Epreuves et liberation


Les hésitations de l'administration- Epreuves et liberation. Jo. Tol

Les hésitations de l'administration

A l'enthousiasme spontané des Juifs, l'administration française répondait par la force d'inertie, s'abstenant de toute réponse — au-delà de remerciements du bout des lèvres et du conseil de modérer leur enthousiasme — comme le rapportait à Paris le délégué de l'Alliance dans une lettre du 13 septembre 1939 :

« Je suis allé voir à ce sujet M. Gayet, directeur du Cabinet Civil. Il m'a dit que le Général Noguès avait éprouvé une grande satisfaction devant l'esprit de sacrifice de nos coreligionnaires marocains : des milliers d'entre eux ont demandé à servir pendant la durée de la guerre, d'autres ont fait de larges dons pour la Défense nationale. M. Bonan et quelques amis ont réuni en deux jours 600.000 francs ; ils espèrent obtenir encore 400.000 francs. " La France, a ajouté M. Gayet, sait qu'elle peut compter sur ses protégés Israélites ; ce qu'il faudrait, pour le moment, c'est tempérer leurs manifestations bruyantes de loyalisme, afin de ménager certaines susceptibilités. Nous avons pour le moment assez d'hommes et d'argent, nous en demanderons plus tard… Beaucoup s'étonnent que nous n'ayons pas encore répondu aux demandes d'engagement, la question est ardue. Elle est étudiée avec le plus grand soin, dans l'intérêt même de ceux qui viennent à nous. Nous comptons créer des régiments spéciaux où les Israélites seraient enrôlés, suivant leurs aptitudes et leur résistance physique, régiments pour des opérations militaires et régiments pour des travaux publics, les uns et les autres se rapprochant plus des régiments français que des régiments indigènes. Vos coreligionnaires qui connaissent les langues pourront s'y rendre fort utiles. On les appellera des Régiments Etrangers, mais ils n'auront rien de commun avec ce qu'on appelle la Légion…

De fait, surprises et plutôt embarrassées par cet afflux inattendu de candidats, les autorités du protectorat étaient, pour la première fois, sérieusement confrontées à la nécessité d’envisager l’utilisation des Israélites marocains pour un service de guerre. Sérieusement, car la question s’était déjà posée la dernière année de la Première Guerre, en 1918. Paris avait alors suggéré à Lyautey – qui en avait immédiatement rejeté l’idée sans consulter la communauté juive ni même l’en informer, – la formation sur place et son envoi en Palestine d’une Légion de volontaires juifs. Pour la diplomatie française, il s’agissait, dans la perspective de la fondation du Foyer National Juif, de ne pas laisser à l’Angleterre l’exclusivité du soutien au mouvement sioniste. Une proposition hautement malvenue selon le Résident Général qui tempérait ainsi l’ardeur du ministre des Affaires Etrangères de l’époque, Stephen Pichon :

« Le recrutement de volontaires dans les mellahs y soulèverait un inutile émoi. Un tel appel serait mal compris et surtout mal interprété. Les Juifs ne manqueraient pas de dire que la France, épuisée, réduite à implorer leur concours était aux abois… Enfin, cet appel aux Israélites provoquerait un effet déplorable sur les Musulmans du Maroc qui méprisent le Juif et n’admettent pas qu’il puisse porter des armes… »

Chargé d’étudier cette question, le sociologue de Rabat, Robert Montagne, rendit un mois et demi après le déclenchement des hostilités, le 17 octobre 1939, un verdict favorable, amplement motivé. Il estimait que cette mobilisation bien menée, pourrait englober de 6000 à 8000 volontaires " de bonne qualité physique, intellectuelle et morale… qu’il semble de l’intérêt de la France d’accepter " .

Dans son rapport de 14 pages, intitulé : Etude sur l’utilisation à la guerre des Israélites marocains, il commençait par analyser les motivations des volontaires :

« Avant même que ne soit déclarée la guerre et dès qu’elle est apparue comme inévitable, des centaines et des milliers d’Israélites marocains ont offert de contribuer de leurs personnes à combattre l’Allemagne. Ils ont souscrit des engagements volontaires. Les engagés appartenaient non seulement au petit peuple, mais aussi à la bourgeoisie, aux classes instruites et fortunées. Leur geste enthousiaste avait un mérite particulier. C’est qu ’ils donnaient leur signature sans savoir ni où ni comment ils pouvaient être appelés à servir, et sans s’arrêter à la crainte, bien naturelle pour eux, de ce que leur fêle soit jugé sans bienveillance, et de ce que leur concours ne soit pas utilisé rationnellement.

Les jeunes générations israélites au Maroc, en comparant leur sort à celui de beaucoup de coreligionnaires dans d’autres pays, ressentent une certaine reconnaissance vis- à-vis de la France et du Maroc. Or, cette guerre détermine la France et le Maroc à mettre en ligne toutes leurs ressources dans le but de défendre leur existence. Les Israélites marocains ressentent le besoin de ne pas rester simples spectateurs.. .Par loyalisme à la France et au Maroc, et de honte d’être les seuls à ne pas combattre, ils s’engagent…Cette guerre est faite contre Hitler, responsable de la vague d’antijudaïsme qui déferle sur le monde. Hitler, pour les Juifs est l’incarnation des puissances infernales. Depuis dix ans, la haine qu’il a fait naître s’accumule dans les âmes juives. Aussi, dans le monde entier, les Juifs sentent le devoir de coopérer de toutes leurs forces, dans la lutte contre Hitler et l’hitlérisme… Cette dernière raison est ressentie confusément par tout le judaïsme marocain, mais seuls les Israélites les plus avisés en ont explicitement conscience… Seule une démonstration que les Israélites prennent leur large part dans les sacrifices imposés par la guerre pourra arrêter le développement de l’antijudaïsme… »

Autre motivation légitime, mais à ses yeux dangereuse dans le contexte marocain : la recherche de l’amélioration du statut social et politique. Déjà, dans son rapport au Quai d’Orsay du 11 octobre 1938, le Résident Noguès avait signalé « le désir d’Israélites de prendre volontairement du service, en cas de conflit, mais sans dissimuler l’espoir de se voir ensuite attribuer la nationalité française ».

A cela, Robert Montagne proposait une solution ?

« La plupart, sinon tous les Israélites marocains, ont l’espoir en démontrant leur loyalisme, d’obtenir une amélioration de leur statut politique. Certains espèrent même la nationalité française, comme cela s’est passé en 1871 pour les Juifs algériens, sans que ceux-ci aient fait le geste de patriotisme qu’eux-mêmes viennent de faire… Pour éviter cela, il faut que la France évite toute promesse explicite, et même tacite, de reconnaître plus tard le concours des Israélites par des améliorations de leur statut qui leur donneraient des avantages sur leurs compatriotes musulmans… »

Toutefois, il ne pouvait être question, en raison de l’ambiguïté de leur statut, d’une incorporation pure et simple des Juifs marocains dans l’armée française. N’étant pas Français, ils ne pouvaient être incorporés dans les unités métropolitaines. La survivance de leur condition canonique de dhimmis auxquels est interdit le port d’armes, ne préparait pas leurs compatriotes musulmans à accepter de servir à leurs côtés et encore moins sous leur commandement – car en moyenne plus instruits, les conscrits juifs accéderaient plus facilement aux grades d’officiers

« Sujets du sultan, les juifs peuvent difficilement être incorporés dans les unités métropolitaines, alors que même les Marocains musulmans n’y sont pas admis. Mais il n ’est pas possible pour autant, de les verser dans le corps des troupes indigènes, non point pour des raisons confessionnelles, mais parce que les différences de mentalité et de niveau d’instruction auraient immanquablement porté atteinte à la cohésion des unités ainsi constituées… »

Par contre, leur engagement (dans des unités spéciales) pourrait utilement contrebalancer les succès certains de la propagande allemande auprès des Musulmans, propagande qui risquait à la longue de réduire leur disponibilité à s’engager dans l’armée française.

« Si les Israélites servent et si leurs exploits sont connus, il se créera une véritable émulation… » Restait la solution paresseuse de les diriger vers la Légion Etrangère, mais sa mauvaise réputation, ne serait-ce qu’en raison du grand nombre d’Allemands dans ses rangs, en faisait " un épouvantail pour les Israélites marocains, jusqu’ici gens plus que paisibles… "

Pour Robert Montagne, il fallait donc sortir des sentiers battus et faire preuve d’audace et d’imagination :

« Les Israélites marocains sont dans une proportion très élevée, intelligents, adroits, observateurs, tenaces et instruits. Il est rare qu’ils ne parlent pas plusieurs langues. Ils ont de l’initiative et le goût du risque. La mise en œuvre de toutes leurs qualités, en même temps que leur instruction dans l’emploi des armes, en fera des combattants de premier ordre, plus utiles dans les formations légères et de petit effectif que dans les unités nombreuses et lourdes. Dans les unités légères, de petit effectif, spécialement préparées pour des coups de main et pour des missions qu’il est impossible de confier à des unités importantes, ils feront, croyons-nous, merveille… »

Joseph Toledano-Epreuves et liberation

Réduits, malgré eux, au seul rôle de spectateurs du conflit qui n’allait pas tarder à éclater, les membres de l’élite occidentalisée, grands lecteurs de la presse en français, pouvaient au moins se dire, en guise de consolation, que le ministre de la guerre en Angleterre, Hore Bellicha, était des leurs,  "dialna", un Juif descendant d’une grande famille de Mogador, installée depuis la seconde moitié du XIXème siècle dans le Royaume Uni. L’Avenir illustré félicitait le " jeune ministre de la guerre qui est apparenté à notre sympathique ami de Casablanca, Jack Cansino ", alors que Paris Soir vantait les qualités physiques et sportives, l’humour et l’activité prodigieuse de celui en qui beaucoup voient un futur Disraéli, c’est-à-dire un très grand Premier Ministre. Hore Bellicha avait rétabli la conscription obligatoire et entamé la reconstruction d’une armée qui pratiquement n’existait plus.

Aussi sa démission, début janvier 1940, fut-elle une grande déception pour tous ceux qui avaient rejeté l’esprit de Munich et plus spécialement, pour les Juifs du Maroc, sentimentalement attachés à sa personne… Le journal L’Echo du Maroc lui consacrait son grand titre, le 6 janvier, et écrivait que « le départ du jeune ministre libéral a été attribué à l’hostilité de certains généraux et des classes conservatrices du pays, sur la pression du premier ministre, Neville Chamberlain ».

Au moment de cette fracassante démission, visant à protester contre le manque de fermeté du gouvernement Chamberlain face à l’Allemagne, le journal L’Advenir Illustré rappelait de nouveau, dans sa livraison du 15 janvier 1940, ses attaches marocaines :

« La démission de Hore Belisha du cabinet Chamberlain a été l’occasion pour la presse d’évoquer les origines marocaines du ministre sortant. Cette famille, comme d’autres de la communauté séfarade d’Angleterre — les Afriat, Yuli, Guédalia, Cansino, Sebbag, Corcos — est originaire du Maroc qui fut, pendant le XIXème siècle, un centre important d’influence britannique. Toutes ces familles ont conservé l’amour du Maroc où elles ont encore des racines profondes et des liens familiaux. Le grand-père de l’ex-ministre était né à Mogador et ses affaires le mirent en relations avec l’Angleterre et l’obligerent finalement à s’y installer… »

Bien qu’écartés de la participation directe à une guerre dont pouvait dépendre leur propre survie, les Juifs marocains ne se sentaient pas moins, comme nous l’avons vu, en communion avec le reste de la population, française et musulmane. Le sultan, en parfait accord avec le Résident, avait en effet engagé sans réserve le pays dans le camp de la liberté contre la barbarie.

Les chefs nationalistes de la zone française, restés en majorité sourds aux appels de la propagande allemande et italienne, s’alignèrent sur la position du sultan, malgré les très sévères mesures prises par le Résidence contre leur presse et leurs chefs en 1937. Avant même le déclenchement des hostilités, le 23 août, ils avaient fait parvenir au Résident un message l'assurant que non seulement ils ne feraient rien pour gêner l’effort de guerre de la France, mais qu’ils étaient, de plus, disposés à lui apporter leur soutien. Ainsi, la propagande allemande n’avait pas réussi à altérer l'image de l’invincibilité de la France, ni à mettre en question sa capacité à défendre tant son propre territoire que son Empire colonial. Le général Noguès pouvait assurer Paris, le 11 septembre 1939, que le moral de la population musulmane était excellent tout en signalant chez elle le réveil d’un antisémitisme rampant. Plusieurs milliers de tirailleurs marocains, mobilisés après la crise tchécoslovaque, commencèrent à être envoyés en France, au lendemain de la déclaration de guerre.

Un alignement qui n’allait pas de soi quand on connaît le succès de la propagande hitlérienne dans le reste du monde musulman. Et pour ne pas aller aussi loin, sa solide implantation dans la zone espagnole du Maroc, sous la double influence du franquisme et du Mufti de Jérusalem. Le plus influent des chefs nationalistes de Tétouan, Abbelhaq Torrès, n’envisageait- îl pas favorablement le remplacement de la France par l’Allemagne pour protéger et mener le Maroc vers l’indépendance ? Il écrivait dans son : journal El Hurria, daté du 1er août 1939 :

Dans le cas où le peuple marocain serait considéré, contre son gré, comme une quantité négligeable et non capable de se diriger, c’est à l’Allemagne, et à défaut, à l'Espagne, que serait confiée la mission de guider et d’aider le Maroc. Cette mission serait menée à bonne fin par 1’Allemagne et servirait nos desseins… »

Joseph Toledano-Epreuves et liberation-les juifs du Maroc pendant la seconde guerre modiale-page 69-71

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