Haim Zafrani Conscience historique et mémoire collective judéo- marocaines

Haim Zafrani

Conscience historique et mémoire collective judéo- marocaines.

Haïm Zafrani passe en revue deux millénaires d'histoire juive au Maroc – de l'époque de Tyr et de Sidon à celles gréco-romaine et de la conquête arabe en passant par l'accueil des Expulsés d'Espagne de 1492 jusqu'à l'indépendance du Maroc. Une histoire riche tant au plan intellectuel (l'influence considérable des rabbins marocains sur le judaïsme espagnol) qu'au plan des échanges entre les hommes. A noter entre les deux ־sociétés, la juive et la musulmane, une véritable symbiose, ses espaces de convergence et une coexistence paisible.

Une histoire privilégiée donc qui reste enracinée dans la mémoire des juifs marocains établis aujourd'hui en Israël, en France ou au Canada.

Les grands courants historiques

Le judaïsme d'Occident musulman plonge ses racines dans un passé lointain. Historiquement, les Juifs sont le premier peuple non berbère qui vint au Maghreb et qui ait continué à y vivre juqu'à nos jours.Sur l'établissement de colonies proprement juives sur les côtes africaines, à l'époque de Tyr et de Sidon, nous n'avons pas de documents epigraphiques, et guère d'autres témoignages. Ce monde appartient au domaine de la légende, et les récits concernant cette période n'ont été recueillis qu'à une époque récente. En divers lieux du Maghreb, dans l'île de Djerba (Tunisie), à Tanger, à Fès, dans la vallée du Drâ, aux confins sahariens du Maroc, ces récits apparaissent, parlent de pierres-frontières posées par Joab ben Seruya, chef des armées du roi David, venu jusque-là à la poursuite des Philistins qui, pour certaines populations juives des montagnes, ne sont autres que les Berbères (on notera qu'on traduit ici l'hébreu Phlistim de la Bible par Braber ).

Sur l'époque gréco-romaine, il existe une information précieuse dans la littérature talmudique et homilétique (Midrash et Aggadah ), dans les documents épigraphiques et archéolo­giques actuellement disponibles, dans les récits d'historiens, anciens et modernes, juifs et non juifs qui ont eu à traiter de cette période historique, évoquant le judaïsme de Cyrénaïque, la révolte juive sous Trajan, les récits de Procope, etc… Une communauté juive habitait la ville romaine de Volubilis . Dans les ruines de cette cité ont été trouvés un chandelier en bronze à sept branches et un débris de pierre tombale portant l'inscription hébraïque …matrona bat rabbi Yehuda nah … "dame, fille de rabbi Yehudah, que repose (son âme). Il semble que la colonie juive ait continué à y vivre jusqu'à l'arrivée des Arabes. Les historiens arabes eux-mêmes mentionnent l'existence, non loin de là, dans le Zerhoun , de tribus berbères judaïsées, au moment de la fondation de Fès, en 808.

La théorie selon laquelle la majorité des juifs maghrébins serait d'origine berbère est soutenue par un certain nombre d'historiens chez qui la "judaïsation des Berbères" a acquis la réputation d'une donnée fondamentale. D'autres la révoquent en doute, comme H.Z. Hirschberg qui s'exprime en ces termes: "Il semble, dit-il, qu'il n'existe aucune base solide à la théorie des Berbères judaïsés, ceux qui se seraient faits juifs en toute chose et qui constitueraient ainsi l'élément ethnique fondamental du judaïsme maghrébin… La preuve déterminante de l'absence de toute assimilation de groupements berbères importants est l'inexistence absolue de la pénétration des langues berbères dans la littérature juive. A l'opposé, il existe des textes en judéo- arabe maghrébin" (Histoire des Juifs d'Afrique du Nord, Jérusalem, 1965, en hébreu, volume H, p. 86 et 36). Il convient de compléter, sur ce point précis, l'information que donne Hirschberg sur les parlers juifs du Maghreb et la charge culturelle qu'ils véhiculent. Nos enquêtes en milieu juif berbérophone du Maroc (mellahs du Sud marocain et des vallées de l'Atlas) montrent bien que l'enseignement traditionnel utilisait, dans ces communautés, le berbère comme langue d'explication et de traduction des textes sacrés au même titre que, dans le reste du pays, les autres communautés employaient, aux mêmes fins, le judéo-arabe ou le judéo- espagnol (voir Journal Asiatique , 1964, fascicule 1; Revue des Etudes Juives , 1964, fascicules 1 et 2, et Pédagogie Juive en Terre d'Islam , Paris, 1969).

Nous nous trouvons devant un vide profond et un silence quasi total des sources quant à la période qui sépare l'époque romaine la plus tardive des débuts de la conquête arabe. Avec cette conquête, on assiste à une islamisation progressive des populations autochtones ou immigrées, y compris une bonne partie des tribus berbères judaïsées. Il faut, à cet égard, abandonner au domaine de la légende, la geste merveilleuse et les récits fabuleux qui travestissent l'histoire de la Kahéna et qui mettent en scène cette reine et "prêtresse" judéo-berbère qui opposa à l'invasion arabe du Maghreb une farouche résistance.

 On peut supposer que dans le Maroc antéislamique se mêlaient christianisme, judaïsme et paganisme Les chroniqueurs du XlVe siècle disent qu'Idris 1er trouva devant lui, lors de ( ses conquêtes, des tribus chrétienne juives et idolâtres. Les Juifs furent admis par Idris II dans les murailles de la Fès primitive. Ils habitèrent, jusqu'au moment où les Mérinides fondèrent l'actuel mellah de Fès Jdid, la zone comprise entre la Quarawiyin et Bab Gisa qui conserve encore le nom de Funduq-l-Ihudi. Parmi eux se trouvaient certains des savants et des écrivains juifs les plus illustres du Xe siècle et du commencement du XIe Rabbi Isaac Alfasi né en 1013 à Qual'at Ibn-Hammad dirigeait, à Fès, une yeshibah et, dans la Vieille-Ville, se trouve encore une maison, à moitie délabrée, que distinguent treize cloches( en cuivre suspendues à une balustrade et qu'on dit avoir été la demeure de Maïmonide pendant son séjour da cette cité.

Il est notoire qu'à l'époque de "l'age d'or" espagnol, au moment où l'Andalousie et le Maroc entretenaient des rapports étroits, les communautes marocaines de Fès, Salé, Sijilmas Der'a, etc… avaient de grandes yeshivot dirigées par des maîtres qui jouissaient« d'une immense réputation dans le monde juif.

Proverbes Judéo-arabes, choisis de 'Trésor des proverbes judéo-arabes marocains" Hanania Dahan

Dàr bla ulàd hima bla utad

Une maison sans nourrissons ressemble à une tente sans piquets

Lli sedd fdmmu ma yuslùh hmùm

Qui ferme sa bouche, s'épargne des soucis

Nhi rask l-elmuja hta tduj

Courbe l'échiné jusqu'à que la vague passe

Sbah el-hir ya jâri nta fadarak w-ana fddâri

Bouiour mon voisin.

toi dans ta demeure et moi dans la mienne

lla sufti el- afya fddàr jarek wujjed-el-ma fdardk

Si le feu prend chez ton voisin prépare des seaux d'eau chez toi

Qùm y al mezyan faynn igles el mesrar

Retire toi bel homme,

que le charmant prenne place

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