Madinat fes


Le Mellah de Fès

Le Mellah de Fès

Cliché des années 1950 avec au premier plan le cimetière et au fond à gauche le Palais royal

Le Mellah de Fès

merci de votre intérêt pour mon blog. 

Vous pouvez poster des articles sur votre site en mentionnant  leur origine. Le but de mon blog est de diffuser des informations sur Fès, donc aucun problème pour qu'elles soient reprises.

Bien cordialement

Georges MICHEL

Les juifs à Fès

À l’arrivée de Moulay Idriss, plusieurs familles juives se trouvaient déjà, dit-on, installées à Zouagha, à l’emplacement où devait naître la ville de Fès. Fès et sa création

Après la construction de la ville, les Juifs s’y installent en même temps que les Musulmans. Ils occupent divers quartiers dont Ezensfor où se trouvait le cimetière israélite intra-muros à côté de Bab el-Guissa, le quartier de Blida où existe encore la rue Sefer (en hébreu : rouleau de loi), Dribet Zniara, Zniquet Hzama, Fondouk el Youdi (quartier où se trouve actuellement l’hôtel Palais Jamaï), Kssibet Es Schems, à Boujeloud, Talaâ, Fondouk Delora.

Le Mellah

Le quartier appelé Mellah était à l’origine de la fondation de Fès-Jdid en 1276, le quartier destiné à la garde des archers syriens. Il était appelé Himç. Autour du nom « Mellah »

Tout le monde est d’accord pour dire que c’est le Himç, après la dissolution de la garde (1325 J.-C.) qui servit d’asile aux Juifs chassés de leur quartier du Fondouk el-Youdi, en médina de Fès ; on remarque que cet asile est proche du palais du sultan à Fès-Jdid. Ce sera le cas de la plupart des mellah, mais la protection espérée du fait de cette proximité sera le plus souvent illusoire : les juifs de Fès récemment installés furent massacrés, dans le mellah, en 1465, lors d’émeutes déclenchées pour des motifs incertains. Plus près de nous, en 1912, la proximité du palais n’empêcha point le pillage du mellah par les askris révoltés.

024-vue-aerienne

Au premier plan le Palais du Sultan, au fond en demi-lune, le mellah. En haut, à droite, la place du Commerce.

Quelle est la date d’installation de la population juive au mellah ? Il existe différentes hypothèses selon les auteurs.

Un repère stable : le premier titre de propriété ne date que de 1438, mais on admet généralement que l’installation est plus ancienne, tout en étant postérieure à 1325.

Robert Assaraf pense que les Juifs de Fès ont pu continuer à mener une existence paisible tout au long du XIVème siècle. La petite communauté juive a été renforcée, à partir de 1391, par l’arrivée de réfugiés juifs espagnols fuyant le déclenchement de violentes émeutes anti-juives en Espagne chrétienne.

Par contre la situation des juifs fassis se dégrade considérablement sous le règne du dernier souverain mérinide, Abdel Haqq (1421-1465) : en 1439, la rumeur court que l’on a trouvé, dans plusieurs mosquées et médersas, des outres de vin qui ont été intentionnellement déposées par des juifs dans ces lieux de culte afin de les profaner. Une émeute anti-juive aurait alors éclaté. Pour assurer, à l’avenir, la sécurité de la communauté juive, Abdel Haqq aurait décidé de transférer celle-ci à Fès-Jdid, « dans un quartier édifié sur un emplacement appelé Malah dans la topographie locale » (Roger Le Tourneau) … et déserté par ses anciens habitants, les archers syriens, depuis plus de cent ans … sans avoir été squatté ?

Bressolette pense que l’installation à Fès-Jdid s’est faite progressivement à partir de 1325, quand le Himç fut disponible.

Gaudefroy-Desmombynes a du mal à donner une date précise : la milice chrétienne était encore à Fès-Jdid jusque vers 1350/1360. « Plus tard, les sultans affaiblis renoncent à protéger leurs Juifs dans la vieille ville de Fès et les installent à « el-melah »; mais je suis incapable de fixer, même vaguement, la date de cet événement, dont la réalité ne m’est attestée que par un texte de la seconde moitié du XVème siècle. En 1464-1465, un Juif ayant maltraité une femme musulmane à Fès l’ancienne, les habitants conduits par le khatib de la mosquée d’el-Qarawiyin marchent sur Fas el-Jdid, se ruent sur le quartier des Juifs, les tuent, les pillent, prennent leurs biens et se les partagent, le sultan étant absent de la ville ».

Les écrits des anciens auteurs donnent des repères peu précis. Maimonide au début du XIVème siècle aurait séjourné à Dar el-Magana  (dans le Talâa Kbira) preuve qu’à cette époque les Juifs vivaient en Médina, plus ou moins mêlés aux Musulmans.

Léon l’Africain et Marmol attestent de la présence de Juifs dans le mellah de Fès-Jdid au début du XVIème siècle. Léon l’Africain (vers 1516) connaît bien le quartier juif de la ville neuve de Fès et indique nettement qu’il n’a pas été installé à l’époque de la fondation de la ville par Abou Ya’qoub Youssef, renseignement qui concorde avec celui d’El-‘Omari. Mais Léon l’Africain semble ignorer le mot « mellah ».

Léon l’Africain donne une description de Fès-Jdid, à une époque où les traditions concernant sa fondation étaient encore vivantes. Il parle de trois parties : le palais, la cité proprement dite avec des grandes étables pour les chevaux et des boutiques de toutes sortes de marchands et d’artisans, et la troisième partie pour « le logis des gardes du corps de sa majesté ». Il dira plus loin que cette partie abritant anciennement les archers est habitée par les juifs « pour raison que les rois de notre temps ont cassé cette garde. Car ils -les juifs- demeuroient premièrement à l’ancienne cité mais la mort d’un roy n’était pas plus tôt divulguée, qu’ils étaient par les Mores incontinent saccagés. Or pour remédier il falut que les roys les fissent déloger de Fez l’ancienne pour venir résider en la neuve ..

On peut donc conclure que la population juive de Fès el-Bali s’installe ou est installée à Fès-Jdid entre 1350 et 1450. Cette transplantation a probablement été progressive et certainement dans des conditions souvent peu favorables puisqu’un certain nombre de Juifs préférèrent se convertir à l’Islam que de quitter leur quartier en médina. C’est ce qui explique d’ailleurs que des familles de Musulmans fasi portent des patronymes spécifiquement hébraïques.

Le professeur Hirschberg, cité par Omar Lakhdar, a fait remarquer, dans une lettre en judéo-arabe datée de 1541 que pour la première fois le quartier juif de Fès est appelé Mellah. (lire + haut, en 1516 Léon l’Africain n’utilise pas le mot de mellah pour parler du quartier juif)

Ensuite, on retrouve ce terme dans un texte hébraïque daté de 1552. Dans les actes rabbiniques, les Takanot de Fès, le nom n’apparaît que rarement et seulement à partir de 1590. Il semble ainsi que des Juifs de langue arabe se soient, les premiers, servis du nom Mellah pour désigner les autres quartiers juifs du Maroc. Plus tard, les Musulmans, à leur tour, utilisèrent ce mot et dans le même sens, mais après les Juifs. Enfin les Européens semblent avoir ignoré cette appellation jusqu’au début du XIXème siècle selon Lakhdar. Les Espagnols utilisaient « Juderia », les Français « Juderie » ou « Juiverie » pour évoquer les mellahs du Maroc ou les quartiers juifs d’autres villes.

Robert Assaraf écrit que ce quartier juif spécifique de Fès-Jdid, connu sous le nom de « mellah », fut le premier à être institué au Maroc, dont toutes les villes, à l’exception de Tanger et de Safi, se dotèrent progressivement par la suite d’un espace territorial réservé aux seuls juifs.

« Il s’agissait là d’une initiative lourde de conséquences qui érigeait au rang de pratique normative, ce qui avait été jusque-là un simple usage. Le statut de la dhimma ne stipulait pas une ségrégation géographique entre musulmans et dhimmis. Toutefois au Maghreb comme au Machrek, les dhimmis avaient eu tendance à se regrouper dans des quartiers spécifiques édifiés autour de leurs bâtiments cultuels. Il s’agissait, en aucun cas , d’une obligation. À Fès , au début du XVème siècle, les juifs continuaient à vivre majoritairement en médina.

« Dans le cas de Fès, on peut penser que la ferveur engendrée par la redécouverte, en 1438, des restes d’Idriss Il, le fondateur de la cité, avaient eu pour conséquence de favoriser le retour à un Islam intransigeant. Un climat favorable à la ségrégation entre musulmans et non-musulmans aurait été ainsi créé, qui trouva son aboutissement dans l’institution, en 1439, du mellah.

La décision du sultan mérinide Abd el-Haqq était au départ liée à des considérations sécuritaires pour protéger les juifs des accès de colère de la population fassie  qui focalisait souvent son mécontentement contre les juifs.

Mais il est possible d’estimer que plus qu’une volonté de protéger les juifs, il s’agissait d’une réforme en profondeur de la société musulmane, conviée à rejeter de son sein tous les éléments non musulmans. Pour les juifs fassis, l’obligation qui leur était faite de résider désormais à Fès-Jdid constituait indéniablement un châtiment auquel nombre d’entre eux s’efforcèrent d’échapper en se convertissant, en hâte, à l’Islam. C’était le seul moyen pour eux de ne pas perdre les immeubles et boutiques dont ils étaient propriétaires en médina et qu’ils se voyaient contraints de liquider à perte, s’ils demeuraient fidèles au judaïsme. De plus, de nombreux négociants et artisans redoutaient de perdre leur clientèle habituelle. Celle-ci hésiterait à se rendre dans le mellah, jugé trop loin de Fès el-Bali ».

Le mellah de Fès fut le premier du Maroc ; les Juifs de Marrakech furent déplacés, à partir de 1557, dans un quartier entouré de murailles qui devait porter plus tard le nom de mellah, et où vivaient d’ailleurs quelques chrétiens ainsi que les émissaires européens de passage dans la ville. Peu à peu toutes les villes du Maroc eurent leur mellah, sauf Tanger et Safi, et selon le contexte socio-politique et religieux, les murailles protectrices ressemblaient davantage aux murs d’une prison.

014-vue-de-dar-mahres-1

Vue du mellah depuis la colline de Dar Mahrès, vers 1920

La vie au Mellah

La vie des Juifs du Mellah de Fès, de 1450 environ jusqu’au début des années 1900, fut marquée par de malheureux événements (famines, épidémies, massacres, pillages, expulsions, impôts accablants), suivis et répétés qui provoquaient des conversions forcées. Ces conversions de nature économique prévalente ne furent pas sans poser des problèmes au sein de l’Islam fasi et furent suivies parfois de mesures discriminatoires frappant les récents convertis.

Tout changement de régime pouvait être pour eux un malheur certain : la mort d’un Sultan entraînait souvent des désordres suivis d’hostilité dont les Juifs devaient être les premières victimes.

Une première période de famine en 1558, une deuxième en 1614 et une troisième en 1737-1738, décimèrent une grande partie de la population juive de Fès. Le rabbin Samuel Aben Danan rapporte qu’au cours de l’année 1738, la famine suivie d’une épidémie de peste ravagea le Mellah dont un quartier appelé « El Aarosa » (qui devait se situer en dehors de la muraille) fut entièrement anéanti.

En 1790, sous le règne de Moulay el Yazid, les Juifs du Mellah furent transférés à la Kasba des Cherarda pour que puissent être installées à leur place les tribus des Aït Yomor et des Oudaïas venues de Meknès. Les nouveaux venus construisirent une mosquée à l’emplacement de l’ancienne synagogue. À la suite d’un incendie qui ravagea leur nouveau campement, les Juifs implorèrent le Sultan pour le décider à les autoriser à retourner au Mellah. En 1792, le Sultan Moulay Slimane qui avait succédé à Moulay el Yazid ordonna le retour des Juifs dans le Mellah et le transfert de la mosquée à l’emplacement de laquelle les Juifs construisent une maison qui porte le nom de Dar el Jama.

Sous le règne de Moulay Hassan, la situation des Juifs du Maroc s’est beaucoup améliorée. Des relations très amicales, commerciales et sociales, se nouèrent entre Musulmans et Israélites. Ces derniers qui occupaient des positions importantes dans le commerce et l’artisanat, donnèrent un nouvel essor à l’économie du Maroc.

Jusqu’en 1912 le Mellah est enserré dans une enceinte inextensible et dans un espace très réduit qui expliquent l’architecture particulière du quartier avec des maisons élevées à deux étages, des rues très étroites et une densité de population extrêmement élevée (près du double de celle du quartier voisin de Moulay Abdallah à Fès-Jdid). Au début du XX ème siècle la population du Mellah est d’environ 8 000 personnes ( chiffre donné par l’Alliance Israélite Universelle et cité par Eugène Aubin dans son livre « Le Maroc d’aujourd’hui ») avec une densité d’une vingtaine de personnes par maison.

076-a-rue-gadia-1

Bien que d’origines différentes : juifs établis à Fès depuis sa fondation, berbères judaïsés, juifs venus d’Espagne au moment de la Reconquista, juifs du Sous ou du Tadla arrivés à Fès sous Moulay Ismaïl ou Moulay Rechid, la communauté juive au début 1900 formait un groupe homogène, lié par une longue et étroite cohabitation imposée, des événements malheureux traversés ensemble et des intérêts communs.

Le Mellah sous l’autorité du Gouverneur de Fès-Jdid, fonctionnaire musulman, bénéficiait d’une large autonomie et avait une organisation propre.
Le conseil de communauté, composé de trois rabbins et quatre laïques avait en charge tous les intérêts matériels et moraux de la communauté : travaux d’édilité, répartition des taxes, questions religieuses pour leur aspect temporel. La communauté avait et gérait ses ressources provenant des offrandes, des produits des fondations pieuses, des revenus des quartiers ; ces fonds servaient à des oeuvres de bienfaisance, maison d’accueil. L’ordre public était assuré par un fonctionnaire juif « Cheikh-el-Ihoud » ou « Cheikh des Juifs » dont la nomination était soumise à l’approbation du Maghzen. La police était constituée de 4 à 5 agents du Pacha qui étaient en même temps gardiens de l’unique porte d’entrée du Mellah, fermée à clé à la tombée de la nuit. La clé était confiée à un Juif qui devait ouvrir la porte à l’aube à l’arrivée des policiers musulmans.
Enfin le tribunal rabbinique réglait tous les conflits entre israélites, le tribunal du Pacha n’intervenait que si les rabbins ne parvenaient pas à trouver un accord entre les plaignants. Par contre les contestations entre Juifs et Musulmans étaient réglées par les tribunaux musulmans. En matière pénale les Juifs relevaient du Pacha.

La communauté juive bénéficiait d’une grande indépendance … à l’intérieur du Mellah, son autonomie était beaucoup plus restreinte quand ses ressortissants en sortaient et qu’ils participaient à la vie générale de la ville de Fès !

La place du Juif dans la cité a rapidement évolué après la signature du traité de protectorat en mars 1912.

005-a-cimetiere-juif-1

Cliché de 1915 environ

Quelques livres (déjà mentionnés dans l’article autour du nom Mellah) :

Abitbol Michel : Le passé d’une discorde, juifs et arabes depuis le VII siècle
Assaraf Robert : Une certaine histoire des juifs du Maroc
Assaraf Robert : Eléments de l’histoire des juifs de Fès
Bénech José : Essai d’explication d’un mellah
Henri Bressolette, Jean Delarozière « Fès-Jdid , de sa fondation en 1276 au milieu du XX ème siècle » Hespéris Tamuda
Gaillard Henri : Une ville de l’Islam: Fès
Gaudefroy-Demombynes : Marocain mellah
Goulven J. : Les mellahs de Rabat-Salé
Kenbib Mohammed : Juifs et musulmans au Maroc
Lévy Armand : Il était une fois les juifs marocains.
Le Tourneau Roger : Fès avant le protectorat
Saisset Pascale : Heures juives du Maroc
Toledano Joseph : Le temps du Mellah
Zafrani Haïm : Deux mille ans de vie juive au Maroc
Zafrani Haïm : Juifs d’Andalousie et du maghreb
Zafrani Haïm : Le judaïsme maghrébin
Zafrani Haïm : Les juifs du Maroc, vie sociale, économique et religieuse.

Le cimetière juif de Fès

Le cimetière juif de Fès

.

Cliché à la une : Un coin du Mellah avec le cimetière juif, vers 1915 ( éditions Haïm  David Séréro).

Situé au sud du Mellah, ce cimetière date de la fin du XIX ème siècle. La photographie ci-dessous, anonyme et non datée  nous montre un cimetière encore peu peuplé et dont la partie orientale n’a été, pendant longtemps, qu’un simple terrain vague qui servait aux jeux des jeunes du Mellah. (Elle ressemble au cliché à la une et pourrait dater du début des années 1920, les tombes sont un peu plus nombreuses et mieux entretenues).

005-c-cimetiere-israelite

L’ancien et premier cimetière juif était situé, un peu plus à l’ouest, à quelques centaines de mètres de là, près de la porte de Bab Lamer, à peu près à l’emplacement de l’entrée actuelle de l’esplanade qui mène à la porte monumentale du Palais royal.

Établi sur un terrain donné par Lalla Mina, fille du sultan, ce cimetière était la propriété de la communauté juive depuis l’année 1500 environ et les rabbins venus d’Espagne y étaient enterrés.

En 1877 le Sultan Moulay Hassan exige que la communauté juive déterre ses morts car il désire construire des bâtiments pour agrandir son palais.

À la réception de cette injonction, les dirigeants de la Communauté et le Grand Rabbin entament des démarches auprès du Sultan et alertent les représentants des puissances européennes pour garder leur cimetière,  avec apparemment un succès temporaire.

Mais après cette tentative avortée de 1877, le Sultan expropria définitivement le cimetière juif de Fès en 1888, pour les besoins d’agrandissement de son palais.

Il semble qu’il avait déjà récupéré trois ans avant la partie la plus ancienne du cimetière, mais jugeant ce terrain insuffisant, le Sultan envoie le premier jour du mois de nîsan (entre mars et avril) 1888 la garde impériale pour exhumer les corps des défunts. Chaque famille se précipite alors pour récupérer les ossements de leurs parents et de leurs proches, afin de leur donner une sépulture ailleurs : « un marécage plein d’eau » fut assigné par les autorités comme nouveau cimetière en échange de l’ancien. C’est l’origine du cimetière actuel de la communauté juive de Fès.

005-d-cimetiere-israelite

Cette photographie est une photo du Service Photographique du Gouvernement Général de l’Algérie (tampon en relief au recto et au verso tampon encreur de l’Office du Gouvernement Général de l’Algérie 10, rue des Pyramides Paris 1er arrondissement). Photographie non datée, mais probablement avant 1920 environ, car identique à celle du Cdt Laribe).

Voici le texte d’Alfred Bel, accompagnant la même photo dans le livre « Le Maroc    pittoresque Fès-Meknès-et-Région ». Album de Photographies du Commandant Laribe. Préface et notices de Monsieur Reveillaud, Chef des Services Municipaux à Meknès et Monsieur Alfred Bel, Directeur des Médersas de Tlemcen
 :

Au sud du quartier juif, en face du camp de Dar-Mahrèz sur la pente descendant vers l’Oued Zitoun, se répandent les blancs monuments funéraires du Cimetière Juif, en dehors des anciens remparts Mérinides, dont on aperçoit à droite d’imposants vestiges.

C’est dans ce champ des morts que sont enterrés les Israélites de Fès depuis que le souverain Mérinide Yacoub ben Abdelhaqq à la fin de notre XIII° siècle, fit construire le quartier Juif ou Mellah sur l’emplacement qu’il occupe aujourd’hui.

Les monuments que l’on voit ici sont en pierre grossièrement taillée et blanchie à la chaux. Ils ont la lourdeur et rappellent même vaguement la forme demi-cylindrique sur socle cubique allongé, de certaines pierres funéraires des Romains. Mais si l’on voulait chercher dans le pays même des origines à ces formes, on trouverait peut-être en très grossier et très alourdi le souvenir de ces pierres prismatiques élégantes et allongées , que les musulmans de Fès comme ceux de Tlemcen au XIV° XV° siècles après J.-C. plaçaient autrefois sur la tombe de leurs morts et que les Fasis nomment encore Mabriya. Les lourds blocs massifs de pierre ou de marbre du cimetière Juif de Tlemcen, bien que n’ayant pas tout à fait la forme de ceux de Fès, ne sont pas sans analogie avec ceux-ci.

On remarquera que le commentaire d’Alfred Bel semble ignorer l’existence d’un premier cimetière : 
« C’est dans ce champ des morts que sont enterrés les Israélites de Fès depuis que le souverain Merinide Yacoub ben Abdelhaqq à la fin de notre XIII° siècle … ».

Il existe un autre cimetière  juif où juifs et chrétiens étaient enterrés.

Dans Description de la ville de Fès  Michaux-Bellaire en 1906 écrit :
« Jusque-là (1902) – date à laquelle le cimetière international fut créé et où seront inhumés les européens-, les chrétiens qui mouraient à Fès étaient enterrés à  » Ed Dhar El Mheraz » (la colline du mortier, pièce d’artillerie), au cimetière établi à cet endroit pour recevoir les Juifs morts hors de la ville et que les coutumes musulmanes, qui interdisent l’introduction d’un cadavre dans une ville, ne permettent pas d’enterrer au cimetière juif placé à l’intérieur des portes de Fès Ed Djedid »

Roger Letourneau dans Fès avant le protectorat mentionne aussi ce cimetière juif mais sans préciser qu’il servait aussi aux chrétiens :

« À noter que, si un juif mourait en dehors de la ville, son cadavre ne pouvait y être introduit ; transgresser cette règle, c’était exposer la ville aux pires calamités (cette coutume vaut aussi pour la Médina et, selon M. Bensimhon, pour les communautés israélites d’Europe Centrale). Les juifs morts dans ces conditions étaient donc enterrés dans un cimetière spécial, situé sur la colline de Dahar Mahrès, face au mellah. » (Chapitre VIII Les moeurs du Mellah, la mort)

Lors de mon séjour à Fès, en mai 2016, j’ai découvert, grâce à Elie Devico, ce cimetière … devant lequel j’étais passé plusieurs fois sans le savoir : en effet il est situé sur la colline de Dahar Mahrès, en face du Mellah et au pied du récent Hôtel Sahrai ! Il reste une douzaine de tombes qui ne sont plus entretenues aussi régulièrement que dans les années 1950.

img_4665

Tombes et en arrière-plan l’hôtel Sahraj

img_4664

Tombes

img_4675

Tombes et vue sur le Mellah, en arrière-plan

Isaac Niddam, Naïb du Mellah de Fès

Isaac Niddam, Naïb du Mellah de Fès

Le titre complet de cet article, non signé, de la Revue de l’Afrique du Nord illustrée, du 14 mars 1931, est :  Isaac Niddam, Naïb du Mellah et rénovateur du cimetière israélite de Fès. Un homme vivant dans le royaume des morts.

Le cimetière ! Le seul énoncé de ce nom provoque chez ceux qui l’entendent un sentiment de crainte superstitieuse ou de tristesse.

Alors que chez nous, ce mot évoque une chose lugubre, un lieu où il est convenu d’observer l’attitude la plus recueillie, chez les musulmans au contraire le cimetière est l’endroit où les femmes indigènes aiment se retrouver, à causer. Autour des tombes que le soleil dore de sa grande lumière, elles vont et viennent, rencontrent leurs amies ou parentes, s’entretiennent de leurs joies et de leurs peines. Et pourquoi, disent-elles, le bruit de nos voix serait-il un manque d’égard vis-à-vis de ceux qui dorment là.

Pour 60 années que tu as à vivre sur terre, disait un musulman, combien de siècles as-tu à passer dessous ? Et il ajoutait avec cette philosophie orientale qui donne à sa vie sa valeur vraie : c’est pourquoi il te faudra choisir avec beaucoup de circonspection ta demeure dernière.

Le cimetière israélite, quoique d’aspect moins accueillant, n’offre pas cependant un cadre trop triste, surtout si le hasard vous conduit vers celui de Fès.

Il y a quelques années à peine, on n’osait pas entrer au cimetière israélite . Ce lieu était strictement fermé aux étrangers et ne s’ouvrait que pour les enterrements ou les jours consacrés à la visite des morts, soit lundi et jeudi matin. Les initiés se rendaient au derb El-Biro et, à travers les larges grillages, voyaient le spectacle de la route de Taza et celui d’un coin désolé : le cimetière israélite.

Tombes éparses au hasard du caprice des familles, la plupart de ces tombes mal entretenues, des herbes folles envahissant l’intervalle des sépultures, les couvrant presque, ainsi que les espaces libres, un ensemble chaotique par le fait de la configuration accidentée du terrain ayant des niveaux très différents ; voilà l’aspect général du cimetière israélite d’il y a quelques années. (Le cliché en une illustre bien cette situation, vers 1915).

Mais un homme fut frappé de cet état de choses et voulut y porter remède : ce fut M. Isaac Niddam, notable de la Communauté Israélite et Naïb du Mellah. Homme d’une douce physionomie, d’une bienveillance presque biblique, d’un esprit d’initiative et de suite remarquable ; jouissant du rare privilège d’avoir à la fois la confiance de ses administrés et de ses chefs, M. Niddam entreprit la tâche difficile et paraissant au dessus des moyens d’un seul homme de donner au cimetière israélite du Mellah un aspect propre et ordonné.

Avec une patience et un courage dignes d’éloges, il fit, pendant des années et plusieurs fois par semaine, la tournée des commerçants et notables de la Communauté, leur demandant une contribution personnelle et bénévole en faveur de la réalisation de cette œuvre religieuse et sociale. Et chacun, devant la foi et l’énergie de cet homme remarquable, répondait généreusement à l’appel, suivant ses moyens. C’est ainsi, que M. Niddam constitua la caisse spéciale qu’il administre avec prudence et intégrité. C’est avec ces moyens qu’il s’attaqua à la tâche envisagée.

Les herbes et autres plantes parasites furent rapidement arrachées. Les tombes apparurent plus nettes et leurs groupes plus pittoresques. Les sentiers devinrent plus praticables pour les familles en visite dans ces lieux sacrés. Grâce à sa douce énergie et à ses conseils persuasifs, les tombes furent élevées avec plus d’ordre et un alignement plus logique.

Restait la question la plus importante du nivellement du cimetière ; pendant des mois, des tombereaux de terre furent transportés d’un côté ou de l’autre; des plate-formes furent constituées, un mur fut même élevé pour soutenir ces plate-formes et empêcher des glissements de terrain éventuels.

005-b-cimetiere

Le cimetière juif au début des années 30

Auparavant, les Israélites indisposés ou malades, étouffant dans les étroits logements du Mellah, se rendaient ou étaient transportés au cimetière auprès de la tombe vénérée du Grand Rabbin Haïm Cohen, le plus Saint personnage de la contrée ; installés sous des tentes, les malades bénéficiaient du grand air, de la paix et de la bénédiction de ces lieux ; généralement, la guérison s’en suivait. Mais les parents, qui assistaient les malades, étaient mal à leur aise et risquaient d’éprouver à leur tour fatigues ou maladies. M. Niddam remarqua cette situation ; il construisit immédiatement une vaste et confortable salle dans laquelle, depuis plusieurs mois, les malades et leurs parents trouvent les mêmes avantages qu’avant, avec plus de confort et de sécurité.

Grâce à ses efforts, le cimetière israélite du Mellah de Fès peut être proposé en exemple aux autres champs de repos du Maroc par son ordonnance et sa propreté.

Autour du nom « Mellah »- , madinat Fas Fès éternelle et mystérieuse

Autour du nom « Mellah »

Photographie aérienne 1926 : Le Mellah et Fès-Jdid. Au premier plan jardins et pépinières.
Le quartier juif des villes marocaines est appelé « Mellah », on pourrait même dire          était appelé car il ne reste plus de quartier juif au Maroc.

Le premier Mellah créé au Maroc est celui de Fès : l’accord est unanime sur ce point. Le consensus n’est pas total pour fixer le date de sa fondation ; les avis sont encore plus partagés quant à l’origine de ce mot qui a fait l’objet de diverses interprétations et recherches étymologiques. Chacun ou presque a voulu mettre son grain de sel !

Une fois déterminée l’origine du mot, il restera à préciser dans un prochain article la date où les juifs ont été installés en communauté organisée, dans le Mellah de Fès.
Commençons par ce qui fait consensus dans l’origine du mot Mellah : l’appellation est purement marocaine.

Gaudefroy-Demombynes, dans un article de mai 1914 nous dit : « elle n’a été signalée, hors du Maroc, qu’à Alger où « melahin » a désigné jadis un groupement juif. Le mot n’est pas juif ; la source est à chercher en terrain berbère ou arabe, plutôt arabe puisqu’il s’agit d’un mot citadin. Or cette recherche n’a conduit à rien, sauf à accepter, provisoirement, une étymologie populaire ».

Pour plusieurs auteurs, l’hypothèse la plus vraisemblable de l’origine du mot Mellah est à chercher dans « quartier des Juifs forcés de saler les têtes des rebelles pour l’exposition publique ».

Gaudefroy-Demombynes, constate d’ailleurs que cette étymologie jouit au Maroc d’une grande popularité et qu’elle a même conduit à l’emploi d’un euphémisme péjoratif : le  « mellah » – le saleur – est appelé « massus » – le fade -.

Pascale Saisset dans « Heures juives du Maroc » en 1930 reprend la même remarque : « les Arabes nous appellent les « M’llahs » – les salés – parce que nous salions les têtes des prisonniers du Sultan. Les Fasi nous appellent aussi les « M’sous ». Un salé c’est un homme qui a encore du goût, mais un « m’sous » c’est un « moins salé » !

Pascale Saisset, si elle admet cette étymologie populaire, n’est pas absolument certaine que les Juifs aient salé les têtes, avant de les planter sur des piques. Cette coutume a-t-elle existé ? Elle est contestée par la plupart des juifs mais aussi des orientalistes. Néanmoins, dit-elle, pour que la légende ait été créée, et qu’elle ait persisté assez pour déterminer le nom des villes juives, il a bien fallu qu’il y eût un fait à l’origine : ou bien le mellah fut choisi comme lieu le plus propice à cette opération, ou bien les juifs ont pu subir occasionnellement cette corvée.

Le mot mellah est purement marocain. Gaudefroy-Demombynes en veut aussi pour preuve que les quartiers habités par des Juifs dans le reste du Maghreb s’appellent  harat el-lhüd , derb lehüd, sara. « L’institution qu’il désigne paraît, elle aussi, être purement marocaine : le « mellah » est en effet un organisme politique, créé et conservé par le souverain, alors que les autres groupements juifs du Maghreb paraissent avoir été de simples agglomérations formées par les affinités communes de religion et de mœurs et par des fonctions économiques semblables (bijoutiers, armuriers, changeurs, etc …), où les institutions communes sont purement religieuses ou économiques ».

Et si l’on considère que le « mellah » de Fès est le plus ancien exemple de quartier juif organisé administrativement, surveillé et protégé par le souverain, on admet, que les autres « mellah » en sont une imitation. S’il en est ainsi, c’est à Fès qu’il faut chercher l’origine du mot qui se serait étendu, avec l’institution même, aux autres cités marocaines. C’est donc dans l’histoire des origines du « mellah » de Fès que l’on peut trouver quelques indications.

L’actuel « mellah » de Fès fait partie d’un ensemble de constructions, élevées hors de l’ancienne capitale idrisside, par les souverains mérinides qui y établirent le siège de leur gouvernement, à distance respectueuse des turbulents quartiers « Andalous » et « Qarawiyin ». En face du vieux Fès, Fas el-Bali, Abou Ya’qoub Youssef, construisit, en 1276, la Cité blanche « el-madinat el-beida », groupe de palais et de jardins destinés à la famille mérinide. À côté de la Cité blanche, s’élevèrent des édifices avec des grandes écuries pour les chevaux et des boutiques de toutes sortes de marchands et d’artisans, et dans une troisième partie les casernements pour les soldats de la garde. Ces différents quartiers, isolés les uns des autres, forment, ensemble, la ville neuve de Fès, Fas el-Jdid.

On a cru, d’après des indications assez vagues du Rwad el-Qirtas, que la ville neuve avait été construite tout entière en 1276 et que le sultan Abou Ya‘qoub Youssef y avait aussitôt installé la communauté juive, resserrée et exposée dans l’Aduat el-Qarawiyin du vieux Fès : c’est l’opinion qu’a très clairement exposée M. Henri Gaillard dans «Une ville de l’Islam, Fez ».

Robert Assaraf (« Éléments de l’histoire des juifs de Fès de 808 à nos jours ») évoque pour ne pas la retenir, cette hypothèse de l’installation des juifs au mellah, en 1275, suite à une émeute anti-juive qui éclata à Fès et fit quatorze victimes. Les raisons exactes de ce massacre sont mystérieuses.

« L’émeute de 1275 a suscité bien des interprétations divergentes. C’est de cette époque que certains datent la création du mellah, d’un quartier juif spécifique, à Fès-Jdid, la ville nouvelle fondée par Abou Youssef Yaqoub (1258-1286). Ce monarque aurait transféré à Fès-Jdid les juifs qui résidaient jusque-là à Fès el-Bali.

Rien ne permet d’étayer cette affirmation qui découle d’une interprétation tendancieuse d’un passage du Rawd el-Qirtas. Celui-ci fait état de la présence de juifs à Fès-Jdid. Il ne parle cependant pas du transfert contraint de l’ensemble des juifs fassis dans cette nouvelle portion de la ville. Tout laisse à penser que les juifs ont continué à vivre en médina, et que seuls quelques-uns d’entre eux, les plus liés au pouvoir, se sont installés à proximité du palais ».

À cette époque la majeure partie de la population juive était installée à Fès el-Bali dans le quartier qui conserve encore aujourd’hui le nom de Fondouk el-Youdi (près de Bab Ghissa).

On remarquera que la création de Fès-Jdid est datée de 1276. Le Rawd el-Qirtas relate le massacre des juifs du fondouk el-Youdi le 2 Chaoual 674 (mars 1276), juste avant la fondation de Fès-Jdid :
« Le 2 de Chaoual, les juifs furent massacrés à Fès par les habitants, qui, ayant fait irruption chez eux, en tuèrent quatorze, et il n’en serait pas resté un seul si l’émir des Musulmans n’était monté à l’instant à cheval pour arrêter le massacre, en faisant publier l’ordre formel de ne point approcher des quartiers juifs.
« Le 3 de Chaoual, l’émir décréta la construction de la nouvelle ville de Fès et, le jour même, les premiers fondements furent jetés sur la rive du fleuve en présence de l’émir, à cheval, et les fekhys Abou el-Hassen ben Kethan et Abou Abi Allah ben el-Flabâk en tirèrent l’horoscope … ».

Certains auteurs ont voulu voir une relation de cause à effet entre cette émeute et le recasement de la population juive au Mellah. Mais il est évident que cette installation ne put se faire avant la construction de la ville.

Henri Bressolette dans son article, avec Jean Delarozière « Fès-Jdid , de sa fondation en 1276 au milieu du XX ème siècle » considère que le fait le plus important concernant Fès-Jdid, est l’installation de la population juive dans le quartier sud de la ville … ce qui confirme que les juifs n’ont pas été installés à Fès-Jdid au moment de la création de la ville neuve.

Louis Massignon (« Le Maroc dans les premières années du XVI ème siècle »Alger 1906), a identifié le « mellah » avec un quartier de la nouvelle ville, « la cité de Himç », fondée par le sultan Abou Saïd Othman à côté de la « Cité blanche ».

Massignon, cité par Gaudefroy-Demombynes, pense que cela avait été la qasba des archers Ghouzz dont parle Léon l’Africain ; que ces archers avaient été supprimés en 1320 pour faire place à des arbalétriers, et que vers cette époque, entre 1310 et 1325, le sultan avait établi le « mellah » dans la qasba abandonnée. Cette hypothèse vraisemblable paraissait être confirmée par un texte d’lbn Khaldoun, auquel renvoyait M. Massignon, et qui prouverait qu’en 1360 les Juifs étaient installés dans le « mellah » de la cité neuve de Fez. C’était en effet le texte le plus ancien qui contînt un mot arabe que de Slane a transcrit en « melah ».

Tout le monde semble s’accorder pour dire que la dissolution de la milice, vers 1325, a libéré de l’espace dans ce quartier de Fès-Jdid occupé au XII ème siècle par les archers syriens, originaires d’Homs, recrutés par les premiers Mérinides pour servir dans leur garde personnelle. Le quartier était alors désigné sous le nom d’« Himç », déformation d’Homs, et fut progressivement déserté au fur et à mesure que les difficultés financières des souverains les amenèrent à diminuer le nombre de mercenaires dans leurs armées.

Gaudefroy-Demombynes utilise le même texte d’Ibn Khaldoun pour émettre un avis différent de celui de Massignon quant à la date d’installation des juifs au Mellah :

« Ibn Khaldoun raconte qu’au milieu des désordres politiques de l’année 1361, des intrigues de palais mirent en présence, dans la ville neuve de Fès, la milice chrétienne et la milice andalouse, et que le caïd de la milice chrétienne et les soldats qui l’accompagnaient furent tués après un combat acharné. Les autres s’enfuirent vers leur camp, appelé le « melah » et voisin de la ville neuve. Dans la Médina ( Fas el-Bali), la populace répandit le bruit qu’Ibn Antoun ( caïd de la milice chrétienne) avait trahi le vizir, et se mit à tuer les soldats de la milice chrétienne partout où on les trouva dans les rues de la Médina. Puis on se rua sur le « melah » pour égorger les miliciens qui s’y trouvaient. Les Mérinides (il s’agit des chefs des grandes familles et leurs gens qui, dans el-Beida, restaient les maîtres de l’empire) montèrent à cheval pour protéger leur milice contre la fureur de la populace. La milice perdit ce jour-là la plus grande partie de son argent et de son mobilier ».

Loin de prouver que les Juifs étaient installés dans le « mellah » de la ville neuve, ce texte démontre au contraire que ce quartier était occupé par la milice chrétienne ; la deuxième phrase semble indiquer que le mot el-melah est simplement un lieu-dit de Fas el-Jdid.»

Ce texte d’Ibn Khaldoun renseigne par contre sur l’origine du mot « Melah » : ce serait le nom d’un lieu-dit.

Un texte plus ancien (1338) de lbn Fadl Àllah el-Omari, qui a rapporté des informations orales recueillies auprès des étrangers qui venaient à la cour des sultans mamelouks du Caire et avec lesquels ses fonctions de secrétaire d’État le mettaient tout naturellement en relation, donne des précisions :

El-Omari explique que de son temps, c’est-à-dire vers 1338, outre la «Cité blanche » qui, fondée par Abou Ya‘qoub Youssef, donne souvent son nom à la nouvelle ville tout entière, et le « ribat en Nsara », « la caserne des chrétiens », la ville neuve de Fès se compose  « de la cité de Himç » dont l’emplacement s’appelait « el-Melah » et qui fut construite par Abou Said Othman, à côté d’« el-Beida », dans le premier tiers du XIV ème siècle (1311-1331)

En voulant préciser la position de « Himç – eI-Melah », El-Omari paraît s’embrouiller un peu dans la description des cours d’eau, fort emmêles d’ailleurs, qui forment en cet endroit l’oued Fas. Pourtant ses indications concordent fort bien avec la position actuelle du « mellah », au sud du Dar el-Maghzen et de la Qasba, constate Gaudefroy-Demombynes, qui ajoute :

« Du texte mieux étudié d’Ibn Khaldoun et de celui d’El-Omari, il ne paraît pas audacieux de conclure que le mot « mellah » tire simplement son origine du vieux nom de l’un des territoires sur lesquels les Mérinides construisirent la ville neuve de Fès. Rien n’autorise d’ailleurs à lire dans ces textes « mellah » plutôt que « melah ». Les manuscrits ont un terme arabe sans chebda, et de Slane a transcrit « melah ». M. Cahen qui signale l’appellation d’une partie du quartier juif d’Alger, l’écrit « melahin ». On peut donc penser que la forme primitive du nom de lieu est       « el-melah » et qu’il rentrerait dans la masse des termes qui , dans l’onomastique de l’Afrique du Nord, désignent des terrains, des cours d’eau ou des bassins où affleurent les sels de soude, de potasse et de magnésie ».

Gaudefroy-Demombynes, dit qu’il ne faut pas attacher une importance trop grande à la transcription melah ou mellah, et mellahin – les gens du mellah – ou melahin, car l’information est recueillie dans un travail déjà ancien et extérieur à la linguistique. L’ancienne forme est el-melah et mellah l’actuelle.

Il est d’ailleurs amusant de constater qu’à la fin de son article il fait référence à son collègue et ami, Gaëtan Delphin, qui « veut bien me dire sa conviction que le vieil Alger n’a connu qu’un « hammam el melah » qui devait son nom à une source salée, et un   « suq el-mellahin », qui était le quartier des marchands de sel. Tout ce qui concerne les     « melahin » de Cahen devrait donc disparaître des pages précédentes. Il est bien entendu qu’Alger n’eut jamais un quartier juif organisé, un mellah ». !
(Gaëtan Delphin, professeur d’arabe à la chaire publique d’Oran, est l’auteur en 1889, de  « Fas, son université et l’enseignement supérieur musulman »)

Letourneau et Bressolette confirment que le quartier primitivement appelé Himç (c’est à dire Homs ou Emèse, la ville de Syrie) était édifié sur un emplacement appelé Melah dans la toponymie locale. Bressolette ajoute : « le nom de Himç fut alors changé en Mellah, à la suite, croit-on, de la découverte d’une source d’eau salée. De Fès, cette désignation s’étendit aux autres villes du Maroc pour désigner le ghetto ».

L’appellation mellah viendrait donc tout simplement d’un lieu-dit de Fès-Jdid « el-melah » en rapport avec un sous-sol plus ou moins salé. L’hypothèse étymologique macabre des têtes coupées et salées est décapitée !

Avant d’essayer de préciser la date où les juifs ont été installés en communauté organisée dans « el-melah » de la ville neuve de Fès, et aussi celle où le mot, faisant corps avec l’institution s’est appliqué à tous les ghettos de l’empire marocain, nous ferons part d’une étymologie qui ne fait pas référence au « sel » pour expliquer l’appellation de « mellah » du quartier juif.

Elle est donné par Omar Lakhdar, (auteur de «Mogador, Judaïca. Dernière génération d’une histoire millénaire »), dans la Gazette de Dafina du 4 décembre 2013 dans un article intitulé « La fin d’un mellah » :

« Pour revenir à l’étymologie du mot « Mellah », il faut signaler qu’à l’époque de la dynastie des Mérinides, le premier quartier des juifs construit à Fès-Jdid, fut connu comme le quartier des « Ahl Mella » qui signifie tout simplement le quartier des « Gens de la Religion » ou des « Gens du Livre ». « Al Mella’h » en arabe , qui d’après l’encyclopédie de l’Islam serait un nom d’origine juive, est le synonyme du mot religion. D’un autre côté, «Millah » en hébreu signifie circoncision ( ברית מילה = alliance – parole ). La circoncision, rite fondamental dans la religion juive, rappelle l’alliance promise par Dieu à Abraham et après lui, à tout le peuple d’Israël. L’Ancien testament fait d’Abraham et de sa famille les premiers circoncis. Lorsque Dieu apparaît à Abraham, il lui indique ainsi les termes de son alliance avec le peuple juif :
« Et voici mon alliance qui sera observée entre moi et vous, et ta postérité après toi : que tous vos mâles soient circoncis. Vous ferez circoncire la chair de votre prépuce, et ce sera le signe de l’alliance entre moi et vous. Quand ils auront huit jours, tous vos mâles seront circoncis, de génération en génération ».

Millah ou Mellah est donc un mot d’origine juive et non arabe, utilisé pour la première fois par les Juifs. Il peut désigner « les gens du Livre » pour les musulmans ou les « alliés d’Abraham » pour les Juifs, ce qui revient au même. Le premier européen qui s’est servi du mot Millah «  מילה » est Jackson qui a écrit son ouvrage sur le Maroc en 1809. Peut-être c’est le début de la confusion !

C’est la première fois que j’entends parler de cette étymologie du mot mellah ; j’avoue que je n’ai pas saisi totalement le lien entre la circoncision et l’appellation de ce quartier de Fès-Jdid. C’est donc avec circonspection que je vous confie ce lambeau d’explication.

Quelques livres autour du Mellah :

Abitbol Michel : Le passé d’une discorde, juifs et arabes depuis le VII siècle
Assaraf Robert : Une certaine histoire des juifs du Maroc
Assaraf Robert : Eléments de l’histoire des juifs de Fès
Bénech José : Essai d’explication d’un mellah
Henri Bressolette, Jean Delarozière « Fès-Jdid, de sa fondation en 1276 au milieu du XX ème siècle » Hespéris Tamuda
Gaillard Henri : Une ville de l’Islam: Fès
Gaudefroy-Demombynes : Marocain mellah
Goulven J. : Les mellahs de Rabat-Salé
Kenbib Mohammed : Juifs et musulmans au Maroc
Lévy Armand : Il était une fois les juifs marocains.
Le Tourneau Roger : Fès avant le protectorat
Saisset Pascale : Heures juives du Maroc
Toledano Joseph : Le temps du Mellah
Zafrani Haïm : Deux mille ans de vie juive au Maroc
Zafrani Haïm : Juifs d’Andalousie et du maghreb
Zafrani Haïm : Le judaïsme maghrébin
Zafrani Haïm : Les juifs du Maroc, vie sociale, économique et religieuse.

vue-mellah

Photographie avant 1920 : quartier du mellah de Fès, vu de l’infirmerie du camp de Dar Mahrès. Au centre le cimetière juif, puis le Mellah et derrière : à gauche les bâtiments du palais du Sultan, à droite Fès-Jdid. Au premier plan , les petits ânes chargés de briques (les briqueteries sont dans le creux en face du Mellah.

Pose  de la première pierre de l’internat du collège Moulay Idriss de Fès en mai 1940

Pose  de la première pierre de l’internat du collège Moulay Idriss de Fès en mai 1940

Le collège Moulay Idriss de Fès est le premier collège musulman créé après l’instauration du protectorat. Ouvert en octobre 1914, il est installé provisoirement à Dar Mnebhi, en médina ( Dar Mnebhi fut la première résidence de Lyautey quand il arriva à Fès en Mai 1912).

La rentrée scolaire en octobre 1915 s’effectue, avec vingt cinq élèves, dans l’ancienne demeure du Caïd Mac Lean, dont le vaste parc traversé par une belle rivière offrait aux jeunes étudiants musulmans un lieu d’études particulièrement agréable.

Le collège musulman devient ensuite le Collège Moulay-Idriss dont la construction a commencé en 1917 (architecte Canut) à son emplacement actuel. Il voisinait alors avec la Résidence générale Dar Beïda.

Ce Collège est destiné à former les futurs fonctionnaires centraux et locaux du Maghzen (pachas, khalifas, agents financiers ou fonctionnaires judiciaires). Il débute avec une seule classe d’une douzaine d’élèves, enfants des meilleures familles fasi et une classe sera ajoutée chaque année jusqu’à atteindre les 6 classes du collège.

Théoriquement l’enseignement doit se faire en arabe, la langue française n’étant apprise que comme langue de communication avec les Français. Mr BEL, premier directeur, profite du voisinage de la Karaouiyine pour établir des liens avec cette université : l’enseignement du droit et de la théologie se fait à la Karaouiyine.

De 1914 à 1916, l’enseignement se fait davantage en français qu’en arabe et les relations avec la Karaouiyine deviennent plus rares. En 1916, le dahir qui crée officiellement les collèges musulmans rend obligatoire l’enseignement en arabe et le français sera enseigné comme langue étrangère. Les résultats ne sont pas à la hauteur : on a des difficultés à trouver des professeurs musulmans ou français capables d’enseigner les matières modernes en arabe et les élèves quittent le collège avant la fin de la scolarité, insatisfaits de ce qui leur est proposé.

En 1918 on revient à l’enseignement en français ! « le français doit être enseigné comme une seconde langue maternelle ».

Ces hésitations se retrouvent dans l’appellation du collège. En 1921 on donne aux Collèges Musulmans (Moulay Idriss à Fès et Moulay Youssef à Rabat) le nom d’ «École supérieure musulmane » car le nom de collège « sonne » mal et pour distinguer les Collèges musulmans des collèges français.
En 1923, on reprend le nom de Collège musulman car on vient de créer l’Institut des Hautes Études marocaines qui propose un enseignement plus supérieur que celui de l’École supérieure musulmane !!

Le Collège Moulay Idriss de Fès scolarise uniquement les élèves de Fès (ou qui ont des correspondants à Fès) car il n’a pas d’internat, contrairement Au Collège de Rabat qui eût un internat dès sa création en 1926. ( Le Collège Moulay Youssef a aussi une section d’élèves maîtres-musulmans).

Il faut attendre 1942 pour voir un internat ouvrir au collège Moulay Idriss. Cet édifice a été construit entre 1940 et 1942, et a été conçu pour loger 50 élèves.

013 Internat My Idriss 1940 (1)

 

On notera que si Moulay Idriss n’avait pas dans les années 20 d’internat, il avait une  « association des Anciens élèves du Collège de Moulay Idriss ». L’autorisation de création avait été donnée avec réticence. Le siège de l’association était au collège même  « où le directeur peut exercer sur elle une surveillance constante ». Les autorités françaises considèrent qu’une telle association est moins dangereuse au grand jour et qu’il ne suffirait pas de l’interdire légalement pour la supprimer ! Paradoxalement elles ont préféré ne pas autoriser auprès du Collège Moulay Youssef de Rabat une association analogue
.

(Pour la petite histoire, le Lycée Mixte de Fès (enseignement européen) n’a jamais eu d’internat malgré plusieurs projets et la première association des Anciens élèves date de 1946, association créée pour financer la réalisation d’un monument aux morts, en hommage aux enseignants, personnels ou élèves tués lors de la guerre 1939-1945).

15Tolbas My Idriss 1940 (1)

Photo T.C.A.F.N. Section cinématographique S.P 505 Mai 1940

הירשם לבלוג באמצעות המייל

הזן את כתובת המייל שלך כדי להירשם לאתר ולקבל הודעות על פוסטים חדשים במייל.

הצטרפו ל 85 מנויים נוספים

רשימת הנושאים באתר

אוקטובר 2017
א ב ג ד ה ו ש
« ספט    
1234567
891011121314
15161718192021
22232425262728
293031