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Agadir-Joseph Dadia

Agadir-Joseph Dadia

Les vrais hommes de progrès sont ceux qui ont pour point de départ un profond respect du passé.

Ernest Renan

La vie est une succession de cycles …Et de temps en temps, on revient à la case départ. Patrick Modiano 

AVANT-PROPOS

Tous les récits du monde ne suffiront pas à raconter mon histoire.

J’évoque peu dans mes textes le souvenir de la famille de maman. Il n’y a aucune explication à ce silence. Le moment viendra. J’écris sous l’inspiration. Seule l’inspiration me guide. Je ne choisis pas mes souvenirs. Ils s’imposent à moi.

Quand je pense à la famille de maman, je revois des hommes et des femmes de qualité, d’un rang social élevé, d’une bonne réputation. Dès ces premières lignes, leurs visages apparaissent devant moi. Ils me regardent tels que je les ai connus. Plusieurs images d’eux se présentent à moi, toutes en même temps.

Ce que l’œil peut capter instantanément, la main de l’homme ne peut le transcrire d’un seul geste.

Ces mages me renvoient à Agadir et aussi à Marrakech. C’était avant octobre 1956, date à laquelle je suis parti en Angleterre.

Je me souviens. Ma famille d’Agadir venait voir maman à Marrakech.

Un jour de juillet, je me rappelle, profitant de la fraîcheur du matin, je révisais tranquillement le chapitre deux des « Lois d’Ethique et de Morale » de Maimonide : « Lorsque ceux qui souffrent de maladies physiques goûtent ce qui est amer, ils disent que c’est doux, et pour ce qui est doux, ils disent que c’est amer … Et ceux qui souffrent de maladies mentales s’écartent de la bonne voie, car leur mal altère leur volonté … ».

Soudain, j’entends des éclats de rires joyeux du côté de l’escalier. Levant les yeux de mon livre, je vois arriver vers moi mes cousins et mes cousines d’Agadir. Je n’en croyais pas mes yeux. Ils sont tous là devant moi. Je saute sur eux, les embrassant et les serrant dans mes bras. Il y a une heure à peine qu’ils sont arrivés d’Agadir à Marrakech. Leur première visite est toujours pour maman. Je leur dis que Lalla, c’est ainsi qu’ils appellent maman, se trouvait à Casablanca chez sa sœur Rahel, et aussi pour voir son frère David. Je ne tardais pas à lire sur leur visage une profonde déception. Ils ne sont à Marrakech, avec mon oncle et ma tante, que pour quarante-huit heures. Les grandes filles avaient des copains à voir au mellah.

Se détache nettement dans ma mémoire ma petite cousine Marie, douce et bonne, et d’une grande candeur. Comme elle était sensible, éveillée et intelligente. Malgré son très jeune âge, elle veillait sur moi quand je passais mes vacances à Agadir. Toujours affectueuse et câline.

Je garde de pieux souvenirs d’elle. Je me souviens, comme si c’était hier. C’était un samedi après-midi.

Elle proposa de me conduire à la plage pour jouer au foot avec mes amis gadiris. Nous empruntons un raccourci par une rue qui descend en pente à l’aplomb de la plage. Beaucoup de voitures circulaient dans les deux sens dans cette rue, d’ordinaire calme. Marie prit fermement ma main et me fit traverser la rue d’un trottoir à l’autre, faisant attention aux voitures qui arrivaient sur nous. Tout au long de notre promenade je l’écoutais me raconter des historiettes avec charme et naïveté, comme un petit frère avec sa sœur qu’elle protège. Je revois encore son regard. Une vision qui revient. Tout cela je le garde en moi comme un précieux et rare trésor qu’aucun pesant d’or ne parviendrait jamais à équivaloir.

Relisant mon texte, je constate des répétitions.

Josué Jéhouda, un grand écrivain juif de Genève, tombé dans l’oubli depuis des années, m’a appris au cours d’une rencontre chez lui qu’il faut garder les répétitions dans la mesure du possible.

Joseph Dadia

Agadir-Joseph Dadia

AGADIR- I

Je ne choisis pas mes souvenirs sur l’écran de ma mémoire. Tant de souvenirs m’envahissent. Ils s’imposent à moi. Il se trouve que j’ai consigné ces souvenirs sur de petits carnets à une époque où je me portais bien, loin de la drogue dite pompeusement cortisone. Après le déjeuner, je sortais dans le jardin, et c’était le printemps, un petit carnet et un stylo à la main, et j’écrivais.

Je reproduis ce que j’ai écrit.

Quand je pense aux membres de ma famille du côté maternel, je revois des hommes et des femmes de qualité, d’une bonne origine ancestrale et d’une haute et honorable réputation. Depuis ces premières lignes, leurs visages surgissent devant moi, le jour et la nuit.

Ces visages me regardent tels que je les ai connus. Les images se présentent toutes en même temps. Ce que l’œil peut distinguer dans son orbite, la main de l’homme que je suis ne peut le transcrire d’un trait en un seul coup. Ces images me renvoient à Agadir d’avant octobre 1956, date à laquelle j’ai quitté Marrakech pour l’Angleterre.

Mon oncle Meyer habitait avec sa femme Fréha et ses enfants dans une maison à Talbordj, à l’étage, sans rez-de-chaussée, sans voisins, avec un escalier sur la rue qui la desservait. Je n’avais aucune idée de la topographie de la ville d’Agadir dont les rues et leurs maisons, un peu partout en différents points, sur les hauteurs, au bas desquelles une mer diaphane et calme embrassait une longue et large plage de sable fin. L’eau de la mer que je découvre, par comparaison avec Essaouira/Mogador que je connaissais depuis longtemps, était toujours bonne avec une température agréable quasiment tiède, sans vagues ni houle. J’étais un peu perdu dans les rues d’Agadir. Il n’y avait pas de quartier spécifiquement juif comme à Marrakech, ma ville natale, ou à Essaouira/Mogador. Marrakech, ville homogène et structurée, se répartissait nettement en différents quartiers distincts. La vie juive à Marrakech existait en deux ou trois quartiers à proximité du mellah, mais surtout au Mellah avec ses synagogues et ses nombreux fidèles aux trois offices de la semaine et un peu plus d’offices le Shabbat et les Fêtes, en particulier à Kippour, Jour solennel du Grand Pardon. Rien de tel à Agadir où je vivais des moments étranges et intenses. Cependant je conserve dans ma mémoire le souvenir d’une ville attachante, moderne, où les enfants juifs parlaient un bon français, affranchis de toute contrainte religieuse. Ils étaient libres comme le vent et je les rencontrais sur la plage. Ma passion pour le football m’a ouvert largement les portes. Je suis devenu leur camarade, leur ami. Nous jouions au ballon rond de très longues heures, avant d’aller nous laver agréablement dans l’eau chaude et profonde de l’Océan. Je rêvais en me baignant aux lointains rivages au-delà de l’horizon.

Dans l’appartement, mon oncle Meyer et sa femme Fréha avaient leur chambre sans fenêtre sur la rue, avec un téléphone. Cette pièce était contigüe à celle que j’occupais durant mon séjour chez eux. Les enfants vivaient tous dans une même pièce, située à la droite de celle de mon oncle et ma tante. Je n’y ai jamais mis les pieds. Une grande salle face à la

 chambre de mon oncle Meyer servait de salon et de salle à manger. La cuisine, la salle de bain et les toilettes étaient là pour l’aisance et le confort de tous. Toutes ces pièces, au nombre de quatre, étaient disposées autour d’un patio à ciel ouvert. Sur la terrasse, la Souca

Une femme venait chaque jour pour le ménage et faire la cuisine.

Ma tante Fréha supervisait toutes les activités, le sourire sur son visage. Un sourire permanent et rayonnant.

La chambre que j’occupais avait une large fenêtre qui donnait sur une impasse où le soleil s’absentait l’après-midi. De ma fenêtre je voyais un troquet berbère, avec un bar à l’intérieur et, à l’extérieur, à même la rue, de petites tables coquettes garnies de bols en faïence, prêts à recevoir une soupe bien fumante pour rassasier le chaland du bled de passage dans la ville, à l’occasion d’un marché ou d’un moussem. J’aimais bien regarder de ma fenêtre ce troquet, le patron à l’entrée prêt à accueillir les premiers clients. Ce café se trouvait dans un cul-de- sac calme, qu’aucune voiture ne traversait. Il régnait dans ce café une atmosphère de sérénité. Il attirait mon regard par son charme simple et son ambiance chaleureuse. Je voyais bien que les gens qui le fréquentaient se sentaient chez eux et en bonne compagnie, le temps de boire un verre de thé ou un bol de soupe. Je me contentais de le contempler du haut de ma fenêtre avec sympathie et tendresse. Jeune adolescent alors, je ne pouvais fréquenter des personnes adultes qui parlent en chleuh entre elles, ni boire une soupe non cachère. Ce troquet était joyeux. D’un tourne-disque, voire un gramophone, jaillissait une musique rythmée, vivante et entraînante. Des chants berbères. De temps à autre, un musicien avec son gnibri venait y jouer. J’aimais de ma fenêtre suivre cette ambiance et entendre les chants berbères. Je n’ai jamais eu l’idée de descendre et d’aller saluer le patron de ce café. En bas, personne ne faisait attention à moi. Je garde un excellent souvenir de ce café. Résonnent encore à mes oreilles ces airs du Sud marocain, au son des cymbales, racontant l’épopée épique des Hmadcha et des Hadawa. De là date mon affection sincère et profonde pour la langue, la poésie, la musique et les chants berbères. Je ne comprenais pas les paroles, mais je sentais qu’elles racontaient des récits glorieux d’antan. Je partageais à ma façon des moments de distraction et de récréation en compagnie de ceux attablés en bas, juste au-dessous de ma fenêtre. Personne ne semblait remarquer mon regard ou bien faisait semblant de ne pas me voir.

Cette pièce, où je passais de longues semaines en l’espace d’un été, était meublée sobrement mais avec distinction. De longs divans, aux matelas de laine soyeuse recouverts de beaux draps, longeaient trois murs de la chambre : un mur à la droite de la porte d’entrée, un mur à sa gauche, et un mur face à cette porte, celui de la fenêtre qui donnait sur la rue. La nuit, je m’allongeais où je voulais.

Une table basse et ronde se trouvait vers l’entrée de la pièce. Elle nous servait le soir pour manger.

Il m’arrivait de sortir de la maison pour aller acheter le journal. C’était l’époque où je suivais, sur le plan militaire, le sort de la France en Indochine et sa défaite de Dien Bien Phu.

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AGADIR II

Je suis revenu à Marrakech de Ramsgate fin décembre 1959, avec l’intention ferme d’envoyer en Israël mes parents, mes frères et ma sœur. De revoir aussi les membres de ma famille du côté paternel et du côté maternel.

Il m’a été proposé de m’inscrire à l’Université Hébraïque de Jérusalem pour y poursuivre, selon mon choix personnel, soit des études en littérature hébraïque, matière que j’affectionnais tant, soit des études talmudiques et théologiques, matière que le Rabbin Lippa Rabinovitch aimait étudier personnellement avec moi dans son salon personnel. Mais je voulais avant tout revoir ma famille. En trois ans et quelques mois, loin de tous, bien des choses ont dû changer. Ceux et celles que j’ai laissés bébés ou petits ont grandi et ont fait leurs dents. Mais je ne savais pas qu’à peine peu de semaines après mon retour d’Angleterre que la terre allait à Agadir gronder de colère et emporter dans ses entrailles celles et ceux que nous chérissions tous. A Casablanca, j’ai passé quelques jours chez mon oncle David et ma tante Marie. De là j’ai pris le train pour Marrakech.

A Marrakech, j’ai été dire bonjour à mon oncle Shim’on et à sa famille, qui habitaient au milieu de Derb Latana, près de l’endroit où a été ensevelie El Beghla d’El Qbourat. Nous habitions à quelques mètres d’eux vers le fond du côté droit de ce Derb.

J’ai revu à plusieurs reprises mon oncle Mardochée, son épouse, ma tante Marie née Nezri, mes cousins Henri et Joseph et leurs frères et sœurs.

J’ai passé avec eux, comme avant mon départ en Angleterre, le repas du vendredi soir. Une fois, c’est sûr, plusieurs fois je ne m’en souviens pas. Mon oncle Mardochée aimait me voir chez lui au repas du vendredi soir. C’était le moment idéal pour nous d’eux de parler de beaucoup de choses et d’écouter à la radio, la T.S.F, des nouvelles d’Israël. Mon oncle Mardochée s’habillait encore à l’ancienne. Mais dans sa mentalité et ses objectifs, il était un homme moderne. Il se rendait au marché à vélo. Il s’intéressait aux jeunes qui poursuivent leurs études.

Il attendait beaucoup d’Henri. Il m’a prié de suivre Henri dans ses études, auquel j’avais remis avant mon départ en Angleterre un livre de calcul. On ne disait pas encore « Mathématiques ». Henri était au Lycée un bon élève et il avait une espèce de scooter pour s’y rendre. Il me parlait de Johnny Halliday et d’autres chanteurs que je ne connaissais pas.

Je me souviens bien d’un dimanche où nous sommes partis à l’Ourika pour aller au pèlerinage du saint Rabbi Shlomo Belhens. C’était début janvier 1960. Il faisait beau et le soleil brillait de ses feux d’hiver sur la vallée. L’oued roulait tumultuairement ses eaux. Je ne sais pas ce qu’il m’a pris. J’ai mis mon maillot de bain et je saute dans l’eau. L’eau était délicieuse et je nageais comme du temps d’une colonie de vacances en ces lieux, l’été 1955. Le courant était rapide. Et les flots déraisonnables m’ont emporté à toute vitesse dans leur cours. Je suivais instinctivement à la nage les ondulations saccadées de l’eau. A un moment, je me suis trouvé dans le creux d’une eau profonde, calme et impassible. J’avais peur.

J’ai fait signe à mon oncle et à sa suite. J’ai lu sur leur visage une grande inquiétude. Je suis sorti de l’eau comme si de rien n’était. Nous avons poursuivi notre pique-nique.       

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Car il n’est pas de souvenir pour le sage avec le fou, en pérennité, parce que déjà aux jours qui viennent tout est oublié.

Eh quoi ! Le sage meurt avec le fou ! Ecclésiaste 2 :16

(Traduction La Bible Chouraqui).

Ce qui me frappe, c’est la rapidité avec laquelle les jours d’antan ont traversé le temps de notre enfance et de notre jeunesse. C’est comme le D.V.D. d’un film que l’on déroule à grande vitesse pour arriver à la séquence que l’on souhaite regarder. Je n’ai pas eu le temps de connaître un peu mieux chaque membre de la famille. Les parents, les oncles et les tantes, tant de la branche paternelle que de la branche maternelle, nous ont vite quittés, nous laissant de doux et de bons souvenirs. Leur bon renom nous accompagne partout. Nous, leurs descendants, que sommes-nous devenus, dispersés çà et là, en Israël, au Maroc, en France, au Canada et aux U.S.A. ? Forcément, les distances émoussent les sentiments. Les rencontres occasionnelles réchauffent et animent le temps d’un événement nos rapports fraternels, notre amitié et notre solidarité. Mais, à la longue, qu’adviendra-t-il de nos propres descendants ? Il y a pourtant des familles qui sont restées intactes, groupées dans la même ville, voire même dans le même immeuble, avec le grand- père, la grand-mère, et toute une ribambelle de mômes, avec leurs parents, les proches et les collatéraux. Quand je vois cela et quand je l’écris, dois-je me révolter ? Etre jaloux ou envieux ? Non ! Certainement non et mille fois non ! Je me tais tout simplement. Garder le silence est la métaphore du sage qui accepte la volonté de D. ieu, comme le soulignent des passages de Pirqé Abot, les Maximes de nos Sages et Maîtres, que nous lisons chaque semaine dès le premier shabbat après Pessah jusqu’à la veille de Shavouot, avec Michlé. Les érudits étudient aussi le traité dit Abot de Rabbi Nathan, groupant 41 chapitres. Bien plus tard, le livre de Job. Tout cela pour nous montrer la bonne voie à suivre pour rester sous la présence de la Shékhina.

Pirqé Abot/Les Maximes des Pères, « Une gnomologie (nomologie) poétique qui a trouvé place dans la Michna », dans Nézikim, nom du quatrième Ordre sur six. Pirqé Abot ne fait aucune référence à un commandement de la Torah. C’est un ensemble de réflexions, d’apophtegmes, d’adages et d’aphorismes. Soixante-dix Sages d’Israël environ ont participé à la rédaction de ce Traité, du deuxième siècle avant l’ère commune jusqu’au début du troisième siècle. Le nom de chaque auteur figure dans Les Maximes des Pères. Ce Traité comportait à l’origine cinq chapitres auxquels un sixième chapitre a été ajouté. Sa lecture se fait un shabbat, et il y a six shabbatot entre Pessah et Shavouot.

Cf. Commentaires du Traité des Pères – Pirqé Abot, traduit de l’hébreu et annoté par Eric Smilévitch, Verdier/poche, Editions Verdier 11220 Lagrasse, 1990. L’auteur se réfère dans ses commentaires à Maimonide, Rachi, Rabbi Yona, le Maharal de Prague, Rabbi Hayim de Volozyne. Il explique : « Recueil des sentences des sages d’Israël qui succédèrent aux prophètes de l’époque biblique, les Pirqé Abot furent en effet l’objet, au cours des siècles, du plus intense travail de commentaire que connut la tradition juive. Cf – Les Maximes des Pères du Rabbin et Officier d’Académie Moïse SCHUHL ; – Benjamin Gross : Maximes des Pères.

– Rabbi Menahem Ménaché : Leb Abot Hachalem ; – Rabbénou Yossef Knafo : Pirqé Abot. ; – Rabbénou Chalom Abihssira, auteur du livre Kaf Ahat, où se trouve un commentaire de Pirqé Abot de Rabbénou Ya’aqob Abihssira ; cet ouvrage m’a été offert par mon très regretté ami Ya’aqob Abihssira Zal -Rabbi Chémouel dé Ouzéda (Safed 1540), disciple de Haari Zal et de Rabbi Haïm Vital : – Midrach Chémouel, commentaire de Pirqé Abot ; d’autres livres de lui : Iguérète Chémouel sur Ruth ; Lchcmc Dim'â sur Eikha. Je n’ai aucun ouvrage de lui.

Mon oncle Mardochée a été un homme posé, intelligent, modéré et sérieux. La semaine, il était accaparé par son commerce de poissonnier en compagnie de son frère Shim’on et de leurs ouvriers juifs et musulmans, en relation permanente avec leur frère Meyer à Agadir. La semaine l’oncle Mardochée portait de simples vêtements pour se rendre à la poissonnerie familiale, dont l’origine remonte au grand-père Hanania, président et fondateur à Marrakech de la Corporation des Poissonniers. Je le voyais sur son vélo, concentré, pour arriver au plus vite prendre sa place derrière l’étal pour couper le poisson et servir les nombreux clients, secondé en cela par son frère. Le vendredi soir, à l’heure de l’accueil de La Reine Shabbat, fille de Yahvé, et fiancée d’Israël, l’oncle Mardochée était un autre homme. Bien rasé, bien parfumé et bien habillé. Ce, grâce à Marie, son épouse. Tsadéqet guémoura. A jamais inoubliable. Toujours dans notre mémoire à tous. Je rencontrais souvent mon oncle Mardochée sur son vélo dans telle ou telle rue du mellah. Un jour je l’ai croisé au carrefour de la rue A’fir et de Derb Tabac. Il arrêta son vélo et nous nous embrassâmes. Il tenait à savoir si tout allait bien pour moi et que je ne manquais de rien. Que tout allait bien pour maman, sa jeune sœur, et pour mon père, mes frères et ma sœur. Rassuré par mes paroles, il remonta sur la selle de son vélo, et d’un coup de pédales, le voilà déjà sous le porche de Rabbi Mordekhay Bénattar, fondateur et bâtisseur de notre mellah, frontière incontournable entre notre quartier et le monde extérieur, avec ses multiples secteurs, dont principalement la Médina et ses faubourgs, avec Jamaa El-Fna et Mouassine, et, bien sûr, la Nouvelle Ville européenne, le Guéliz.

Un samedi après-midi, je rencontrais sur mon chemin mon vénéré et inoubliable maître, Rabbi Nissim Bénisty, ami très proche de mon oncle Mardochée. Nous habitions alors Derb Talmud Torah et Rabbi Nissim venait de chez lui, Derb Ben Simhon. Un jet de pierres séparait nos maisons respectives. Je venais de le croiser près d’une fontaine d’eau, « trompa », qui est juste en face de la synagogue des Toshabim/Autochtones, dite Slat Talmud Torah, à laquelle la Synagogue dite Slat La’jama, celle des Expulsés d’Espagne, lui tourne le dos en ce point là.

Aljama : ־ Lieu où se regroupaient les Juifs en Andalousie ; – Ensemble des Institutions sociales, religieuses et judiciaires. Toutes les Juiveries en Andalousie n’étaient pas des aljamas. Là où il y avait une synagogue, il y avait un miqveh

J’ai rencontré mon maître Rabbi Nissim Bénisty devant le magasin/épicerie de Rabbi Shlomo Elbhar, le père de mes amis Itshaq et Hanania.

Mon maître Rabbi Nissim Bénisty me pria d’aller chez ma tante Marie, pratiquement à l’autre bout du mellah, lui chercher une assiette des œufs de poisson dont il était très friand. Peu de temps après, pendant qu’il m’attendait à la même place, je reviens avec une grande assiette débordant d’œufs de poissons cuits au jus de safran. Je revois encore cette assiette. On eût dit une belle omelette. Ma tante Marie était un cordon bleu comme l’autre tante Marie, l’épouse de mon oncle David. La tante Fiby, l’épouse de mon oncle Shim’on, était aussi une grande cuisinière.

Je n’aimais pas et je n’aime pas les œufs de poisson. Mais où les trouver aujourd’hui ?

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Quand je raconte cette histoire d’œufs de poisson à mon épouse Martine, elle s’en pourléche les babines en répétant avec gourmandise « miam, miam », tel un fin gourmet.

Tout dans mon oncle Shim’on respirait l’enfant de bonne famille. Ne disait-on pas de ma famille maternelle « Dar Ben Tuizer», c'est-à-dire «La Maison Tuizer ». Ce qui dénote une considération certaine, mais surtout l’aisance matérielle dans laquelle la famille a toujours vécu. Le grand-père Hanania a laissé un bon renom. Ses enfants, deux filles et six garçons, ont suivi la voie tracée par lui. A quelle époque la famille Tuizer a quitté Demnate, son berceau d’origine, pour venir à Marrakech ? Probablement au cours du 18ème siècle. Personne ne disait à Marrakech que les Tuizer étaient de Demnate. Pour tout le monde, ce sont des Marrakchis. Il était habituel au mellah de Marrakech de dire que telle famille est de tel village ou de telle ville. Ce n’était pas le cas pour la famille Tuizer. Ils étaient des Marrakchis de souche, après quasiment trois siècles dans Marrakech. Maman me disait qu’elle était capable de dire qu’un tel est de Marrakech et que tel autre n’est pas de Marrakech, à sa façon de parler et à son accent. J’ai rencontré à Paris des membres de familles aisées, et de souche marrakchie, qui ont vécu avec la famille Tuizer. Ils ont toujours considéré maman marrakchie comme eux. J’ai eu l’occasion de le voir par la suite de par le contact chaleureux qu’elle avait avec eux. Cette grande dame a bercé mon berceau, et cette autre a aidé maman à résoudre tel problème.

L’oncle Shim’on s’habillait d’une façon simple, toujours en blanc, et sa skara bourrée d’argent, pièces de monnaie et billets de banque, toujours suspendue en bandoulière au niveau de son bras droit, prêt à sortir la pièce pour le mendiant qui passe. Il aimait la bonne chère et le bon vin. Sur la Place Centrale du Mellah, Rehba d’Es-Souq, il s’allongeait sur une natte sur le côté gauche et discutait paisiblement avec ses amis, tout en grignotant des fruits secs et des sauterelles, ou du maïs en épis bouilli, suivant la saison, et sirotant à l’envi quelques verres avant de regagner son domicile. Fiby née Elfassy, son épouse, avait des doigts de fée. Femme pondérée et d’une grande patience, elle ne prononçait jamais des mots déplacés. Je la trouvais chaleureuse, très proche de notre famille et animée de bons sentiments. J’aimais beaucoup les chemises qu’elle créait et qu’elle cousait pour m’habiller à la demande de ma mère. Maman achetait les tissus et la couleur qui correspondait à mon goût pour chaque chemise, et elle en remettait le coupon à Fiby. C’était des chemises sur mesure à manches courtes ou longues selon l’époque. A chaque fête juive, une ou deux chemises neuves. C’était économique pour maman et à la mesure de son porte- monnaie. Elle n’achetait que le tissu. La confection de la chemise était gratuite bien entendu. Fiby, je pense, ne faisait des chemises que pour ses enfants et les membres proches de la famille. Une fois, j’ai dit à maman que je souhaitais pour la prochaine fête juive une chemise de couleur noire. Cette couleur de chemise était à la mode et je voyais plusieurs personnes plus âgées que moi qui la portaient. Même aujourd’hui je garde le goût pour des chemises noires et j’en ai. Mes chaussures, mes gilets ou pulls, mes manteaux ou pantalons sont noirs. De même mes chapeaux. Tout en trouvant cela austère et d’un mauvais présage. Fiby était aussi une bonne cuisinière et j’ai toujours aimé ses petits plats à Marrakech et, plus tard, à Kfar Atta en Israël.

La joie s’empara de mama Messaouda à l’approche des fiançailles de mon oncle Mardochée. La future belle-famille habitait au mellah vers le fond de Derb Es- Souq, dont le début de la rue, légèrement en pente, commençait à Rehba d’Es-Souq, là où il y avait une petite boutique d’un marchand d’olives noires, et, à peu de mètres de la pente, à droite, un four à pains. En fait cette rue, par une traboule, débouchait sur une placette qui reliait Derb Tabac à A’fir. Je me souviens bien de marna Stwar, la mère de la fiancée, d’Elie et d’Ihya, ses frères, et de sa jeune sœur Madeleine. J’ai oublié le nom des autres sœurs, dont l’une d’entre elles habitait Mazagan. Je me souviens bien de leur accueil chaleureux. De leur sourire. De leur gentillesse. Je me sentais aussi heureux que maman et mon oncle Mardochée. Ce fut la seule et unique fois dans ma vie que j’assistais à des fiançailles. Cette famille, qui allait arriver dans la mienne par le mariage de mon oncle Mardochée et de ma future tante Marie, apportera parmi nous plein d’enthousiasme et de gaieté. Notre famille s’agrandira par l’arrivée de nouveaux membres sympathiques, agréables, serviables, à l’esprit large et ouvert. Orphelins de père, ils vont trouver en mon oncle un nouveau père et une grand-mère, d’autres tantes et

oncles. Un sang nouveau, un air frais, arrivait chez nous. L’amour d’une femme discrète, amour pour son mari et amour pour sa famille. Cet amour de Marie pour son mari, ses garçons et ses filles, pour les membres de la famille Tuizer et de la famille Dadia, était là durant toute sa vie. Ma tante Marie, femme d’intérieur exemplaire et hors pair, nous a toujours gâtés par ses plats et ses gâteaux. Petits plats aux mets variés, riches et sapides. En un mot, succulents. Maman aimait beaucoup Marie et dès les fiançailles. Une tendre et constante amitié les a liées tout au long de la vie. Affection et estime pour la vie.

Elie et Ihya avaient une petite échoppe au cœur du mellah. Une échoppe minuscule. Mais leur cœur et leur goût pour l’ouvrage étaient grands. Ils étaient des artisans cordonniers de premier plan. Chaque veille des fêtes, je me présentais à leur atelier. J’enlevais la chaussure que je portais et je posais mon pied droit sur un morceau de carton qu’Ihya me présentait. D’un coup de crayon habile, il dessinait sur le carton le pourtour de ma plante de pied. Peu de jours après, je revenais à l’atelier et Ihya me remettait une paire de chaussures cousues mains en chevreau souple. J’enfilais les nouvelles chaussures et j’avais la sensation de flotter et de ne pas marcher sur la terre ferme. Je revenais souvent pour de nouvelles chaussures, car celles que je portais, pratiquement neuves, je les donnais aux enfants de Fouifo, principal ouvrier/fournier de mon père, chargé d’enfourner et de défoumer les nombreuses miches de pain, que les ménagères apportaient chaque jour. C’était pratiquement un travail d’artiste qui requérait intelligence, dextérité et un savoir-faire professionnel pour l’exécuter.

Je l’ai écrit dans d’autres textes, et je le redis ici afin de rendre un hommage solennel aux nombreux volontaires qui venaient, été comme hiver, au four le shabbat, pour défourner les nombreuses marmites contenant la délicieuse et traditionnelle skhina.

Chez nous, dans la famille, une bonne entente dans une ambiance sereine régnait toujours. Cette amitié se prolongea en Israël en se maintenant entre nous. Nous, notre génération qui a repris le flambeau de la relève, sans nous en apercevoir à quel moment nous sommes devenus nous-mêmes des pères et des mères de familles avec des enfants à charge. Il y a eu des deuils, nombreux, et nous les avons traversés avec dignité, retenue et abnégation. La douleur brûle toujours au fond de nous-mêmes. Nous savons aussi saisir les occasions des fêtes de famille pour nous retrouver. Le message doit rester intact, vivant et fort, pour ne pas rompre et interrompre le lien ancestral. A chaque génération, nous perdons un peu de nos traditions familiales, et plus particulièrement dans le domaine culinaire. L’essentiel est de maintenir la flamme ardente, enthousiaste et fervente. Cette flamme de la famille brillera à jamais, animera nos contacts et consolidera nos liens fraternels, solidaires et affectueux. Le feu brûlera toujours en souvenir de nos parents et de nos aïeux. Nous leur devons cela, c’est la moindre des choses, par respect de leur mémoire, et, en reconnaissance étemelle, pour ce qu’ils ont fait pour nous. De ce que nous sommes devenus aujourd’hui. Leur sacrifice pour nous a été immense. C’est surtout une manière de les maintenir vivants toujours parmi nous. Certains d’entre eux sont partis avant l’âge, d’autres ont subi une mort violente, inattendue.

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Les Justes ne meurent jamais disent nos Sages dans Babli Bérakhot 18a. Cf. Babli Hullin 7b ; Babli Baba Mesi’a 85b. Le poète le rappelle dans le Psaume 112: 6 : « Non, jamais il ne chancelle/En mémoire étemelle sera le juste ». D. ieu vit que les tsadiqim étaient peu nombreux. Aussi il les implanta dans chaque génération, cf. Babli Yoma 38b. Un juste ne quitte ce monde que parce que D. ieu a mis déjà au monde un nouveau juste qui lui ressemble. Dans le Livre des Mystères du Roi Salomon, il est dit que le Saint, béni soit-Il, accorde aux Justes trois résidences : Néfech, Rouâh, Néchama, cf. Zohar Aharé Mot 70b. La néchama des Justes est la sainteté de la sainteté. Le Saint, béni soit-Il, se complait à la prière des Justes. Les grands saints héritent des mystères de la Loi et ils les révèlent aux autres hommes. A chaque génération, il n’y a jamais moins de trente-six justes qui reçoivent la Face de la Présence Divine, cf. Babli Sanhédrin 97b.

Au fil de ce texte, maman est là à chacune de mes pensées et de mes phrases. Maman me semble avoir été l’âme vivante au sein de la famille, le fil conducteur qui nous reliait solidement et solidairement les uns aux autres. Elle ne s’était jamais fâchée avec aucun membre de la famille. Il lui est arrivé de réprimander tel homme ou telle femme. En cela, elle ne faisait qu’appliquer une règle fondamentale de notre sainte Torah, Lévitique 19 : 17- 18 : « Tu n’auras pas dans ton cœur de haine pour ton frère. Tu dois réprimander ton compatriote et ainsi tu n’auras pas la charge d’un péché. Tu ne te vengeras pas et tu ne garderas pas de rancune envers les enfants de ton peuple. Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Je suis Yahvé ». Cf. Michlé Chelomo Ben David/Proverbes de Salomon, fils de David, toi d’Israël, 27 :5-6.

Rahel, l’unique sœur de maman, de même son jeune frère David, habitaient Casablanca. Maman trouvait toujours l’occasion d’aller leur rendre visite. J’avais ainsi des nouvelles d’eux.

Rahel a suivi son mari Raphaël Assouline à Casablanca car ses affaires commerciales y avaient leur place. Leurs enfants étaient avec eux.

David partit à Casablanca avec son épouse Marie née Fédida, et leurs enfants, pour y exercer son métier de poissonnier au marché, à proximité du port de pêche. Il souhaitait vivre indépendamment de ses frères, lesquels, il faut le dire, n’appréciaient pas Marie pour des raisons qui les regardent. Maman tenait à ce que personne ne sache qu’elle partît à Casablanca voir Rahel et aussi David. C’était un secret entre maman et moi. Il y avait d’autres secrets que nous partagions tous les deux. Je ne dirais pas qu’il existât une certaine complicité entre maman et moi, le terme me paraissant inapproprié. L’amour profond, que maman avait pour moi et que j’avais pour elle, pourrait l’expliquer.

Ainsi, grâce à maman, j’ai pu connaître les membres de la famille, de même leurs proches et leurs amis. Je me rendais souvent en sa compagnie pour prendre des nouvelles de tel ou tel membre. Dans les rues du mellah de Marrakech que nous traversions, il nous est arrivé de rencontrer telle ou telle dame qu’elle connaissait et à laquelle elle me présentait. Ainsi, bien des années après j’ai pu faire la connaissance d’une dame d’une grande famille qui m’a appris que maman m’emmenait dans mon berceau chez elle, lorsqu’elle avait des courses à faire. Une autre fois elle m’a conduit chez une dame d’une grande famille pour me dire : « Voici la mère de ton chef scout ». Elle avait les portes ouvertes partout, venant elle-même d’une famille de grande réputation. Elle aimait surtout rendre visite à une grande dame de la famille, Rahel Attias, laquelle avait inculqué à maman comment être une bonne épouse et une bonne mère. Maman se maria alors qu’elle avait seize ans, selon les souhaits de ses frères, car il voyait en mon père un bon parti : un homme beau, grand et fort et qui avait les moyens pour entretenir sa famille. Maman, qui n’a jamais été a l’école parce que ses parents ne le voulaient pas, était une femme moderne : elle allait au cinéma et aimait la musique et les chants.

Rahel Attias habitait dans une grande maison à A’fïr, pas loin du domicile de ma grand-mère Messaouda. De la rue, il fallait prendre un escalier large et profond dont les marches menaient en bas dans un patio à ciel ouvert.

Dans un autre endroit du mellah, vers le fond de Derb Latana, il fallait descendre un petit escalier de cinq ou six marches pour être dans la synagogue de Rabbi Rahamim Abtan. Dans ce Derb, il y avait deux autres synagogues, au début de la rue.

Notre mellah à Marrakech se distinguait par une riche et complexe typologie des maisons d’habitation. La disposition des rues et l’architecture des maisons m’ont souvent interpellé. Je n’ai pas encore mis la main sur un document susceptible de m’éclairer sur le tracé des rues et l’édification des maisons, avec étage et sans étage. Les rues, les ruelles, les places et les placettes sont de divers types. L’essentiel était que nous nous sentions bien dans notre mellah. Il en est de même dans nos maisons. Chaque maison avait sa personnalité. Aucune maison ne ressemblait à une autre. La coexistence de différentes maisons dans le même secteur ne nous choquait pas. L’idée centrale qu’il faudrait retenir, c’est que notre mellah a été édifié en 1557 à l’ombre du Palais Royal, sur des anciennes écuries du Sultan. Cette conception d’un mellah à protéger a eu sa raison d’être. Les plans cartographiques qui existent sont évocateurs.

Les juifs autochtones et les castillanais ne s’entendaient pas et ils vivaient pratiquement séparés. Chaque communauté avait sa synagogue : les autochtones, slat Talmud Torah, et les castillanais, slat La’jama.

Je reste assez vague dans ce domaine, car j’ai déjà écrit des textes sur tout cela.

Le quartier dit Berrima appartenait aux Juifs. Mais il a été habité majoritairement par des arabo- musulmans, les Juifs n’ayant pas été assez nombreux pour résider à la fois au Mellah et à Berrima. Peu de familles juives ont habité à Berrima.

Le cimetière juif servait au départ de lieu où l’on plantait des légumes, en attendant le premier mort qui ne fut autre que Rabbi Hanania Cohen, notre Saint Patron.

Je ferme cette parenthèse historique car l’essentiel de cette monographie est de parler de la famille.

Parmi les voisins de Rahel Attias., il y avait un tailleur qui travaillait à son compte. Flanelle et Dormeuil gris anthracite étaient ses tissus préférés. Maman avait convenu avec lui de me faire un costume pour Pessah plus une veste croisée et un short assortis. J’étais au CM2 dans une école de l’Alliance Israélite Universelle, à Arset-el-Ma’ach, dont le directeur était Alfred Goldenberg. A cette époque, vers 1952/1953, nous ne portions pas encore de pantalon. Maman a convenu avec le tailleur de lui payer alf rials, mille riais, une somme raisonnable pour elle. J’ai arboré fièrement mon costume chic. Il était bien taillé et m’allait comme un gant. Maman était satisfaite du soin apporté par le tailleur à mon costume. C’était le travail d’un artisan et d’un professionnel qui maîtrisait son métier. Maman a été heureuse de le payer tout en le remerciant. Elle me disait qu’il méritait son salaire d’autant qu’il boitait à cause d’un défaut à son pied gauche. Il m’est arrivé d’aller à l’école avec ce costume comme l’on peut le voir sur une photo de classe dont l’instituteur était Roger Banon. Je ne portais sur cette photo que la veste. Le short était tombé en lambeaux peu de temps après sa confection. On eût dit que le costume a été confectionné dans du papier. En arabe, l’on disait hra, ce qui veut dire que le tissus a été effiloché, qu’il s’est effrité. Ce tissu se désagrégeait de lui-même en fines lamelles. Ce tissu s’émiettait par un mystérieux processus de décomposition.

Agadir-Joseph Dadia

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