palais et jardins


David Elmoznino-Le premier precheur marocain

PALAIS ET JARDINSLe premier precheur marocain

A l'époque du second Temple, déjà, de nombreux Juifs s'étaient établis au bord du lac Kinnereth Les eaux du lac, douces, transparentes et poissonneuses, attirèrent les nombreuses familles qui tiraient leur subsistance de la pêche. La mer de Galilée, avec ses rivages couronnés de monts azurés d'une grande beauté, exerçait une forte attraction aussi bien sur les habitants du lieu que sur les gens de passage et les touristes.

Dans les années cinquante du vingtième siècle, lors de la nouvelle implantation, une jeune génération de pêcheurs vint s'établir à Tibériade. Répondant à l'appel du sionisme, les tous premiers nouveaux immigrants du Maroc débarquèrent en Eretz Israël avec leurs familles. Ils arrivèrent au pays prêts à prendre part à la construction du nouvel Etat, sacrifiant biens et richesses dans leurs terres d'origine, heureux de mettre enfin le pied sur le sol de la patrie dont ils avaient tant rêvé et vers laquelle tendaient leurs aspirations ancestrales.

Ce fut véritablement une Aliya messianique pure. Leur attachement à Sion et à Jérusalem était, aux yeux des envoyés d'Israël venus organiser leur montée, un sujet d'étonnement constant. Les Juifs du Maroc voyaient se réaliser les paroles des prophètes: "De toutes les extrémités de la terre, les Juifs reviennent reconstruire Eretz Israël." Et, ils sont venus. Venus pour reconstruire.

 Au Maroc, les habitants de la ville de Safi, aux abords des rivages de l'océan atlantique, avaient fait de la pêche un art à part entière. La majorité des habitants de cette ville industrielle se consacraient à la pêche ou travaillaient dans les conserveries : ils étaient employés dans les nombreuses usines de traitement de poissons qui se dressaient dans le port de la ville et dans la zone industrielle de la cité. La fierté de la ville et de sa région était la sardine. La commercialisation de la sardine en conserve constituait la branche principale de l'industrie locale. Les boites de sardines affichant le drapeau marocain, l'étoile verte à cinq branches sur fond rouge et vert, s'exportaient vers le monde entier, y compris Israël et concurrençaient avec succès la sardine portugaise et la sardine espagnole.

Albert Elbaz, le pêcheur, avait passé toute sa vie sur un chalutier portugais qui sillonnait les ports de mer du Maroc. C'était un homme sain, solide et vigoureux aux traits décidés, les mains musculeuses zébrées de profondes cicatrices et tailladées par le travail ardu de toute une vie, le corps immunisé, le teint hâlé et la peau recouverte de taches brunes causées par le soleil brûlant.

En ce jour du 2 mars 1956, Elbaz apprit, comme tous les autres habitants de ce pays, que le Maroc venait d'obtenir son indépendance de la France. Il fut très attentif aux bouleversements intervenus quelques temps auparavant, au mois d'août 1955. Un moment historique où tout bascula au Maroc et dans sa ville natale, Safi.

En l'espace de quelques jours, différents mouvements insurrectionnels nationaux se levèrent et organisèrent manifestations et émeutes contre le pouvoir français. Ils revendiquaient l'indépendance et exigeaient le retour du roi du Maroc, déposé en 1953 et exilé depuis à Madagascar. Ce furent des temps très difficiles et pour les Juifs et pour les Musulmans. La radio diffusait en continu nouvelles, informations et déclarations diverses, expliquant aux habitants soumis à l'état d'exception décrété sur l'ensemble du territoire, la conduite à suivre.

Des officiers français se présentèrent à la maison des Elbaz et leur recommandèrent de verrouiller soigneusement jour et nuit, les lourdes portes en bois du bâtiment qui donnaient directement sur la rue. Il y eut certes une courte période de solidarité entre Juifs et Musulmans. Mais, dans la ville de Safi vivaient également des groupes d'extrémistes musulmans. Des villages des alentours, des musulmans chiites, ainsi que de dangereux activistes d'obédiences diverses, affluaient vers la ville. Lors des prières à la mosquée, les ministres du culte excitant leur auditoire, réussirent à les enflammer et, un vendredi, les fidèles. Des va-nu-pieds et des étudiants, des balayeurs de rues et des fonctionnaires, des portefaix et des agents secrets, des enfants et des adultes jaillirent des mosquées et se répandirent dans les rues.

Comme un troupeau de moutons débridé, ils défilèrent ruisselants de sueur, surexcités et survoltés dans les rues étroites de la ville, les mains armées de haches et de couteaux. Ils hurlèrent et rugirent, dévoilant aux yeux de tous leurs instincts meurtriers et scandèrent : Allahou Akbar ! Dieu est grand ! Si par malheur un enfant se retrouvait pris dans la houle de l'une de ces manifestations, son sort était scellé. Le piège était mortel. La meute sauvage exerça dans les rues étroites de la cité, une pression terrible sur les entrées des habitations. Lorsqu'un portail ne résistait pas à la poussée des déchaînés, cédait et s'éventrait, la horde se ruait en masse à l'intérieur de la maison, égorgeait tous ses occupants sans pitié, saccageait, dévastait et pillait à tour de bras.

Les autorités françaises décrétèrent l'état d'urgence. Le couvre-feu fut instauré dès six-heures du soir. Des soldats sénégalais furent postés aux quatre coins des rues avec ordre de tirer à vue sur tout violateur du couvre-feu. Pendant quelques jours, Juifs et Chrétiens restèrent reclus chez eux. Il y avait grand danger à se risquer dans les rues alors que l'on inhumait encore les morts tombés lors des affrontements. Après la proclamation de l'indépendance, de nombreux Juifs sentirent naître dans leurs coeurs, craintes et inquiétudes quant à leur avenir et à celui de leurs familles. Ils n'avaient plus le choix et décidèrent d'accepter ce que le destin leur dictait, aller en Eretz Israël. Ils se tournèrent vers l'Agence Juive résolus à s'inscrire pour la prochaine Aliya.

Un jour, en plein couvre-feu, Albert vit de la fenêtre de son domicile un jeune marocain jaillir de sa maison et courir en brandissant le drapeau marocain, les soldats tirèrent aussitôt et le tuèrent sur le coup. La décision d'Albert fut prise sur-le-champ, émigrer avec sa famille en Israël.

Le lendemain, après son passage aux bureaux de l'Agence et l'obtention de leur certificat d'immigration pour la prochaine Aliya, Albert réunit sa femme, son fils Léon et ses deux fillettes. Il leur fit part, avec une grande émotion, de sa décision de monter au pays.

"Nous quittons le Maroc pour une ville du bord du lac en Israël, une ville avec des chances de bonne subsistance." leur dit-il.

"Mais papa, notre maison est ici, nous sommes nés ici," lui dit Léon, son fils aîné. "C'est vrai. Mon grand-père et moi-même sommes également nés ici. Mais notre place n'est plus ici ! Nous ne sommes plus les bienvenus. Nous allons tout quitter sans en souffler mot à personne. Notre maison, notre vrai foyer, se trouve désormais en Eretz Israël, là-bas nous vivrons parmi nos frères juifs."

Le bateau Jérusalem se détacha lentement du port et entama sa traversée en direction d'Israël. Dès cet instant, on vit s'activer les gens de l'Agence, les responsables de l'intégration de la Aliya. Ils distribuèrent des cartes d'identité 'Nouvel-immigrant' aux voyageurs tout en s'enquérant de leurs voeux quant à la ville de destination en Israël. Un homme dans la file devant Albert demanda la ville de Haïfa. On lui répondit : "On te met sur la liste pour Ashkélon à un quart d'heure de route de Haïfa." Quant son tour arriva, Albert pria et supplia les fonctionnaires de l'Agence de lui octroyer une maison près de la mer, vu qu'il était pêcheur et que c'était le seul métier qu'il ait jamais exercé, le seul qu'il puisse pratiquer. On lui retourna : "Nous avons pour toi un endroit à un quart d'heure de route de la mer."

Et ils l'envoyèrent à Kiryat Shmona. Lorsque le bateau jeta l'ancre dans le port de Haïfa, les membres de la famille furent frappés par le paysage qui s'offrait à leurs yeux : l'image majestueuse du Mont Carmel auréolé de lumières scintillantes. Ils respirèrent profondément. Un sentiment de bien-être, d'espoir et d'exaltation de l'âme s’empara de tous – "Nous sommes arrivés en Eretz Israël !"

Les immigrants empruntèrent la passerelle du bateau et allèrent au-devant de la cérémonie de bienvenue officielle en Israël : deux hommes tenant deux longs tuyaux crachant du DDT, les arrosèrent sans prévenir et sans sommation aucune. Aussitôt la mère déploya sa longue robe et en recouvrit les deux fillettes pour les protéger. Albert qui tenait la main de son fils, la lâcha prêt à s'élancer contre les agresseurs. Il était très fâché, voyait rouge et serrait les poings. Ses habits et ses cheveux étaient recouverts de poudre blanche. Si son épouse ne l'avait retenu, il aurait certainement administré une correction bien sentie aux indélicats en réponse à l'offense subie. Du port de Haïfa à Kiryat Shmona, le voyage en camion fut long, fatiguant et éprouvant. La plupart des émigrants se couchèrent sur leurs bagages et s'endormirent. Albert, n'arrivait pas à fermer l'oeil malgré la fatigue accumulée. Les mêmes pensées tourbillonnaient dans sa tête. Il se mordait les lèvres à chaque nouvelle flambée de colère et au souvenir de l'accueil cordial et chaleureux qu'on leur avait réservé. D'ores et déjà il ne croyait plus un mot des affirmations sorties de la bouche du fonctionnaire chauve et trapu.

Debout à ses côtés dans le camion, un homme âgé, tenta de lui apporter réconfort et courage en disant : "Ils vous ont promis un endroit près de la mer, ils tiendront parole".

Lorsque dans la nuit ils arrivèrent engourdis et endoloris à Kiryat Shmona, Albert sauta du camion, regarda autour de lui, cherchant la mer. Rien. Pas même une odeur de mer. Il remonta aussitôt dans le véhicule et s'y incrusta avec sa famille. Rejetant par principe toute concession, il refusera obstinément de le quitter et de rejoindre les autres immigrants. Enfant, il avait fréquenté l'école de l'Alliance de Safi et parlait couramment l'hébreu. Il n'eut aucune difficulté à exprimer aux fonctionnaires la nature de ses doléances et de ses souhaits. A l'écart, observant la scène, se tenaient des policiers, l'inspecteur Azoulay à leur tête, se gardant de s'immiscer dans les décisions des employés de l'agence. L'inspecteur Azoulay, ému, écoutait les propos échangés entre Albert et les fonctionnaires. Il en fut très touché. Lui-même était venu du Maroc quelques années auparavant. Il s'adressa à Albert comme à un ami et lui dit : "Albert, je comprends ta colère."

"Monsieur l'agent ! Où est passé le respect dû à l'être humain ? Rien de tel au Maroc, parole donnée parole tenue."

"Albert, Kiryat Shmona est aussi un bel endroit, il y a… de beaux paysages et un très bon gagne-pain." "Ni paysages ni rien du tout ! On m'a promis la mer. La mer ! J'aimerais qu'ils tiennent leurs promesses. En tout honneur, comme des hommes." L'inspecteur Azoulay s'approcha du véhicule et tendit la main à Albert, qui se pencha et embrassa l'officier. Les policiers quittèrent les lieux. Des larmes perlèrent dans les yeux de l'inspecteur. Les policiers reprirent leur route. Albert se retourna, vit sa femme et ses enfants lovés tout au fond du camion, apeurés. Il respira profondément, les regarda au fond des yeux et dit :

"Ne craignez rien ! Nous sommes entre Juifs." Après de longues tractations qui se prolongèrent toute la nuit et la matinée du lendemain, on conduisit la famille Elbaz avec armes et bagages à Tibériade où une cabane en bois de la société Amidar leur  fut attribuée.

La vie n'était pas facile à Tibériade. La chaleur était pesante et dame fortune guère souriante. Malgré tout, Albert aima le lac et le soleil, il savait qu'en bord de mer, tout finirait par s'arranger. Il trouva des emplois occasionnels en ville et occupa ses heures libres à construire une petite cabane sur le rivage du Kinéreth, un abri pour se protéger du soleil brûlant de la journée. Albert étala des feuilles de palmier sur le toit de son refuge en bois. A l'intérieur s'entassaient pêle-mêle un lit en fer de l'Agence-juive recouvert d'une vieille couverture militaire, une table bleue et un tabouret bancal. De vieux journaux tapissaient le sol en terre battue de la bicoque. Quelques cageots en bois de la Tnouva remplis de filets, de cannes à pêche de différentes tailles et d'accessoires divers pour la pêche, étaient éparpillés, sens dessus dessous. Ce tournant, Albert l'avait attendu depuis fort longtemps. La cabane était fin prête, les enfants déjà bien scolarisés et son épouse s'accoutumait peu à peu à leur nouvelle existence. Ils avaient réussi à trouver leur place en Eretz Israël. Il était temps de revenir à sa passion première négligée, la pêche. Avec des morceaux de bois, des chutes de découpes récupérées dans les menuiseries de la ville, il se lança dans la construction de sa future embarcation, tout en se remémorant les souvenirs vivaces du Maroc : son père et ses amis occupés à construire des barques sur le rivage maghrébin. Les images toujours présentes remontaient doucement à la surface. D'après ce qu'il avait retenu des enseignements prodigués par son père et par les constructeurs de bateaux marocains, il fallait procéder étape par étape : d'abord l'ossature, ensuite les veines et enfin l'enveloppe.

En premier lieu, Albert travailla longuement sur une forte charpente en bois, sur laquelle il fixa des lattes de bois souple qu'il recouvrit ensuite d'un gros tissu badigeonné d'un mélange de goudron et de peinture, pour assurer l'étanchéité du bateau et prévenir toute infiltration d'eau. Il travaillait dans le calme et la douceur. Il avait tout le temps du monde devant lui et son labeur sans fin se poursuivait jour après jour. La barque était de petite taille et apparemment dénuée de charme. Mais elle était robuste et imprégnée de souvenirs, de nostalgie et d'amour pour Safi et le Maroc laissés loin derrière lui ; pour son père et sa mère, pour la pêche qu'il pourra enfin reprendre avec une énergie renouvelée, dès que la barque sera enfin prête à être mise à l'eau. Pieds nus, il entamait son travail dès l'aube. Il lançait un premier regard attendri à la mer, plongée à cette heure dans une douce somnolence, enveloppée de couleurs pâles et abandonnée entre les bras de la montagne azurée encore assoupie.

Le matin, il travaillait avec ardeur dans le silence et le calme environnants. A la tombée de la nuit, de nombreux enfants se rassemblaient autour de la cabane, l'observaient, suivaient la progression de son travail et écoutaient captivés, ses récits passionnants qui les transportaient vers des mondes inconnus, lointains et mystérieux.

Pour le revêtement de son esquif, Albert hésitait entre une peinture rouge et verte, les couleurs du drapeau marocain et entre les couleurs de sa nouvelle patrie. Un jour, il remit aux enfants un pot contenant de la couleur bleue et un autre de la couleur blanche et les pria de l'aider à en recouvrir la barque. Pendant qu'ils peignaient, riaient et s'amusaient, Albert, ému, les regardait de ses yeux attendris, brûlés par le soleil: de petits Sabras à la peau couleur miel doré, fruits de brassages et métissages de la diaspora. Ils trouvèrent beaucoup de grâce à ses yeux. Léon, son fils aîné, s'acclimata rapidement à son nouvel environnement. Après l'école, il déambulait pieds nus, engoncé dans de grands pantalons larges et venait prêter main forte à son père sur la plage. Il était solide, sain et vigoureux, ressemblait beaucoup à son géniteur – le visage large, les pommettes anguleuses et des yeux en amande, mélancoliques à souhait. Il avait appris à s'adapter naturellement aux changements et s'entoura rapidement de nombreux amis. Son hébreu s'améliorant, il se lançait dans de longues conversations avec ses compagnons et évoquait en leur compagnie les souvenirs d'enfance du Maroc lointain.

A l'école Léon avait un ami, Nir, bon vaillant et courageux. Un garçon très amusant avec lequel on ne s'ennuyait pas un seul instant. Nir était très différent de Léon-le-brun. C'était un blond aux yeux bleus et Léon ne s’empêchait jamais de lui dire qu'il lui rappelait un oignon. Le brassage de la diaspora n'était pas toujours facile, ni pour les adultes ni pour les enfants. Léon et Nir se lièrent d'amitié, avec la mer en toile de fond. Ils se rendaient tous les jours à la plage après l'école. Ils s'asseyaient et devisaient ou alors, pieds nus, se mesuraient à la course sur le sable fin. Fatigués et en nage, ils pénétraient ensuite dans les eaux froides du Kinnereth pour une courte baignade rafraîchissante.

Un jour, en fin d'après  midi, alors que le disque solaire incandescent descendait lentement à l'horizon, éclaboussant et embrasant le ciel de tonalités rougeâtres et rosâtres, Albert et son fils arrivèrent au bord du Kinnereth. Sa femme, venue assister à l'événement déterminant, un tournant décisif dans la vie de toute la famille, se tenait en retrait à quelques mètres de la scène. Elle venait rarement à la mer et c'était, en l'occurrence, une circonstance exceptionnelle. Albert était heureux de la voir. Dans ses bras, elle portait leur fils Tsion, un tout jeune Sabra de deux mois. Les deux fillettes, intimidées, se cramponnaient à ses pieds, ou s'accrochaient aux pans de sa longue robe.

Albert portait fièrement sur ses épaules le mat et la voile enroulée. Le jeune garçon coltinait la caisse en bois contenant du fil pour les cannes, les moulinets et le harpon muni de sa poignée en bois. La boîte aux appâts se trouvait déjà dans l’embarcation. Derrière eux, les petits Sabras qui avaient suivis la construction de la barque, fermaient la marche. Certains d'entre eux, doutant du résultat, étaient persuadés que l’embarcation ne flotterait pas, que tout ce grand travail avait été vain et que l'entreprise était vouée à l'échec.

Captivés, les plus jeunes parmi les enfants fixaient Albert avec une admiration sans bornes. Après avoir déposé la caisse dans la barque et planté le mat au milieu de l'esquif, Albert et Léon firent glisser l’embarcation qui reposait depuis une bonne année sur un monticule de sable et de gravier, vers l'onde azurée. Les eaux se refermèrent sur la barque en l'enlaçant. Elle oscilla l'espace d'un instant et paru être sur le point de se renverser – mais, d'un geste expérimenté, Albert tira sur les rames et la barque se stabilisa. Elle reposait sur l'eau, semblant reconnaître et retrouver son élément naturel.

Mais bien vite, le vent se mit à souffler avec force. Alors que les vagues écumaient, venaient se briser sur les rochers et menaçaient de le happer de son embarcation, Albert se tenait au milieu de sa barque tel un jeune homme de vingt-ans. Vaillamment, il résista aux lames et surmonta leurs assauts. Il s'éloigna peu à peu du rivage en s'efforçant de cingler vers le large. Assis dans la barque secouée comme une coquille de noix et livrée au gré des vagues qui la harcelaient sans répit, Albert leva un regard interrogateur vers le ciel. A sa grande joie, il constata qu'il n'était pas couvert.

De ses doigts habiles, qui gardaient le souvenir de chaque geste, il attacha les hameçons en fer au fil invisible auxquels il ajouta des bouts de liège qu'il fixa sur toute la longueur de la ligne. A l'extrémité du fil, il accrocha une pierre trouée au centre, destinée à entraîner les lignes au fond de l'eau. D'un tour de main familier, il retrouve le geste aisé du pécheur et lance ses lignes à la mer. Il ne se passe pas un instant sans qu'un poisson ne s'enferre déjà à l'une d'elles. Il ne tarde pas à le voir sauter hors de l'eau. De l'or pur véritable ! Il se penche, réussit à le tirer à lui, le hisse à bord de sa barque. Une seconde plus tard, sa prise reposait… dans le cageot de la Tnouva.

Sur le rivage, ses enfants et les petits Sabras impatients l'attendent dans une mêlée confuse. Ils voient la barque bleue s'approcher et, pressés d'admirer la prise, se précipitent en se bousculant.

Albert tient la lourde caisse contenant le précieux butin dans ses fortes mains, mais les hautes vagues qui inondent la grève l’empêchent d'aborder et éloignent le voilier du rivage. Ce n'est qu'à la troisième tentative que les vagues consentent à se calmer, à le porter et à l'approcher de son but.

Les enfants s'agglutinent et se serrent autour de lui, lançant des cris de joie. Ils l'aident à tirer la barque jusqu'à la concrétion de grains de sable et de gravier. Sa place habituelle depuis une année déjà, Albert se dirige fièrement vers sa cabane, tenant fermement le cageot de la Tnouva. Un grand poisson d'or reposait entre ses mains, une promesse palpable pour monts et merveilles à venir.

Palais et Jardins-David Elmoznino-Amour interdit-Le recit complet

Amour interdît

A treize ans, on sait qu'il y a quelque part dans le monde un être que la fille pubère n'a pas encore connu et qu'elle passera le restant de ses jours avec lui.

Dans l'une des petites ruelles non goudronnées de la ville, il y avait une rangée de petits magasins abritant différents commerces. Le plus petit d'entre eux, recouvert d'une pellicule de poussière noire, était celui du marchand de charbon. Le sol, les murs et le plafond étaient revêtus d'une couche de couleur du plus beau noir, à tel point que, pour un passant non averti ignorant l'existence de la boutique, elle apparaissait comme une grande tache sombre envahissant le mur de séparation.

 Au-delà de ce puits noir se rassemblaient les Maîtres Artisans juifs vêtus de leurs Djellabas brunes. Ils prenaient place face à leurs établis, tels ces cordonniers maniant leurs marteaux de laiton et de cuivre rouge à longueur de journée. Derrière eux, dans la lumière du jour, se détachait le Souk, le marché avec sa foule grouillante, son festival d'odeurs et de senteurs, de saveurs, d'épices et d'arômes dans un tourbillon de sensations qui recouvrait toute la place.

La maison de la famille juive se trouvait presque au bout de la ruelle, en face du Mellah bien connu… le quartier juif, actuellement dans un état de désolation avancé, triste à en pleurer. Ce n'était que ruines et gravats, où subsistaient quelques maisons délabrées, délaissées par la plupart des grandes familles juives aisées qui s'étaient résolues à quitter le Mellah inhospitalier pour un environnement plus accueillant. Une partie de la population avait opté pour l'émigration vers Israël, les autres habitants s'étaient dispersés dans différentes localités du pays. C'est alors que, descendues des Monts de l'Atlas et issues de bourgades éloignées, des familles démunies, nécessiteuses, avaient pris possession des maisons abandonnées d'où elles partaient à la recherche de travail en ville, dans une quête de toute besogne occasionnelle, de tout emploi provisoire. Raphaël, mon père, le père de famille de la maison juive, avait habité le Mellah pendant toute son enfance. Lorsqu'il il fut revenu à Marrakech en compagnie de sa femme Rina et de sa famille, avec l'intention de s'y établir, il avait opté cette fois-ci pour une habitation située en dehors du quartier juif et son choix se fixa sur la petite ruelle. Il espérait y trouver des conditions d'habitat décentes et une vie meilleure. Hélas, la ruelle n'échappait pas à la dégradation générale. Une couleur sale envahissait les façades qui s'étiolaient, de nombreux chats hantaient ses murs jour et nuit et leurs miaulements venaient amplifier le tintamarre continuel et le tapage environnant.

La maison de la ruelle avait deux niveaux. L'aspect extérieur sobre et dénudé offrait aux regards une image de neutralité et de simplicité. Il fallait se garder de toute provocation involontaire, éviter de susciter toute jalousie auprès de ses voisins musulmans. Mais, s'il vous arrivait d'être invité à y pénétrer, vos yeux s'illuminaient en découvrant l'intérieur empli de trésors bien cachés.

 Toutes les maisons de la ruelle furent bâties sur le même modèle. Deux étages entourant un patio, la cour intérieure. Toutes les ouvertures de toutes ces maisons débouchaient sur le patio, les portes, les fenêtres, les balcons occupés parfois par toute la maisonnée convergeaient vers cet espace secret, vers le coeur de l'habitation, sa pulsation intime et secrète. Le bâtiment abritait hommes femmes, enfants et il arrivait que toute une famille vive dans la promiscuité d'une chambre unique. On sortait sur le patio pour prendre l'air, souffler un court instant, et aller à la rencontre de l'autre, à la rencontre de la vie. Quelque temps après son installation, lorsque la famille juive et toutes ses branches se furent acclimatés à leurs nouvelles conditions de vie dans la nouvelle maison, Raphaël et Rina introduisirent Salma la belle dans leur foyer – l'aide ménagère musulmane qui allait apporter aide et soutien à tous les habitants de la belle demeure. Au Maroc, il était bien connu que chaque maison juive se devait d'avoir son aide ménagère. Salma était âgée de onze ans lorsque son père l'avait confiée à la famille juive. Elle sera logée et nourrie, recevra gîte et salaire en échange de ses bons services. A partir de cet instant, elle faisait virtuellement partie de la famille juive. Et c'est ainsi qu'au fil des jours, au fil du temps qui passe, le présent récit émergea, surgit d'entre les nombreux contes qu'elle narra à David, d'entre les innombrables histoires d'esprits et de démons qu'elle se plût à lui rapporter. Ce fut son histoire personnelle qu'elle entreprit de lui raconter et David l'écoutait captivé. Il se souvient encore, après toutes ces années, de chaque détail comme si tous ces événements dataient d'hier, comme si Salma lui parlait encore aujourd'hui. Et ainsi commença-t-elle son récit.

"Nous vivions dans un petit village paisible peuplé surtout de gens simples et modestes, de personnes candides, ingénues et naïves parfois. Heureux et comblés, on se contentait du peu dont on disposait. Lorsque par bonheur il nous était donné de jouir d'une heure de liberté prise sur le travail domestique quotidien, sur les heures passées aux champs, nous avions l'impression de jouir de toute une semaine de congé. Nous étions fascinés par les petites choses de la nature. De simples détails nous remuaient, tel le vol d'un papillon, la vue de l'araignée pendue à son fil invisible, la découverte d'un nid d'oiseau tombé de l'arbre, les tendres oisillons gazouillant, piaillant à l'intérieur, les figues sauvages dégustées au coin d'un champ sur le chemin du retour à la maison, ou alors les raisins que l'on faisait craquer sous les dents, ou encore l'eau que l'on buvait directement à la source. Tout cela nous remplissait de joie pour le reste de la journée. Nous avons vécu la vie simple et innocente de l'enfance, sans peur ni complexe. Les habitants du village étaient tous amicaux et avenants. Aujourd'hui encore, je ressens de la nostalgie pour cette époque où je pouvais me sentir libre de me baigner toute nue dans l'eau de notre belle source, sans honte et sans crainte aucune, dans l'ignorance totale du côté positif ou négatif que cela pouvait comporter, du bon et du mauvais que cela pouvait signifier. Un soir, mon père vint auprès de moi et, prenant beaucoup de précautions se mit à me parler avec une grande délicatesse. Il me dit que, désormais, le moment était venu pour moi d'aller gagner mon pain et que je me trouverai bientôt dans l'obligation de quitter la maison natale. Il m'apprit avec douceur qu'il avait trouvé une bonne place de travail chez une famille juive de Marrakech.

Je n'avais que onze ans et je devais déjà abandonner ma famille ! Ni ma beauté, ni mes cheveux lisses couleur jais, ni mes grands yeux noirs rehaussés d'épais sourcils ne me furent d'aucune aide ni d'aucune utilité. Dieu seul sait combien ils se remplirent de larmes cette nuit-là passée à pleurer silencieusement sous la couverture. Tous mes rêves s'envolaient, disparaissaient, me fuyaient. L'espace d'un instant, tout avait basculé. Jusqu'au dernier moment je gardais l'espoir, quelque chose allait se passer, un événement bienvenu allait me sauver, mon père allait tout annuler. Mais hélas, rien de tel n'arriva.

Notre voisine s'adressa à mon père et parla à son coeur. Il devait me préserver, j'étais encore trop jeune et inexpérimentée. Mais, il lui expliqua, il nous expliqua, qu'il n'avait pas le choix, nous étions trop nombreux à la maison, il fallait que je quitte le village, il était indispensable de me trouver une place de travail. Je ne lui en veux pas et ne nourris aucun ressentiment à son égard, je savais qu'il passait des moments très difficiles. Les derniers jours qu'il me restait à passer auprès de ma famille à la maison le tourmentaient, il n'osait plus me regarder en face et tenait les yeux baissés. En fait, je n'avais pas compris de quoi ce pauvre homme pouvait avoir honte, lui qui s'obligeait, se contraignait à se séparer de sa fille chérie.

Je passais la dernière nuit précédant mon voyage chez notre voisine. Elle me parla longuement, avec beaucoup de tendresse. Elle me parla jusqu'au milieu de la nuit. J'entends encore le son de sa voix, ses mots tellement doux et tendres, des mots d'encouragement, des mots que je garde encore dans ma mémoire jusqu'au jour d'aujourd'hui.

Le lendemain, nous nous retrouvâmes côte à côte près de la charrette qui allait nous conduire à Marrakech. Notre unique cheval y était attelé, prêt à trotter vers notre nouvelle destination. Elle me dit, les yeux remplis de larmes :

"Rien n'est définitif, tu pourras à tout moment revenir vers ta famille, le retour est toujours possible." Mais je savais que ce n'était pas vrai, que c'était un voeu pieux. Elle m’embrassa, nous nous séparâmes et depuis je ne l'ai plus revue. Dans la charrette, durant ce long et lent voyage, je songeais un instant aux propos que nous avions tenus pendant la nuit. Il m'arriva de penser qu'elle était dans le vrai, de lui donner raison. Peut-être allais-je me sentir à l'aise dans ma nouvelle situation ? J'aurais une chambre pour moi toute seule, des vêtements propres, des bons repas ? Je recevrais même de l'argent de poche – m'avait-on dit.

Mais je n'avais que onze ans et tout cela était bien prématuré. J'étais encore trop jeune pour quitter la maison paternelle et le village natal, encore trop liée pour être indépendante. Nous étions habitués à voir les filles partir bien plus tard de la maison. Malgré toutes ces pensées, je n'avais rien à reprocher à mon père, je savais qu'il m'aimait profondément, qu'il m'a toujours aimée tout au long de ces années. Il a toujours été très bon envers moi. Non, je ne lui adresse aucun reproche qui puisse avoir une relation quelconque avec l'amour qu'il me portait. Je me souviens très bien de ce jour où il me conduisit à Marrakech. C'était un dimanche après-midi. J'étais vêtue de ma belle robe, celle que je portais lors des grandes occasions et que je m’empressais, aussitôt la fête terminée, de plier soigneusement et de ranger en prévision de la prochaine festivité. Je me souviens qu'il régnait un silence inhabituel dans la maison. La séparation fut très difficile. C'est en larmes que je pris congé de ma mère, de mes frères et de mes soeurs. Puis, je suis allée faire un tour au village. Revoir une dernière fois tous les endroits auxquels j'étais attachée, tous les lieux que j'avais aimés. Je pris le chemin qui longeait la maison, me rendis au puits, allais voir mes moutons que je guidais tous les jours vers les prés en compagnie de ma soeur. Il fallait aussi me séparer d'eux. Mon père attendait près de la charrette et ne disait mot. Patient il ne me pressait pas. Le temps passait et j'étais toujours hésitante. Je ne me décidais pas à grimper sur la charrette et même si je l'avais voulu je n'y serais pas parvenue. Je ne pouvais plus bouger, mes mains tremblaient, mes jambes refusaient de me porter. Je n'avais plus la force de faire le moindre mouvement, j'étais paralysée et me sentais comme un vieux chiffon usé.

C'est alors que mon père se pencha sur moi et me murmura des paroles affectueuses. Il voulait me réconforter. J'eus tout à coup mal pour lui et compris que je devais être courageuse. Je pris une profonde inspiration, me redressais et regardant droit devant moi, et me hissais sur la charrette. Nous prîmes le chemin qui devait nous mener à ma nouvelle destination. Je remarquais que mon père contrôlait l'allure du cheval et ralentissait le pas de l'attelage. Il voulait me laisser le temps de voir le paysage de mon enfance défiler doucement devant mes yeux. Mes yeux qui se remplissaient de larmes à la vue de ce spectacle familier qui s'éloignait de moi inexorablement.

Je me répétais maintes fois que j'étais déjà une grande personne, qu'il ne m'était plus permis de pleurer. Mon père, qui devinait ce qui se passait en moi, s'efforçait par tous les moyens d'étirer le voyage en longueur, de prolonger ces instants qui nous permettaient d'être encore ensemble. Nous fîmes une halte dans l'un de ces villages qui bordaient notre route. Le temps de nous dégourdir les jambes en faisant quelques pas, la main dans la main. Il me dit "Salma ma fille, n'oublies jamais que tu es une musulmane et qu'un jour tu reviendras au village pour te marier. Je te confie aux bons soins d'une famille juive, ce sont des gens bons et droits. Tu travailleras chez eux comme aide ménagère. Prends bien soin de toi, donne-toi du courage et ne sois pas triste".

Il se dirigea vers notre carriole, je le suivis sans prononcer une seule parole. Nous repartîmes. Nous reprîmes notre allure modérée, mesurée. Le voyage se poursuivit au rythme que mon père lui imposait. Il se mit à pleuvoir. J'étais contente. Les bois et les arbres m'apparurent plus beaux, la pluie les irisait de mille reflets lumineux. Sous l'ondée, les chemins se transformaient et prenaient toutes les tonalités du gris. Je me sentis un peu moins triste. Il me présenta à Rina ta mère, la brunette, la maîtresse de maison. Elle devait avoir la trentaine, ses cheveux noirs étaient relevés et enserrés au- dessus de la tête. Puis elle me présenta à son mari, Raphaël, ton père. Ils avaient l'air gentil et pas du tout intimidant. Avant de me quitter et de me laisser à mon sort, mon père m'attira à l'écart et me chuchota avec tendresse :

"Je reviendrais te rendre visite."

Je vis alors mon père que j'aimais tant s'éloigner sur sa charrette. Je regardais dans sa direction jusqu'à ce qu'il ne fût plus qu'un tout petit point à l'horizon. Je retenais mes larmes de peur que les maîtres de maison ne me grondent. Je me sentais déjà devenir adulte, car dans ces moments parmi les plus durs de ma vie, à l'instant même où je me retrouvais brisée, perdue et seule au monde, je suis arrivée à me contenir et à ravaler mes larmes. Une nouvelle vie s'ouvrait devant moi. Rina devint très vite une mère pour moi et ce dès le premier soir. Je fus reçue avec beaucoup de chaleur, d'affection et de tendresse au sein de la famille juive, au même titre qu'une fille de la famille. Et les enfants m'aimèrent tout particulièrement, n'est-ce pas David ?"

Le matin tôt, Salma était la première levée pour allumer le feu de charbon de bois. Rina la rejoignait un peu plus tard et, ensemble, elles se mettaient en devoir de préparer le petit-déjeuner pour toute la famille. Pendant la journée, Salma s'occupait des travaux domestiques, nettoyait, récurait, apportait son aide à toutes et à tous. Elle était toujours prête à répondre aux besoins de la maisonnée, petits et grands.

Des jours et des jours passèrent après l'épisode mémorable où son père l'avait confiée à la famille juive. Un beau matin, le maître de maison, Raphaël, la pria de se joindre à lui et de l'accompagner à l'extérieur. Adossée à la maison de la ruelle, se dressait une synagogue, le lieu de prière, le temple du culte juif. Raphaël en était le Gabay. Devant l'entrée, il se tourna vers Salma et lui fournit quelques explications. Il lui demanda de veiller désormais à la propreté du bâtiment, de nettoyer le sol de la synagogue surtout à la veille d'événements liturgiques importants comme le Shabbat, les fêtes juives et autres activités religieuses festives. Tremblante de peur, Salma tendit la main vers la grosse clé pendue au mur de l'édifice, la décrocha lentement de son clou et se dirigea sur la pointe des pieds vers le lourd portail de la maison de prière, qu'elle déverrouilla avant d'en écarter les battants grinçants.

Devant elle se profila un couloir étroit qui s'enfonçait à l'intérieur du bâtiment. Cet endroit lui inspirait une grande crainte, toujours renouvelée en dépit de ses visites répétées. L'impression qui s'en dégageait lui paraissait tout aussi angoissante et l'état des lieux ne manquait pas de susciter quelques inquiétudes. Vraisemblablement, la maison juive de prière avait connu des jours meilleurs. La vue du mobilier défraîchi, des bancs et chaises de bois usés par les années, par l'usage des fidèles, était des plus désolante.

Au centre de la synagogue se dressaient quatre colonnes imposantes. De dimension honorable, elles soutenaient un haut plafond grisâtre et entouraient une Tebah bancale, abritant les sièges fatigués des chantres- poètes et des ministres officiants. Salma la caressait délicatement et l'effleurait de son chiffon humide, désempoussiérait coins et recoins, priant le ciel pour que rien ne lui tombe sur la tête avant la fin de sa tâche. Le Heikhal, le Aron Hakodesh où se trouvaient les rouleaux de la Torah rangés dans leurs longs cylindres, était d'un autre âge, antique et patiné.

La Parokhet qui le recouvrait était pâle, usée, les lettres d'or à peine lisibles qui l'ornaient, flottaient intemporelles dans l'espace. Salma, respectueuse, l'observait à distance, Raphaël l'avait prévenue : il ne lui était pas permis de s'approcher de l'armoire sacrée. Ses yeux fixaient les caractères hébraïques qu'elle avait découverts pour la première fois de sa vie, lors du premier passage à la synagogue en compagnie de Raphaël. Depuis, chaque fois qu'elle pénétrait dans ce lieu saint, un sentiment étrange s’emparait d'elle. Elle se sentait complètement transformée, métamorphosée. Elle se forçait à contrôler sa respiration et à se calmer, avant de commencer son travail. Elle entamait alors le nettoyage des fenêtres en forme d'arc de la maison de prière. Elle se souvenait d'avoir toujours ressentie une grande crainte envers le Dieu des Juifs, mais depuis son installation au sein de la famille juive, sa peur allait grandissant.

Du haut du deuxième étage de la maison de la ruelle, Salma la belle pris l'habitude, entre deux travaux, d'observer les faits et gestes des voisines qui s'activaient dans le patio. Elle les contemplait et sentait une vague de nostalgie la submerger. Le matin, après le départ des hommes vers leur travail, les femmes sortaient de leurs foyers pour se retrouver dans la cour, chacune avec ses propres ustensiles dans les mains. Elles éparpillaient les bébés autour d'elles afin qu'ils jouent ensemble alentour, les abandonnaient à leurs babillages et entamaient leur journée. Elles reprenaient leur place en se regroupant, oeuvraient en société dans une chaude convivialité.

Simy, assise par terre, déposait sur ses jambes repliées un grand plateau contenant une petite montagne de grains de riz. Avec un art consommé, des gestes rapides et expérimentés, elle le prenait à pleines mains, lui faisait subir un contrôle des plus sévères, le nettoyait, en retirait les graines étrangères et déchets divers.

Sarah, son amie, assise sur un court tabouret de bois, soumettait ses lentilles à un examen minutieux. Ses pieds semblaient être étroitement soudés à son siège, ses jambes serrées étaient entièrement recouvertes d'une longue robe aux couleurs neutres. A ses côtés se trouvait Esther, une grande femme approchant la quarantaine, vêtue d'une légère robe fleurie, dont la partie supérieure attirait les regards. A son corsage pendaient, de part et d'autre d'une poitrine généreusement découverte, deux cordons de fermeture qu'elle n'utilisait jamais, exposant à la ronde une gorge exubérante.

Tout près d'Esther, se trouvait Aliza, assise dans une posture typiquement orientale. Elle tenait un petit couteau dans la main droite et un concombre dans la main gauche. Elle pelait soigneusement son concombre et les épluchures tombaient lentement par terre. Elle le débitait en fines tranches directement dans une casserole posée sur son ventre. Le plaisir d'être ensemble et en bonne compagnie ; facilité, aisance et bien-être. Les travaux routiniers devenaient légers et supportables. D'autant que l'on ne tardait pas à se lancer dans un bavardage soutenu où l'on pouvait rapporter et colporter les derniers potins et ragots, glissant insensiblement sur les soucis et les tracas quotidiens.

Et Salma observait du haut du son perchoir, réservée et attentive.

Au milieu de la matinée, arrivait le temps de la pause, le temps de prendre un repos bienvenu. Simy, la généreuse au grand coeur, se levait en secouant ses vêtements et se dirigeait vers la maison. Elle allait préparer le thé traditionnel. Un soupir d'aise général l'accueillait lorsqu'elle réapparaissait tenant la Séniya, un grand et beau plateau trépied en cuivre ciselé, portant le Berad, la théière au joli décor gravé au burin, entourée de délicieux gâteaux sucrés et de cinq verres fins transparents au bord doré. Bien-être et détente, la sacro-sainte récréation et le rituel du thé. Les femmes le boivent à petites gorgées, dégustent leurs pâtisseries, devisent, conversent et se confient mutuellement leurs petits secrets. Salma se tenait à l'écart et ne participait guère à ce genre de distractions. Elle passait une grande partie de la journée dans la solitude et allait parfois rendre visite à Tsipora.

Tsipora et son mari habitaient de l'autre côté de la maison. Salma les aimait beaucoup, plus particulièrement la belle Tsipora. Aux yeux de Salma, Tsipora la femme juive et son mari apparaissaient comme des géants véritables, tels ces personnages dans les récits des Mille et une Nuits. La femme juive était très belle, avait une peau claire au grain pur, de grands yeux verts. Son mari portait une barbe noire et avait belle allure dans ses tenues vestimentaires claires de coupe occidentale. Salma estimait que l'homme juif était plus âgé que sa femme, d'une bonne dizaine d'années, pour le moins. Le foyer de Tsipora était égayé par la présence de deux enfants en bas âge, un nourrisson et son aîné âgé de six ans. Tous les matins l'homme se rendait à son travail. Il était transporteur au Souk, le marché local de Marrakech. Tsipora la belle, elle, passait ses journées dans sa chambre s'occupant de ses enfants et de son intérieur.

Salma savait que le couple venait de Ouarzazate, une petite ville idyllique du sud, non loin de Marrakech- la-rouge où il avait emménagé. La majorité de ses habitants étaient des Berbères et les femmes juives de la petite bourgade se mariaient très jeunes, à l'instar des parents de Salma, l'ensemble des membres de sa famille et de toutes les personnes qu'elle connaissait. Les jeunes filles s'unissaient avec celui que leur père avait choisi et devaient l'accepter de gré ou de force. Salma supputait que Tsipora, la belle femme aux yeux verts, avait connu le même sort, subi le même destin. Destin qui sera aussi le sien, elle le savait. Les lignes en étaient déjà tracées. De la maison du père à la maison de la famille juive et, le moment venu, de la maison de la famille juive à celle de son époux. Celui que son père lui désignera.

Arrivée à l'âge de seize ans, Salma se retrouva confrontée aux mêmes réflexions, sassant et ressassant les mêmes pensées, alors que dans sa tête défilaient les images de sa vie et de sa destinée. Elle se mit à apprécier ces instants privilégiés où elle s’emparait de la grande clé, pénétrait dans la maison de prière de Raphaël et procédait à ses travaux de nettoyage dans le silence et le calme de ce lieu tranquille et retiré – tout doucement avec beaucoup de précautions et de doigté, que rien ne s'écroule. Dans ces moments hors du temps, irréels, elle retrouvait la paix avec elle-même. Elle ne voulait pas devenir adulte et avait peur de mûrir. Mais elle ne pouvait s’empêcher d'observer l'évolution de son propre corps qui la contredisait. Ce corps que les signes évidents de la puberté marquaient de leur empreinte. Debout devant la Parokhet, elle se disait que son destin était scellé. Personne ne pouvait plus ignorer la beauté de Salma, son beau visage brun, ses immenses yeux noirs.

Salma qui a grandi et qui est devenue belle, si belle.

Quelque part, aux confins du désert du Sahara, Ali le fils d'un chef de caravane de chameaux, se préparait, en pleurs, à se séparer de son père. Ce dernier venait de lui remettre un balluchon renfermant une cruche antique en maillechort recouverte d'un plaquage en cuivre orné de dessins, de fleurs et d'un verset du Coran, à quoi il ajouta quelques bijoux, des bagues en or.

" Ali, mon fils, quitte ce désert, va découvrir le monde, lui dit son père. Tu es encore jeune, intelligent, le moment de l'apprentissage est arrivé. Après, si tu le désires, tu pourras toujours retourner au désert et à ses paysages enchanteurs, à ses étendues éternelles où naissent tant de mirages." Ali arriva à Marrakech et la découvrit à l'heure de sa plus belle parure. A l'heure où tous ses atouts s'enflamment sous l'éclat magique du soleil couchant. La ville de glaise ocre rougeoyante, campait à l'orée du désert saharien au pied des cimes montagneuses et paraissait enveloppée d'une aura mystérieuse. Tel un somnambule, Ali erra une heure durant dans la ville, hébété, le regard flou, n'en croyant pas ses yeux, abasourdi par le spectacle, la magie des lieux et l'étalage de tant d'exotisme. Les fins dattiers alourdis, abondamment chargés de fruits juteux, les différentes tribus berbères dans leurs toilettes scintillantes et leurs vêtements hauts en couleur, les marchands d'eau dans leur tenue traditionnelle, les ruelles étroites du Souk, le riche parfum entêtant des épices, les étals de poissons et de jus de fruits. Ils sont légion, très nombreux sur la place Djamaâ-El-Fna, ces étals bien alignés proposant du jus d'orange fraîchement pressé.

C'est sur cette place qu'Ali trouva le premier emploi de sa jeune existence. Il rinçait les oranges avant de les empiler soigneusement et les disposer artistiquement en hautes pyramides destinées à attirer les clients et allécher les touristes. Le maître des lieux lui indiqua une petite place à l'arrière de son petit commerce, où il lui permettait de s'allonger quelques heures par jour. Mais Ali ne pensait guère à aller dormir ou à prendre quelque repos, des cordons magiques le tiraient irrésistiblement vers la place centrale de la ville.

Il découvrit sur la grande place, les premiers acteurs de l'éternel spectacle, de l'immense représentation. Les différents colporteurs, camelots et marchands ambulants qui venaient de très loin. Parmi eux : les mangeurs de verre, les magiciens et fakirs, les diseurs de bonne aventure, les marchands d'amulettes, les jeteurs de sort, les charmeurs de serpents et le son aigre de leurs flûtes, les danseurs, les acrobates, les prestidigitateurs, les clowns, les guérisseurs aussi, des charlatans, les bonimenteurs vantant un remède miracle, les soigneurs de dents aux méthodes singulières qui vous arrachent une dent, gratuitement et sans anesthésie…

Sur la grande place fleurissent les commerces les plus variés. Des marchands d'objets galants, de statuettes et de masques rituels pour cultes variés, de broderie grossière ou fine, de tapis bigarrés, de chapelets à égrener accompagnés de tapis de prière, de tissus aux couleurs fortes, de vêtements dorés et brodés or et, se frayant un passage dans la cohue de cette nombreuse foule, les éternels vendeurs d'eau fraîche, une grande outre sur le dos, versant le précieux liquide d'une hauteur de plus d'un mètre dans des verres en verre bleuté, sans renverser la moindre goutte par terre.

Un fourmillement bruyant, une mêlée trépidante et colorée, une agitation tintinnabulante, une multitude de "maîtres-colporteurs" formés au sein de leur tribu d'origine et porteurs d'une science héritée du père. Ali rodait autour de la place les yeux brûlants, lourds de sommeil. Il ne pouvait se résoudre à quitter ces lieux du regard et il n'était pas le seul. Tous les habitants s'étaient rassemblés sur la place, tous les touristes étaient là. Tout le monde semblait s'être donné rendez-vous dans ce périmètre magique. Ali s'arrêtait parfois devant un ouvrage, intéressé, il s'adressait alors à l'artiste et le priait de lui révéler sa science. Et l'homme qui avait conservé avec jalousie les précieux secrets livrés par ses ancêtres et transmis de père à fils, lui ouvrait de bonne grâce les portes de son art et lui prodiguait savoir et enseignement. Ailleurs il se contentait d'observer de loin les bonimenteurs, les grands cercles qui se créaient autour d'eux, les promesses de grand spectacle, la tournée pour récolter l'argent des badauds. Ils faisaient mine de chercher des heures durant de mystérieux objets dans leurs valises éculées, épuisant un public qui s'éparpillait, déçu d'avoir vainement attendu et aussitôt remplacé par de nouveaux passants, encore naïfs.

Il prêtait attention aussi aux curieux faisant le va et vient, errant sans but précis, pour le plaisir de flâner. Quelques-uns prenaient place, serrés les uns contre les autres, sur les bancs des cafés, se lançaient dans de grandes tirades et d'interminables narrations, étalant leurs histoires de vie. D'autres lorgnaient les jeunes passantes et tenaient des propos irrévérencieux, incongrus, grossiers. Il y avait ceux qui lisaient et relisaient inlassablement leur journal, à l'apprendre par-cœur. Enfin, ceux qui cassaient du sucre sur le dos de leurs contemporains et se délectaient de leurs malheurs. Un beau jour, Ali fouilla dans le balluchon et en retira l'une des bagues en or que son père lui avait remis. Il s'en alla prendre conseil auprès de l'un de ces anciens qui se tenaient sur la place, un homme âgé d'aspect honorable, vêtu avec un goût rappelant les splendeurs d'antan. Il était assis, penché toute la sainte journée sur des livres anciens, des ouvrages antiques en partie déchirés. Absent, plongé corps et âme dans sa lecture, loin de son entourage, tournant délicatement les pages jaunies par le temps. C'était celui qui lisait dans votre avenir, le voyant extralucide, mais également le conteur d'histoires. Le vieil homme le considéra longuement. Son regard se porta au loin, traversant les époques et sautant par­dessus les continents, parvint jusqu'aux vastes étendues du désert du Sahara, avant de revenir se reposer sur les livres étalés devant lui. Il dit à Ali :

"Dans un mois tu rencontreras une jeune fille du nom de Salma."

Ali l'écoutait de toutes ses oreilles. Le vieux sage poursuivit :

"Tout un chacun se doit une fois dans sa vie de traverser le désert de son existence, avant de se forger une personnalité et de devenir adulte. Toi, tu as déjà traversé une grande partie du désert, l'autre partie, tu la feras en compagnie de ta compagne. De ta femme".

Cette nuit là Ali ne parvint pas à trouver le sommeil. Les propos du vieil homme l'avaient profondément troublé. Avant de se fixer quelque part, il voulait poursuivre ses promenades, ses voyages, ses pérégrinations, voir encore du monde. Mais si le sage disait vrai… si véritablement il serait sur le point de rencontrer l'amour de sa vie.

Et si le sage se trompait, que faire dans ce cas-là? Tout cela n'est pas très sûr… se disait Ali que le sommeil fuyait.

Un compromis se dégagea lentement. "Je vais me donner un délai de trente jours, songea Ali, je vais économiser un peu d'argent avant de poursuivre mon périple."

Il se leva au petit matin et, muni du petit capital remis par son père, s'en alla louer un petit magasin en ville. Il dénicha un petit local, tout noir, qui servit dans le passé au négoce d'un marchand de charbon. Ali se mit au travail. Une fois le local prêt, il l’emplit de tissus multicolores, de belles pièces de soie importées d'Inde et de Chine. Les femmes de Marrakech en furent ravies et s'extasièrent devant ces spécialités venant de l'étranger. Il ne fallut guère plus de trois semaines à Ali pour faire la connaissance de tous les passants, de toutes les femmes juives et musulmanes, de connaître leurs besoins spécifiques, leurs voeux personnels et leurs goûts particuliers. Une telle pour les boutons, une autre pour les fils dorés, celle-là pour les tissus destinés aux robes de mariées, ou encore la grande amoureuse de caftans. Une femme sur deux susurrait à Ali : "Viens nous rendre visite, viens boire quelque chose à la maison. J'ai une fille pour toi. Viens faire sa connaissance."

Mais les priorités d'Ali étaient d'un autre ordre. La constitution d'un pécule substantiel était impérative et indispensable à la poursuite de son voyage. Il voulait découvrir le monde avant de prendre épouse et de fonder une famille. La seule petite distraction qu'il se permettait dans le déroulement de sa journée, était de lever les yeux au-dessus de ses tissus, lorsque devant sa boutique, passait une belle jeune fille musulmane au beau visage brun et aux grands yeux noirs.

Ce jeudi-là, Salma était occupée au nettoyage de la synagogue. La lumière qui filtrait à travers les fenêtres du bâtiment agissait comme une invite de l'astre du jour. Elle eut une grande envie d'être à l'extérieur, de sortir déambuler et admirer les maisons rouges, de se rendre au Souk et d'aller sur la grande place. Mais le devoir l'appelait à la maison juive où elle devait se rendre pour préparer le thé de cinq heures.

Alors qu'elle s'apprêtait à le servir, elle glissa malencontreusement sur une flaque d'eau qu'elle- même avait négligé d'éponger peu auparavant. L'ensemble du précieux service à thé antique en porcelaine de Chine lui échappa des mains, tomba sur le sol et se brisa en mille morceaux. Salma, horrifiée, eut un mouvement de recul et regarda autour d'elle effarée. Sous le coup de la peur, elle prit la fuite et s'éloigna précipitamment de la maison, en état de choc.

Elle erra plusieurs heures dans les rues de la ville. A la tombée du jour, elle s'assit sur une grosse pierre dans une encoignure et, pleine d'amertume, laissa couler des larmes brûlantes.

Ali venait de franchir la porte arrière de son magasin. Il commençait à faire sombre. Il leva les yeux et distingua dans la pénombre naissante, le beau visage brun, les grands yeux noirs noyés de larmes. Il s'approcha, intrigué, inquiet et doucement lui demanda de lui révéler son nom. Une heure plus tard, Salma fut de retour à la maison de la famille juive, un service à thé neuf et complet entre les mains. Ali, à ses côtés, l'aidait à le transporter jusqu'à l'entrée de la ruelle, elle le pria alors de s'en aller, il ne fallait surtout pas qu'on les surprenne ensemble.

A partir de ce jour ils ne se quittèrent plus.

A chacun de ses passages au Souk, Salma s'arrêtait devant le magasin d'Ali. Il la remarquait de loin et sentait la gêne, la tristesse et l’embarras le gagner. Il était amoureux fou de cette jeune fille déjà femme, qui portait sous ses habits de la mousseline transparente qui ne laissait guère de place à l'imagination. Sa peau brillante couleur bronze, ses épaules et ses bras dénudés lui emplissaient les yeux et figeaient son regard. Il lui prenait les mains et lui disait des mots d'amour. Elle s'attardait dans son magasin, repoussant l'heure du départ. Il la conduisait à l'arrière de la boutique, lavait ses instruments d'une main et l'enlaçait de l'autre. Il laissait glisser ses doigts brûlants vers le postérieur juvénile et ferme qu'il gratifiait d'une caresse appuyée. Elle riait, se contorsionnait et cherchait à lui échapper.

Un jeudi après-midi, Salma invita Ali à venir visiter la maison de la ruelle. Elle était seule. Les membres de la famille étaient en voyage. Ali franchit le seuil et regarda autour de lui. Il admira la grande chambre marocaine réservée aux invités que Salma avait rangé en prévision de sa visite, les beaux tapis, les fins matelas bourrés de laine. Les grandes parois de la chambre étaient peintes en blanc. Le haut plafond était soutenu par d'épaisses poutres en bois, grosses comme des madriers de chemin de fer. Sur l'une des parois transparaissaient les traits du maître de maison à travers un cadre en or bordant son portrait. Sur l'autre paroi, un ouvrage brodé en lettres dorées agrémenté de motifs marocains et espagnols lui faisait face.

Ils se laissèrent aller sur les matelas entourés de coussins moelleux et caressants. Le soleil baissait à l'horizon. Ali commença à raconter sa vie dans le désert du Sahara, l'histoire de ses pères et, depuis la nuit des temps, la longue tradition ancestrale qui faisait d'eux des chefs de caravanes de chameaux. Il évoqua les rudes conditions de vie, le travail ardu et ses peines. Il lui décrivit aussi le spectacle des paysages enchanteurs qu'il avait traversés, parcourus et tant admirés.

A son tour elle lui raconta quelques bribes de souvenirs d'enfance. Que lui restait-il d'autre en dehors de ses souvenirs ? Elle lui narra son voyage, tous les désagréments du chemin parcouru il y a quelques années en compagnie de son père. Et, après avoir abandonné la charrette et le cheval, son arrivée à Marrakech à bord d'un vieux camion aux ressorts grinçants, chargé à craquer de villageois, de moutons et de poules caquetantes.

Alors qu'il se penchait vers elle et qu'elle sentait ses lèvres se poser sur les siennes, elle lui fit part tout doucement des rêveries qui la hantaient. De pensées que la religion musulmane interdisait. La nuit, elle rêvait d'amour et de passion. Elle pensait à la beauté et à la mort. Envies et désirs l'assaillaient, la tourmentaient et la taraudaient sans relâche. De toutes ces forces, elle tentait de repousser les pulsions obsédantes et de les chasser de son esprit. Elle lui raconta les bains dans l'eau de source où elle s'enfonçait toute nue, sans crainte et sans honte aucune. Son vague à l'âme. La nostalgie de cette sensation de l'eau sur son corps, de la caresse du vent sur sa peau. Elle souhaitait redevenir petite fille, ne plus avoir honte, chercher, découvrir, connaître et toucher, pour la première fois de sa vie, une âme qui mettrait un baume sur ses doigts douloureux. "A treize ans, on sait qu'il y a quelque part dans le monde un être que la fille pubère n'a pas encore connu et qu'elle passera le reste de ses jours avec lui" murmura-t-elle à l'oreille d'Ali qui frissonna au contact de son souffle. Il sentit les cheveux se dresser sur sa tête. Il se pencha et l’embrassa. Il venait soudain de réaliser l'espace de temps écoulé depuis qu'il avait touché ses lèvres pour la dernière fois. Le lendemain, à l'heure de la prière des maîtres de maison, Salma se glissa discrètement hors de la ruelle et alla retrouver Ali. Ils se promenèrent dans la ville et se restaurèrent sur la place Djamaâ-El-Fna. Une soupe de légumes avec de la viande de tête de veau. Ils observèrent le remue-ménage sur la place, la foule et ses métamorphoses au fil des heures. Ils découvrirent Marrakech la grande, cette immense oasis dressée face au désert. Ils pénétrèrent dans la cour du très réputé hôtel Koutoubia, aux murs recouverts de mosaïque fine, aux couleurs dignes des contes des Mille et Une Nuits. Dans les petites ruelles du Souk arabe, ils se risquèrent à marcher main dans la main et dans le quartier musulman, ils firent une halte pour déguster un délicieux jus de grenades frais. Ils étaient conscients de faire l'objet d'une attention particulière, qui se focalisait insensiblement sur eux et sentaient les nombreux regards qui les suivaient. Après tout, Ali était un personnage connu de tous, mais ils ne pouvaient s’empêcher de faire ce qu'ils faisaient. Ils ne pouvaient adopter d'autre attitude. Ils étaient ensemble, s'appartenaient et Salma réalisait, pour la première fois de sa vie, la portée et la signification d'une telle réalité. Elle n'était plus la jeune femme esseulée se penchant sur la société des femmes du haut de son observatoire du deuxième étage. Elle avait Ali. Elle avait un million d'étoiles brillantes à ses côtés.

Les jours où il n'y avait pas d'offices religieux à la synagogue, Salma se rendait compte qu'en présence d'Ali, elle avait beaucoup moins peur du Dieu des Juifs. En effet, depuis quelques semaines, elle prit l'habitude de faire entrer Ali par la grande entrée aux portes imposantes avaleuses de grosses clés. Ce jour-là, le sol de la synagogue en a vu de toutes les couleurs. Ils roulèrent sur le sol frais et agréable, se débarrassèrent de leurs vêtements et se livrèrent aux joies de l'amour. Ils se donnèrent l'un à l'autre sur l'un des bancs de la synagogue. Entre les livres de prière. Repus, ils s'endormirent sur un deuxième banc.

Salma ressentait dans ses os frémissants l'irréparable qu'elle venait de commettre, la transgression grave des règles de la religion musulmane et le danger tout aussi grave qu'elle courrait désormais. A l'intérieur d'elle-même, une voix lui soufflait de partir, de fuir au loin, le plus loin possible. Si par malheur son père, le musulman pieux et croyant, venait à apprendre la nature des relations interdites qu'elle venait d'entretenir avec Ali, il la tuerait sans hésiter et sans pitié aucune. Pour laver l'honneur de la famille, honneur qu'elle avait irrémédiablement souillé.

Elle était destinée à se marier dans son village natal, à s'unir avec un homme qu'elle ne connaissait pas. L'élu de son père. C'était inscrit, gravé dans sa destinée. Tout au long de cette journée mémorable, Salma réfléchissait, bichonnait, récurait la synagogue et méditait.

Dans le courant de l'après midi le ciel se couvrit d'un épais brouillard jaunâtre. Une tempête faisait rage dans les rues de Marrakech, charriant dans ses flancs des milliers de tonnes de sable rouge. Une obscurité inquiétante tomba sur la ville, comme une nuit sombre et angoissante. Les ténèbres envahirent les rues et les ruelles de la cité. Auréolé d'un nuage de poussière, Ali pénétra en trombes dans la maison de prière. Tout le désert du Sahara se déversait sur Marrakech, couvrant la ville d'un voile opaque. Cette nuit là, alors qu'ils étaient allongés, nus et étroitement enlacés, elle lui avait chuchoté dans le noir :"Nous devons partir d'ici. Si tu m'aimes, fuis avec moi ! Viens avec moi si tu tiens à moi ! Retournons au désert, là seulement je pourrais me sentir libre, là je serais heureuse". Et Ali hochait la tête et l'étreignait très fort.

Dehors la tempête gagnait en puissance. Ensuite, tout se passa très vite, en l'espace de quelques secondes. Des filets de poussière et des morceaux de crépi tombèrent soudainement du plafond de la synagogue. Il y eut une sorte de tonalité sourde et lointaine, un roulement continu, le craquement d'une fissure gigantesque, une rumeur allant s'amplifiant, qui s'approchait dans un vacarme assourdissant et un déferlement ravageur.

Sous l'action d'une puissante et irrésistible poussée d'une force implacable, les murs de la synagogue  s'écoulèrent les uns sur les autres, soulevant des montagnes de poussières qui se mêlèrent aussitôt à la vague rouge déferlant sur la ville. Un déchaînement des forces de la nature.

Salma et Ali sautèrent sur leurs pieds et se précipitèrent vers la sortie, fuyant le désastre et s'éloignant au plus vite du danger. Ils se figèrent haletants, à quelque distance sur la rue, serrés l'un contre l'autre, nus et effarés, tremblants et frissonnants de tout leur corps. Leurs habits, leurs souliers, tous leurs objets personnels étaient définitivement ensevelis sous les décombres du temple, entre les bancs usés et la Parokhet, au pied des poutres immenses et des rouleaux de la Torah. "Nous venons de détruire la maison de prière des Juifs, avec nos péchés." dit-elle à Ali, alors qu'ils reprenaient leur souffle.

"Nous avons commis un sacrilège dans ce lieu saint, dans cette demeure sacrée. Cette fois-ci nous nous en tirons à très bon compte. Nous serons certainement punis, la prochaine fois. De mort." Ali écoutait en silence, il la regarda longuement et lui dit doucement :

"Un amour interdit, cela n'existe pas ! "

Au lever du jour, alors que tous les Juifs se rassemblaient autour de la maison de prière, prêts à la relever de ses cendres, une des voisines tint à apporter son témoignage. Elle était prête à jurer sur tout ce qu'elle avait de plus cher au monde, voire sur la tête de ses propres enfants, que cette nuit, au milieu de la tempête, elle avait distingué de ses propres yeux, une jeune fille et un jeune homme courant entièrement nus en direction du désert.

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