Le rocher d'origine-Haim Shiran (Shkerane)&Fabienne Bergman-Le Juif Arabe

Le lendemain, je rencontrai Mehdi, l’ancien chef des travaux de la société. Mehdi était aussi un des meilleurs peintres du Maroc. Il était très connu dans la branche et surtout, très apprécié par les architectes qui venaient véri­fier les travaux sur les chantiers. Ceux-ci n’avaient jamais rien à redire sur ses finitions. C’était aussi un spécialiste de la fabrication des peintures. Il faut préciser qu’à cette époque, les couleurs se préparaient à l’entreprise et Mehdi était un véritable artiste en la matière. J’ai retrouvé l’ancien contremaître dans un café de la ville, près du cinéma Camera que j’avais tant fréquenté, enfant. Il m’invita à déjeuner chez lui, dans sa villa, en ville nou­velle. J’acceptai avec joie. Il avait réuni toute sa famille pour la circonstance. Une de ses filles, professeur d’his­toire à l’université de Casablanca était venue spécialement pour me rencontrer. Il y avait aussi deux autres filles, magnifiques, cultivées, restées célibataires. Ce sont elles qui maintenant, dirigeaient haut la main l’entreprise de peinture que leur père leur avait léguée. Mehdi avait en effet quitté Hadj Brahim pour créer sa propre affaire, pro­bablement peu après mon départ. Il était maintenant à la retraite. Nous avons discuté boulot, le genre de travaux qu’elles dirigeaient, leurs rapports avec les ouvriers et nous avons parlé de la difficulté de monter sur des échelles. Nous étions assis autour d’un magnifique cous­cous, garni de viande d’agneau et de maints légumes. J’appris alors la tragique histoire de la famille de Mehdi. Jusqu’à ce jour, je ne savais pas que le pilote chargé de bombarder le palais du roi Hassan II, lors de l’attentat fomenté par le général Oufkir, était le fils de Mehdi. Sa photo ornait tous les murs de la maison. C’était un très beau garçon et un des premiers pilotes de l’armée royale. Il avait été exécuté sans autre forme de procès après l’échec de l’attentat. Ce qui est surprenant, c’est qu’aucun membre de sa famille n’avait été inquiété, fait plutôt rare dans les annales du Maroc.

Au cours de ce repas, Mehdi m’a chaleureusement remercié. Il a dit que c’était grâce à moi qu’il avait pu nourrir et faire grandir ses enfants et qu’il m’en était très reconnaissant. Autant que les délica­tesses consommées, j’ai profondément apprécié l’amitié dont chacun d’entre eux me gratifiait. C’était plus que touchant. Nous avons aussi évoqué l’époque de notre tra­vail en commun, les randonnées que nous faisions ensemble pour visiter les chantiers à travers le pays, les repas que nous prenions avec les ouvriers et naturelle­ment, les accrochages hebdomadaires au moment de la paye. Mehdi était conscient que Hadj Brahim l’aimait beaucoup mais se gardait de le montrer, car il tenait à être le maître à bord et craignait que des marques d’amitié, surtout devant les architectes, ne nuisent à son autorité. Ceux-ci aimaient beaucoup le contremaître et ne voulaient avoir affaire qu’à lui. Nous avons également parlé de cet accident qui avait failli me coûter la vie. C’était dans les premiers mois de mon travail et nous venions d’engager un nouveau chauffeur de poids lourds, lequel ne devait sans doute pas être un as de la route. Nous roulions vers Fès où j’avais obtenu, quelque temps auparavant, par adjudication spéciale, une commande pour peindre une très grande école. Nous devions commencer les travaux ce jour-là et nous étions partis vers six heures du matin. Le camion était lourdement chargé avec les pots de peinture, les échelles et une dizaine d’ouvriers accroupis sur les pots. J’étais assis dans la cabine, le conducteur à ma gauche et un jeune contremaître à ma droite. Ce dernier est mort sur le coup quand notre chauffeur entreprit de doubler un car de transport en commun. Le choc fut ter­rible et le camion culbuta plusieurs fois avant de s’écraser dans les champs. Dès le départ, nous avions senti que ce routier ne maîtrisait pas son véhicule, peut-être à cause de la surcharge. Le camion chavirait et l’accident se produisit à environ une dizaine de kilomètres de la ville, vers Meknès Plaisance. Je ne sais s’il n’y eut d’autres voitures acci­dentées ni ce qu’il advint des travailleurs à l’arrière ou des voyageurs du car. J’étais grièvement blessé. Je m’étais fêlé le crâne et j’ai perdu connaissance pendant plusieurs heures. Je me suis réveillé à l’hôpital où je dus rester immobilisé quelques semaines. Mon seul souvenir après le choc est l’instant où je me suis retrouvé dans les bras d’une Française qui essayait de me calmer en me disant qu’elle me conduisait à l’hôpital Cornette. Ma mère, que Dieu ait son âme, a ensuite célébré chaque année le jour anniversaire de l’accident. Elle était persuadée que j’avais été sauvé parce que je portais le nom de son vénérable père. Guéri, j’ai encore eu le vertige pendant des mois. J’avais peur de conduire. Longtemps après l’accident, Hadj Brahim m’accompagnait quand je devais visiter des chantiers et je m’agrippais à lui à chaque virage. J’ai repris peu à peu le travail et même, je m’affirmais dans la direc­tion de l’entreprise, apprenant toutes les ficelles des métiers de directeur, de comptable et de métreur. En fait, la gestion de l’entreprise reposait sur mes épaules. Hadj Brahim m’accordait une confiance illimitée et constante, si ce n’est ces fameux vendredis où nos vues divergeaient.

Je suis d’autant plus triste de ne l’avoir pas rencontré lors de mon premier voyage d’Israël au Maroc en 1978 – dès qu’une telle chose fut possible – quand j’ai tourné mon film autobiographique. J’étais alors avec l’équipe de tournage de la télévision marocaine, spécialement attachée à la cour d’Hassan II. Nous avions travaillé toute la jour­née et le lendemain, en route vers Fès, j’ai vu l’enseigne d’un magasin où s’affichait le nom de Hadj Brahim. Je me suis arrêté pour voir qui tenait cette boutique et il s’avéra que c’était la fille de mon ancien patron. Elle m’a tout de suite reconnu. Je lui ai dit que je ne pouvais pas rester davantage à Meknès pour rencontrer son père, lui transmettais mon affection et espérais le revoir bientôt. Mon insouciance ne fut pas réparable, puisque Hadj Brahim devait mourir quelques années plus tard sans que je ne le revoie.

Je dois avouer qu’à cette période, j’étais entièrement absorbé par ce film, censé, dans mon esprit, donner une meilleure image des Juifs du Maroc et balayer le stéréo­type négatif qui entachait ceux d’entre eux qui vivaient en Israël. Je tenais alors plus que tout à montrer la richesse de la culture et des traditions des Juifs du Maroc et je crois l’avoir fait de mon mieux. Les Arabes, avec qui j’avais pourtant longtemps vécu fraternellement, étaient loin d’être ma première préoccupation lors de ce court séjour et je ne songeais nullement alors à relater le « côté arabe » de ma vie.

Une semaine après ce passage à Meknès, je me trou­vais à Ouezzane pour filmer la hilloula de Rabbi Amram ben Diouane. J’y ai rencontré un cousin qui me reprocha  le tort que j’avais fait à Hadj Brahim. Celui-ci, entendis-je  honteusement, ayant appris mon passage à Meknès, avait arpenté la ville pendant deux jours, à ma recherche, comme fou. Je regrette beaucoup cette occasion manquée. J’aurais voulu lui raconter ce que j’étais devenu, mes études à Paris et ma carrière en Israël. J’aurais aimé voir alors l’expression de son visage, lui qui tenait à tout prix à me garder auprès de lui et m’avait même proposé de me prendre comme associé dans l’entreprise, ce qui m’aurait peut-être rendu plus riche..

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