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Elie Cohen—Hadria-Les Juifs francophones dans la vie intellectuelle et politique de la Tunisie entre les deux guerres

Les Juifs francophones dans la vie intellectuelle et politique de la Tunisie entre les deux guerres

Elie Cohen—Hadria

En occupant la Tunisie en 1881, la France a apporté avec elle sa langue, sa civilisation, et, de façon plus générale, sa culture. Comment, avec quelle ardeur pour certains, ou au contraire sous quelles réserves plus ou moins avouées pour d’autres, les Juifs tunisiens ont accueilli cet apport français? Quels ont été les espoirs — et les déceptions — de ceux, et ils furent nombreux, qui adoptèrent avec enthousiasme langue, culture et civilisation françaises? Quelle part personnelle active certains d’entre eux prirent aux manifestations publiques de cette culture: littérature, théâtre, conférences, journalisme, action politique, etc…? Quelles sont aujourd’hui, après vingt ans d’indépendance tunisienne, les conséquences de ces 75 ans d’influence française sur les Juifs de Tunisie, qu’ils soient restés dans le pays ou au contraire qu’ils aient émigré, la plupart en France ou en Israël? Il y a là un vaste sujet qui mériterait une étude approfondie. Je me propose ici seulement de rassembler quelques observations et remarques sur la seule période comprise entre les deux guerres, de 1919 à 1939, période qui a vu l’apogée de l’influence de la France sur les Juifs tunisiens. Cette période, je l’ai moi-même assez intensément vécue, comme témoin et à l’occasion comme acteur, ayant été mêlé à la vie juive et à la vie française, plus d’ailleurs, je l’avoue, à celle-ci qu’à celle-là. Encore est- il que cette période, il faudra la situer dans son contexte et essayer de définir les rapports entre les Juifs tunisiens et la France avant la conquête de 1881 — puis dans la première période du protectorat de 1881 à 1919; comme il faudra en conclusion dire brièvement quelles réactions nouvelles la montée de l’antisémitisme français, qui trouva son point culminant pendant l’occupation allemande — brève mais sévère—de novembre 42 à mai 43, provoqua parmi les Juifs de Tunisie, et particulièrement parmi ceux qui s’étaient jetés le plus avidement sur la culture française.

Avant 1881, les Juifs de Tunisie étaient dans leur immense majorité peu cultivés. Sans doute existait-il, tant à Tunis qu’à Djerba, de petits noyaux de savants rabbins. Sans doute également s’etait-il développé une littérature judéo-arabe (journaux quotidiens, traductions de romans, etc…), mais elle n’avait guère dépassé le niveau de la littérature populaire. Plus significatif était le développement, par l’intermédiaire des Grana, de la culture italienne. Encore faut-il distinguer les premiers Grana, ceux qui étaient venus d’Espagne dès le 16ème siècle, tout en conservant la fierté de leurs origines, s’étaient adaptés aux moeurs maghrébines; ils étaient dans leur majorité à peu près illettrés et ne parlaient que le judéo-arabe, même s’ils s’appelaient—j’en ai connu — Spinoza, Ossona, ou Toledano. Au contraire, ceux qui avaient plus longtemps transité par l’Italie, les ‘Livournais’ proprement dits, qui n’étaient arrivés en Tunisie qu’au 18ème ou même 19ème siècle, étaient, eux, profondément et même farouchement italiens, très patriotes, très militants dans les organisations italiennes, très attachés à leurs écoles italiennes. Et, par un effet de contagion fort compréhensible, ils avaient attiré à eux beaucoup de Juifs tunisiens, désireux de goûter à la civilisation occidentale. C’était par exemple une promotion sociale pour un bourgeois juif tunisien d’épouser une Gornia et de parler italien.

Mais l’attraction de la France allait rapidement se faire plus forte. Il y avait d’abord l’influence de l’Algérie voisine, où les Juifs étaient français depuis le décret Crémieux de 1870. Et puis l’Alliance Israélite avait ouvert des écoles. Dans ces écoles, l’enseignement de type moderne était donné en français. A cette date déjà, l’Alliance avait cessé d’être aussi universelle que son titre l’indiquait, et elle était devenue, par la force des choses, un organisme de propagande française qui recherchait plus ou moins consciemment l’assimilation.

On n’en veut pour preuve que l’effort tenace des dirigeants de l’Alliance pour substituer chez leurs jeunes élèves, à leurs prénoms bibliques des psénoms sentant davantage le français. Il serait amusant—et instructif—de consacrer une étude aux règles assez variées qui présidèrent ainsi à la francisation des prénoms juifs. Si l’anecdote est amusante, les tendances qu’elle révèle sont significatives. Non que l’Alliance renonçât à être israélite, mais ce qu’elle entendait conserver du judaïsme, c’était la religion sous sa forme la plus conservatrice et la plus traditionnelle, et le judaïsme qu’elle entendait maintenir était plus confessionnel que culturel. L’Alliance fut un succès que l’instauration du Protectorat français amplifia.

Les Juifs de Tunisie accueillirent l’arrivée des Français avec sympathie, enthousiasme même. Certes, ils n’avaient pas eu tellement à se plaindre de la domination arabe. Aucune comparaison possible avec l’atroce régime que connaissaient les Juifs d’Europe orientale. Mais ils se trouvaient néanmoins dans une situation diminuée et humiliante et aspiraient légitimement à être soumis à un régime moins arbitraire que celui du potentat turc qui portait le titre de Bey. Toutefois, dans les milieux conservateurs, on éprouvait quand même une certaine méfiance. Ne risquait-on pas, comme en Algérie, une francisation, et donc un certain abâtardissement des rites et des coutumes traditionnels?

Mais, au-delà de cette méfiance plus ou moins nettement éprouvée; ce qui, à partir de 1881, caractérise l’évolution des Juifs tunisiens, c’est la soif de savoir moderne—et, le savoir moderne, c’est la France. La France, au demeurant, est cette grande République dont les livres d’histoire idéalisaient la mission civilisatrice, et qui avait apporté au monde la liberté; cette liberté symbolisée par certains grands noms chers au judaïsme: l’Abbé Grégoire, Adolphe Crémieux, Emile Zola enfin, dont l’action courageuse, héroïque même, avait entraîné le peuple français tout entier à reconnaître l’innocence du Juif Dreyfus et à le réhabiliter.

Elie Cohen—Hadria-Les Juifs francophones dans la vie intellectuelle et politique de la Tunisie entre les deux guerres page 51

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