérieur de la Libye. Les Lixites, peuplade nomade, faisaient paître leurs troupeaux sur le bord de ce fleuve. Nous établîmes des rapports d'amitié avec ce peuple au milieu duquel nous séjournâmes quelque temps.

Plus loin dans l'intérieur des terres se trouvent les Éthiopiens, peuple inhospitalier habitant une région remplie de bêtes sauvages et entrecoupée de hautes montagnes où le Lixus prend sa source; dit-on. Au milieu de ces montagnes vivent des hommes d'une structure particulière appelés Troglodytes.

Les Lixites prétendent qu'ils sont plus rapides à la course que les chevaux. Nous prîmes des interprètes chez les Lixites et nous longeâmes pendant douze jours, dans la direction du Sud, des côtes désertes; puis ensuite nous navigâmes pendant un jour vers l'Est; en cet endroit au fond d'un golfe, nous découvrîmes une petite île de cinq stades de circuit à laquelle nous donnâmes le nom de Cerné et où nous fondâmes une colonie… La durée de la traversée de Carthage aux Colonnes d'Hercule et de ce point à Cerné est la même.

De là, après avoir navigué à l’embouchure d'un grand fleuve appelé Chrétès, nous entrâmes dans un lac dans lequel se trouvaient trois îles plus grandes que Cerné. Nous les dépassâmes et après une journée de navigation, nous atteignîmes l'extrémité du lac, dominée par de hautes montagnes habitées par des hommes sauvages, couverts de peaux de bêtes féroces, qui à notre approche nous jetèrent des pierres et nous empêchèrent de débarquer.

En continuant notre navigation, nous atteignîmes un autre fleuve… fourmillant de crocodiles et d'hippopotames. De là nous revînmes sur nos pas et nous regagnâmes Cerné.

De là, nous navigâmes pendant douze jours du côté du Sud en longeant une côte habitée par des Éthiopiens qui prirent la fuite à notre vue. Les Lixites qui étaient avec nous ne comprenaient pas leur langage. Le dernier jour, nous débarquâmes au pied de hautes montagnes boisées. Les arbres étaient d'essences diverses et leur bois odoriférant.

Nous cotoyâmes ces montagnes pendant deux jours et nous atteignîmes un golfe immense dont les deux côtés étaient en plaine… Nous fîmes de l'eau et, après avoir côtoyé cette région pendant cinq jours nous entrâmes dans un grand golfe que les interprètes nous dirent s'appeler la corne du Couchant. Dans ce golfe était une île spacieuse; dans cette île un lac salé, renfermant une autre île. Nous y débarquâmes et pendant le jour nous n'y vîmes que des forêts; mais pen­dant la nuit, nous aperçûmes de grands feux et nous entendîmes un grand bruit de trompettes e: de cymbales, où se mêlaient de grandes clameurs. Alors la frayeur nous gagna et les prêtres nous conseillèrent d'abandonner l'île. »

http://www.pheniciens.com/persos/hannon.php

https://fr.wikipedia.org/wiki/Hannon_(navigateur)

http://www.persee.fr/doc/crai_0065-0536_1994_num_138_2_15385

Histoire du Maroc -M.Terrasse

  1. histoire-du-marocLE RÉCIT DE SCYLAX

Le récit de Scylax, taxé de faux, n'est pourtant pas moins vraisemblable que le périple de Hannon ; qu'on en juge :

« De Carthage aux Colonnes d'Hercule, dans d'excellentes conditions de navigation, on compte sept jours et sept nuits… »

« La traversée, le long de la côte, des Colonnes d'Hercule au cap d'Hermès, dure deux jours. Du cap d'Hermès au cap Soloeis, elle en dure trois; du cap Soloeis à Cerné elle dure sept jours. Toute cette traversée des colonnes d'Hercule à Cerné est donc de douze jours. Pour ce qui est au delà de Cerné, on ne peut y parvenir à cause des bas fonds, de la vase et des algues. Ces algues sont larges d'une palme, pointues par en haut et piquantes. Les commerçants sont phéniciens; quand ils arrivent à Cerné, ils amarrent leurs vaisseaux ronds et dressent des tentes dans l'île. Ils déchargent leur cargaison et la transportent à terre dans de petites embarcations. Il y a là des Éthiopiens avec qui ils font des échanges. Ils échangent leurs marchandises contre des peaux de cerfs, de lions et de léopards, contre des peaux ou des défenses d'éléphants, contre des peaux d'animaux domestiques. Les Éthiopiens se parent de tatouages et boivent dans des coupes d'ivoire. Leurs femmes se parent de colliers d'ivoire… Ces Éthiopiens sont les hommes les plus grands que nous connaissions; leur taille dépasse quatre coudées; certains même atteignent cinq coudées. Ils portent la barbe et ont de beaux cheveux… Ils sont bons cavaliers, lancent le javelot, et sont bons archers. Ils se servent aussi de traits durcis au feu. Les commer­çants phéniciens leur apportent de l'onguent, de la pierre d'Égypte, des poteries attiques, des congés (grands récipients). On vend ces poteries à la fête des congés. Ces Éthiopiens mangent de la viande et boivent du lait, ils font beaucoup de vin de leurs vignes que les Phéni­ciens exportent. Ils ont aussi une grande ville où vont les vaisseaux des marchands phéniciens. Certains prétendent que ces Éthiopiens s'étendent de là jusqu'en Égypte sans interruption, que cette mer est continue et que la Libye est une péninsule. »

  1. LE COMMERCE MUET DE L'OR

Les Carthaginois racontent encore ceci : il y a en Libye, au delà des Colonnes d'Hercule un pays qu'habitent des hommes. Lorsque les Carthaginois arrivent chez ces peuplades, ils déchargent leurs marchandises, les rangent le long du rivage, puis remontent à bord et allument des feux pour faire voir la fumée. Lorsque les indigènes voient la fumée, ils viennent sur le bord de la mer, placent de l'or vis à vis des marchandises et s'éloignent. Les Carthaginois débarquent alors et vont se rendre compte : si l'or leur semble égal au prix des marchandises, ils le prennent et s'en vont, sinon ils remontent à bord et attendent. Alors les indigènes reviennent et ajoutent de l'or à celui qu'ils ont mis jusqu'à ce qu'ils soient d'accord. Ni les uns ni les autres ne sont malhonnêtes : les Carthaginois ne touchent pas à l'or tant qu'il ne leur paraît pas payer leurs marchandises et les indigènes ne touchent pas aux marchandises avant que les Carthaginois n'aient pris l'or.

La periode Romaine

mauritanie tingitane

Histoire du Maroc -M.Terrasse

LA PÉRIODE ROMAINE

Au Maroc, comme partout, la civilisation romaine nous est mieux connue par l'archéo­logie que par les textes. Or depuis une quinzaine d'années on a fait des découvertes nombreuses qui ont apporté beaucoup de neuf.

Les méthodes de fouille et les préoccupations des archéologues ont évolué. On cher­chait surtout des œuvres d'art et des inscriptions ou des monnaies. L'étude de ia céramique, « fossile directeur » par excellence, a été très poussée et permet des datations sûres. L'on s'attache davantage à l'histoire des sites, par des méthodes stratigraphiques L'on cherche à connaître la civilisation sous tous ses aspects, matériels et psychologiques la reconstitution se fait à partir des restes, aussi humbles soient-ils, que le sol conserves

 On voyait trop la Tingitane à travers Volubilis, par la force des choses, puisque ce site fut pendant longtemps le seul largement dégagé. D'autres villes antiques ont été fouillées, et les résultats amènent souvent à corriger les appréciations antérieures.

  1. LA DOMINATION ROMAINE. CONDITIONS ET LIMITES
  2. L'occupation militaire.

La Maurétanie Tingitane n'est pas une province romaine comme les autres. La domi­nation de Rome y a des caractères particuliers : territorialement réduite, peu enracinée, elle semble avoir moins visé le pays en lui-même que la possibilité de fermer un espace vide entre l'Espagne et la Numidie qui étaient parmi les plus riches territoires soumis à Rome (Texte 1).

L'assassinat à Rome du roi de Maurétanie, Ptolémée, en 40 après J.-C. par Caligula, l’empereur fou, ne suffit pas à mettre dans la main de Rome son royaume. Il faut quatre ans d'une guerre très dure pour mater la révolte conduite par un affranchi du souverain, Aedemon. Il faut deux légions et de forts contingents de troupes auxiliaires pour en venir à bout.

Les villes ne soutiennent pas ce mouvement, au contraire. Volubilis par exemple envoie, sous le commandement d'un de ses magistrats, des troupes aider Rome. On comprend cette attitude si l'on remarque qu'Aedemon chercha appui auprès des tribus du Sud, éternellement prêtes aux razzias contre de riches cités. Les généraux romains doivent envoyer des colonnes à travers l'Atlas, jusqu'au Sahara, afin d'éliminer la menace qu'elles faisaient peser sur les communications romaines par leur incursion le long de la Moulouya jusqu'à la côte.

Il semble que malgré ses victoires sur les derniers rebelles, Rome préfère diviser ce vaste royaume de Ptolémée en deux provinces de part et d'autre de la Moulouya : à l'Est la Maurétanie Césarienne, du nom de sa capitale, loi Césarea, à l'Ouest la Maurétanie Tingitane du nom de Tingis (Tanger). C'est l’empereur Claude qui fixe le statut et les limites de cette dernière.

Par la suite la Tingitane est relativement calme. Nos sources ne mentionnent que quelques mouvements peu importants jusqu'à la fin du IIIe siècle, moment où se produit, comme dans tout l’empire romain, une crise sur laquelle nous reviendrons.

Les forces militaires chargées de la défense ont varié en importance du Ier au IIIe siècle. Les détachements sont d'importance numérique inférieure à celle des légions, et de recrutement différent : ils sont aux Ier et IIe siècles composés uniquement de provin­ciaux, illyriens, espagnols, gaulois, etc. On a compté de deux à cinq « ailes » de cavalerie et de six à neuf cohortes d'infanterie soit au total de 8 à 14 000 hommes. Le chiffre peut paraître faible, mais il est comparable aux effectifs de Numidie et d'Afrique proconsulaire, qui sont plus étendues.

Ces soldats sont stationnés dans des camps. On a retrouvé et fouillé en partie ceux de Tocolosida et d'Aïn Chkour près de Volubilis, et celui de Tamuda; il y en a un à Sala et plusieurs dans les environs de Tanger et de Lixus.

On connaît aussi au Sud de Rabat, à environ 12 kilomètres, une ligne fortifiée constituée par un fossé et un talus, renforcés de loin en loin par des tours de guet dont il ne subsiste que les emplacements. Cet ouvrage, appelé « seguiat el Faraoun », s'étend de la mer au confluent de l'oued Akreuch avec le Bou Regreg.

  1. Le problème du limes. Les rapports avec les Berbères.

La présence de ce « fossatum » de quelques kilomètres a fait longtemps espérer retrou­ver le « limes », c'est-à-dire une frontière comme celle qui existe vers le Hodna, en Algérie, sur des centaines de kilomètres.

Les recherches, faites avec les méthodes de prospection aérienne utilisées en Algérie, ont été négatives. Hormis le tronçon déjà connu, on n'a trouvé entre Sala et Volubilis aucun élément permettant de croire à l'existence d'un dispositif fortifié romain. Toutes les ruines qui ont été signalées comme romaines, sont berbères ou musulmanes et d'époque médiévale le plus souvent. Les restes très peu nombreux retrouvés à Annoceur, dans le Moyen Atlas, ne sont pas ceux d'un poste, mais proviennent de Volubilis.

A l'Est de Volubilis des recherches ont été menées pour trouver la liaison avec la Maurétanie Césarienne : on ne trouve aucun témoignage de la présence romaine; des nombreuses ruines de la région d'Oujda aucune n'est de construction romaine. Le premier poste romain de Césarienne est Numérus Syrorum, près de Lalla Marnia; il est tenu par des auxiliaires syriens, chameliers spécialisés dans les patrouilles au désert. Il n'y a donc pas de liaison permanente, aménagée entre les deux Maurétanies. Ces conclusions ont de quoi surprendre, mais ne semblent pas pouvoir être mises en doute.

Comment alors est assurée la sécurité de la province et de quelle manière se font les relations par voie terrestre avec la province voisine ? Entre Sala et Volubilis les obstacles ne semblent pas suffisants. Au contraire la configuration du terrain, les forêts, peuvent être aussi favorables aux attaquants qu'à la défense. On peut se demander si chaque cité n'assure pas sa défense : Sala avec son micro-limes, Volubilis entourée d'un rempart et protégée par des camps militaires, Lixus avec son rempart préromain. Mais ces remparts de ville n'ont pas une grande valeur défensive, et en général Rome ne fractionne pas les forces militaires; au contraire elle excelle à organiser de vastes dispositifs.

Une autre hypothèse peut être avancée sur la base des études faites sur le « limes » de Numidie. Il est démontré que ce n'est pas une frontière fortifiée linéaire, mais un dispositif profond, allant jusqu'à 60 kilomètres, et dont les pièces maîtresses sont des routes et des camps. La défense y est mobile, active. Le « fossatum » n'est que le dernier obstacle, continu, en arrière de môles défensifs échelonnés, eux-mêmes précédés d'avant- postes destinés à tâter l'ennemi. La province de Maurétanie Tingitane, peu étendue, mais disposant d'effectifs importants, et occupant une position stratégique particulière, entre l'Espagne et l'Afrique romaine (Africa et Numidie), contrôlant l'entrée de la Méditerranée, ne peut-elle être considérée dans son ensemble comme un « limes » ?

Quoi qu'il en soit il faut étudier les rapports avec les tribus berbères, voisines des cités occupées par Rome, mais hors de sa domination.

On connait à Volubilis treize inscriptions qui se réfèrent aux Baquates, seuls ou avec un autre « peuple ». Sauf une, ce sont des inscriptions qui commémorent des traités ou des renouvellements de traités, des « autels de paix ». Elles sont plus nombreuses pour le 111e siècle. La dernière date de 280. Elles nous font connaître neuf noms de princes indigènes. Certains se succèdent de père en fils, et ont adopté un nom romain, signe qu'on leur a accordé le droit de cité. L'épitaphe du fils de l'un d'entre eux a été retrouvée à Rome où il mourut à l'âge de quinze ans (Texte 2).

Ces princes « alliés » de Rome, en fait ses protégés, reçoivent d'autant plus d'avantages qu'ils sont soumis. Et ils le sont jusqu'à la date où s'arrête notre documentation. On ne peut les rendre responsables de l'évacuation de Volubilis.

Ces Baquates ne sauraient être assimilés aux Berrhouata. On retrouve plutôt leur nom chez les Boqoya du Rif. En effet ils occupent une zone au Sud et à l'Est de Volubilis, du Moyen Atlas à la Moulouya. Cette position fait comprendre l'importance du rôle qu'ils ont à jouer : ils gardent les communications avec la Césarienne. La basse Moulouya est menacée par les Bavares qui ont tenté d'absorber les Baquates au début du me siècle, mais Rome est intervenue pour empêcher ce regroupement. Déjà vers 170, les Baquates ont failli être absorbés par les Macénites, et Rome a rétabli « l'indépendance » de ses protégés. C'est vers ce moment qu'est construit le rempart de Volubilis, signe qu'une certaine menace plane alors.

A Banasa on a retrouvé une table de bronze portant la décision de Marc-Aurèle d'accorder le droit de cité à des notables d'une tribu voisine appelée Zegrense. A Sala on n'a rien retrouvé d'identique. Est-ce le hasard ou bien le fossatum rend-il moins nécessaires des accords avec les chefs des tribus voisines ? On peut aussi bien penser que les Autololes, redoutables selon Pline, refusent l'entente, ce qui a rendu nécessaire le fossé fortifié.

On est en droit de se demander si la bonne entente avec les Baquates et les Zegrenses n'a pas dispensé de la construction d'une ligne continue. Cependant sur toutes les frontières de l’empire la même diplomatie existe : Rome cherche à gagner certains chefs locaux et à s'en faire des auxiliaires dociles, des tampons entre elle et les tribus sauvages au-delà.

On pourrait dire que l'entente avec les chefs locaux continue la politique que Rome a eue auparavant envers les rois maurétaniens, qui jouaient déjà ce rôle.

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