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Il était une fois le Maroc-David Bensoussan-2010- Les contacts entre le Maroc et les pays européens au XIXe siècle

Troisième partie

Les contacts entre le Maroc et les pays européens au XIXe siècle

LIMINAIRE

La conquête de l'Algérie au XIXe siècle marqua le début de l'ère coloniale. Pour empêcher le Maroc de venir en aide à son voisin algérien, la France intervint en dépêchant la marine française pour bombarder les villes de Tanger et de Mogador. Son armée stationnée en Algérie infligea une défaite cuisante à l'armée marocaine lors de la bataille d'Isly. Le pouvoir marocain prit alors conscience de sa faiblesse au plan militaire. Ne voulant pas demeurer en reste, l'Espagne se lança dans la guerre contre le Maroc en 1860. L'Angleterre mit en jeu sa politique traditionnelle d'équilibre des forces en se faisant accepter comme puissance de médiation. L'objectif premier de l'Angleterre était de continuer d'exercer son contrôle sur le de détroit de Gibraltar, relais qui, avec le canal de Suez, étaient les garants de l'accès à la perle de l'Empire : l'Inde. L'Allemagne intervint avec fracas pour exiger sa part de colonies, mais la France et l'Angleterre l'en empêchèrent.

Le Maroc était à l'image de l'Empire ottoman que l'on disait être l'homme malade de l'Europe. Il n'était plus la puissance militaire du passé. Sur la scène domestique, ses défaites militaires alimentèrent la dissidence. Les épidémies et les crises de disette accrurent le mécontentement général. L'insécurité régnait. Les Juifs tout comme le petit peuple en furent les premiers à en pâtir. De puissants contestataires du sultanat marocain allaient affaiblir encore plus le pays.

Au début du XXe siècle, la France troqua l'Égypte à l'Angleterre en échange d'une liberté d'action au Maroc, qu'elle partagea avec l'Espagne. Les dés en étaient donc jetés. Le long chapitre des ambitions et des rivalités enchevêtrées des puissances – commerciales et stratégiques pour la Grande-Bretagne, politiques et historiques de l'Espagne, territoriales et économiques de la France, économiques et impériales pour l'Allemagne – touchait à sa fin. L'institution du protectorat ne fut plus qu'une question de temps…

Le plan de cette troisième partie s'ouvre sur la description des rivalités coloniales européennes. La France occupe l'Algérie en 1830 et exerce des pressions sur le Maroc pour qu'il ne prête pas main-forte aux Algériens. Les batailles d'Isly contre l'armée française en 1844 puis contre l'Espagne en 1860 obligent les Marocains à admettre la supériorité militaire des Européens et à verser des indemnités considérables à l'Espagne. Les forces navales européennes ont mis fin à la piraterie d'antan. L'Angleterre joue un rôle diplomatique discret mais efficace et les représentants britanniques Drummond Hay père et fils bénéficieront de la confiance des souverains. L'Allemagne tente de faire son entrée avec fracas, mais elle est habilement écartée d'une mainmise sur le Maroc. Dans ce pays affaibli du XIXe siècle, les contestataires de  l'autorité s'affirment au grand jour : banditisme de Raïssouli, contestation de la couronne par Bou Hmara, ostensible puissance du chérif d'Ouezzane et opposition religieuse d'Al-Kettani. Le sultan Abdelaziz est évincé par son frère Abdelhafid. Suite à l'assassinat d'une dizaine de Français, Casablanca est bombardée en 1907 et l'armée française en profite pour pénétrer plus avant au Maroc. Encerclé par des rebelles à Fès, le sultan Abdelhafid fait appel à l'armée française et se voit contraint de signer en 1912 un traité de Protectorat.

PRINCIPAUX TRAITÉS INTERNATIONAUX AVANT LE PROTECTORAT

Quelle fut l'attitude des sultans à l'endroit des Européens au XIXe siècle?

Au début du XIXe siècle, le sultan Moulay Slimane décourageait les contacts entre Musulmans et Européens. Moulay Slimane s'inquiétait de l'influence européenne sur les mœurs et les croyances des Musulmans, raison pour laquelle il chercha à séparer les Juifs des Musulmans en créant des quartiers juifs ou Mellahs, car les Juifs et notamment ceux de la côte, étaient plus imprégnés de coutumes européennes. Les souverains qui lui succédèrent ne purent se passer des contacts avec les Européens et durent composer avec eux bon gré mal gré. Le sultan Abderrahmane reconnaissait le bienfait des échanges commerciaux et les encourageait. Le sultan Mohamed IV avait désespérément besoin des échanges commerciaux pour liquider sa dette envers l'Espagne à la suite de la guerre hispano-marocaine de 1860. Cinq ans après son avènement, le sultan Hassan Ie se trouva aux prises avec la crise due à la sécheresse, à la famine et au choléra, crise particulièrement grave. Outre cela, il mena de nombreuses campagnes pour mater des rébellions remettant son autorité en cause. Bien que le commerce renflouait le trésor public qui se trouvait au plus bas, il se méfiait des influences qui accompagneraient les contacts avec les Européens, mais ne pouvait toutefois pas les ignorer.

Au XIXe siècle, la diplomatie anglaise joua un rôle prépondérant dans les affaires du Maroc, notamment parce que les représentants anglais Drummond Hay père et fils eurent la confiance du Palais. Dans l'ensemble, les traités ratifiés par les souverains marocains ont contribué à un affaiblissement progressif du pouvoir au Maroc, jusqu'à l'avènement du Protectorat en 1912. Qu'en fut-il dans les faits?

Le sultan Abderrahmane qui ne nourrissait aucune confiance envers les Français car il les considérait comme des Infidèles, des ennemis d'Allah, des ennemis de la religion, des polythéistes et des adorateurs d'idoles, ne put s’empêcher d'avoir un grand respect pour le sens d'organisation et la qualité du renseignement que les Français prodiguaient. Il les combattit, mais perdit la bataille d'Isly en août 1844, alors même que les navires français bombardèrent Tanger et Mogador. Le 10 septembre de la même année, il signa le Traité de Tanger mettant fin aux hostilités. Le Traité de Lalla Maghnia fut ratifié le 18 mars 1845. La supériorité des armes françaises plaça la France en position de force avec laquelle le Maroc dut faire avec. La bataille d'Isly consacra la conquête de l'Algérie car au terme de ce traité, la France officialisa la frontière entre le Maroc et l'Algérie en se basant essentiellement sur les limites qui existaient entre le Maroc et la Turquie, sans toutefois préciser la limite territoriale dans le Sahara. Par ailleurs, le Traité anglo-marocain du 9 novembre 1856 entérina la position des Chargés d'affaires britanniques et celle de leurs interprètes et domestiques, les exonérant de tout impôt de capitation. Ce traité garantissait la liberté de commerce, abolissait les monopoles et les prohibitions de marchandises importées et fixait un plafond sur les taxes d'importation et d'exportation. La France officialisa la protection consulaire en 1863 (convention de Béclard).

Sous Mohamed IV, la guerre hispano-marocaine perdue par le Maroc fut conclue par le Traité de Tétouan le 26 avril 1860. L'enclave de Ceuta fut agrandie, une nouvelle enclave – Ifni – fut concédée au Sud du littoral atlantique et une indemnité de guerre fut fixée à 20 millions de piastres, soit 85 millions de francs. Le Maroc riétait plus la puissance militaire qu'il avait été par le passé.

Il était une fois le Maroc-David Bensoussan-2010- Les contacts entre le Maroc et les pays européens au XIXe siècle-page 137-140

Il était une fois le Maroc-David Bensoussan-2010- DRUMMOND HAY

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DRUMMOND HAY

Hay père et fils eurent une grande influence sur la diplomatie marocaine. À quoi peut-on attribuer leur succès?

Sir John Drummond Hay et son père Edward Drummond Hays furent des consuls britanniques maîtrisant parfaitement la langue arabe.

En 1830, les intérêts des Britanniques étaient mal protégés. La piraterie continuait encore et les traités n'étaient pas respectés. Ce fut le jeune Drummond Hay qui réussit à nouer des contacts avec le palais, faire comprendre les bénéfices réciproques de la collaboration jusqu'à devenir essentiel non seulement en ce qui a trait aux affaires britanniques, mais également en ce qui a trait au rapport de l'ensemble des puissances européennes avec le Maroc. On rapporta que durant les négociations qui suivirent la guerre d'Espagne en 1860, le Ministre des Affaires étrangères Khateeb se comporta plutôt comme le secrétaire de Hay qu'en tant que Ministre des Affaires étrangères d'un pays indépendant.

John Drummond Hay soulignait en 1845 les négligences de l'administration marocaine dans tous les domaines. Il connaissait intimement le pays et maîtrisait parfaitement la langue arabe. En 1865, il notait qu'à l'exception du sultan lui-même qui est honnête et faible de caractère, du chambellan Moussa Ben Ahmed et de deux autres, tout le reste était corrompu. En 1880, il arrivait à la conclusion suivante : « C'est une honte qu'il soit permis à ce maudit gouvernement de durer… Le sultan doit être forcé d'introduire des réformes.»

Drummond Hay intervint plus d'une fois pour alléger les souffrances des Juifs, et fut chaudement remercié par la communauté juive tangéroise lors de sa retraite. Il n'en était pas moins conscient de ce que la population musulmane souffrait également de grands abus : « Aucun défenseur humanitaire n'a élevé la voix en faveur de la population rurale mahométane qui est encore plus cruellement opprimée par les gouverneurs et les Cheikhs que leurs concitoyens juifs.» Dans un mémorandum adressé à l'Anglo-Jewish association de Londres en 1878, Drummond Hay souligna le changement radical de la condition des Juifs du littoral (dans lesquelles la présence consulaire était importante), car ils étaient moins soumis aux vexations d'antan. Drummond Hay était alors sur la défensive, car il devait composer avec le problème soulevé par le missionnaire britannique Ginsbourg, à la tête de la section marocaine de la London Society Promotting Christianity among the Jews, que la communauté juive de Mogador avait mis à l'index.

Certains pourraient voir dans la défense des Juifs au Maroc et dans l'Empire ottoman une sorte de contrepoids à l'influence de la Russie et de la France qui se voulaient les défenseurs respectifs des minorités orthodoxes et chrétiennes du Levant. Mais il n'en demeure pas moins que Drummond Hay avait à cœur le bien du Maroc et recherchait le bien du pays quand il proposait des réformes dans des domaines divers. De fait, une école de pensée existait, voyant dans l'expansion du commerce, dans l'abolitionnisme, dans l'utilitarisme et dans l'évangélisation, les piliers moraux de l'interventionnisme britannique dans le monde. Le vicomte Palmerston, Premier ministre de Grande-Bretagne, avait alors déclaré : « Notre devoir, notre vocation, n'est pas d'asservir, mais de libérer; et je peux ajouter sans fausse vanité et sans offenser qui que ce soit, que nous nous tenons au sommet de la civilisation tant sur les plans moraux que sociaux et politiques.»

Le tour de force de John Drummond Hay fut de parvenir à non seulement obtenir l'écoute du sultan qui appréciait sa sincérité, mais aussi de faire en sorte que le sultan soit persuadé que l'Angleterre était un pays allié. Son génie fut d'avoir une influence énorme sur les affaires marocaines sans même que l'Angleterre ne mette à sa disposition des budgets à ces fins, voire un personnel de soutien compétent. Alors que beaucoup de commerçants peu scrupuleux venaient faire fortune facile au Maroc, les Anglais eurent la réputation d'être « des personnes n'ayant qu'une seule parole.»

Dans sa correspondance avec la reine Victoria, le sultan déclara : « Conformément à notre évaluation, Drummond Hay jouit d'une fonction et d'un rang qui ne peuvent être ignorés. Nous avons apprécié son intellect remarquable, sa prestance et sa façon d'arbitrer entre Vous et Nous par sa conduite exemplaire et ses conseils avisés… Nous l'avons accueilli selon le protocole en vigueur et lui avons témoigné notre faveur, sollicitude et respect, car Nous le tenons en haute estime et comme le plus compétent des médiateurs qui cherchent le bien des deux pays.»

Cependant, les relations maroco-britanniques connurent des aléas

En effet, lorsque des aventuriers britanniques voulurent ouvrir un comptoir dans le Sous qui, à cette époque, cherchait à se libérer de la tutelle du sultan, Hassan Ie eut grand mal à faire la différence entre les actions de citoyens privés britanniques et celles du gouvernement britannique, d'autant plus qu'on lui demandait de payer une forte indemnité pour que ledit comptoir soit fermé. En outre, les successeurs de John Drummond Hay furent bien loin d'avoir les qualités humaines et le doigté de leur prédécesseur.

Les mémoires de Sir John Drummond Hay A memoir of Sir John Drummond Hay, furent éditées en 1896 par ses filles Alice Emily et Louisa Annette Edla.

PERCEPTIONS DU MAROC A L'ÈRE PRÉCOLONIALE

Comment était perçu le Maroc avant l'ère coloniale?

Le récit de l'officier de la marine M. Descoudray (Extrait d’un voyage inédit à Mogodore et à Maroc en 1824) est assez typique des descriptions faites par de nombreux voyageurs : « La trahison, l’empoisonnement. La strangulation entre frères, entre père et fils, sont les épisodes les plus courants de l'histoire de cette dynastie. La polygamie est, sur tous les trônes des états mahométans, la source de ces divisions; la multitude de frères et de prétendants au pouvoir, enfante nécessairement des guerres intestines, des démêlés domestiques entre tant d'héritiers; de là ces strangulations qui signalent l'avènement d'un nouveau sultan au trône de ses pères; il marche vers ce trône sur les cadavres de ses compétiteurs. Mais chez les Maures d'Afrique, cette affreuse conséquence de la polygamie cadre merveilleusement avec le caractère national : ces exécutions fratricides ne sont pas seulement une obligation, mais une volupté. Le soleil fait couler dans les veines des Africains un sang de lave; moins généreux que le lion de leur désert, la cruauté n'est pas chez eux l'effet des appétits charnels, mais celui du plaisir de détruire. Aussi les empereurs se réservaient-ils les exécutions à mort pour passe-temps. Sidi Mahomet se départit le premier de ce privilège, car enfin on a beau faire contre la civilisation dans les pays barbares, il y en pénètre toujours quelque chose. Le monarque ne fait plus l'office de bourreau, mais il n'évite pas le spectacle des exécutions; et les princes aiment encore mieux passer leurs loisirs auprès de l'échafaud que dans leurs maisons.» Les auteurs M.M. Baudoz et I. Osiris présentaient ainsi le Maroc en 1860 dans leur ouvrage Histoire de la guerre de l'Espagne avec le Maroc : « L'administration du Maroc est ce qu'elle est dans tous les pays musulmans, despotique, vicieuse et corrompue. La justice se vend, mais ne se rend pas. Les impôts sont institués non pour le bien du pays, mais pour enrichir le chérif.»

Il était une fois le Maroc-David Bensoussan-2010 DRUMMOND HAY

Il était une fois le Maroc-David Bensoussan-2010-. Il n'y avait pas de respect pour les souverains marocains?

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Le Maroc était-il perçu au même titre que l'Algérie conquise en 1830?

Le Maroc était une nation indépendante alors que l'Algérie vivait sous la tutelle ottomane. La conquête de l'Algérie fut faite dans un contexte particulier. Deux négociants juifs Bacri et Busnasch avaient pourvu l'armée française en nourriture lors de l'expédition d'Égypte en 1799 sans pour autant avoir été payés, ce qui priva le dey d'Alger d'impôts substantiels. Le dey exprima son mécontentement au consul de France. Le roi de France Charles X prit pour prétexte le fait que le dey d'Alger ait offensé le consul de France par un coup d'éventail pour se lancer dans la conquête de l'Algérie et recouvrir de gloire la monarchie française, mettant fin à trois siècles d'occupation ottomane. Mais, tout comme le rappela le diplomate autrichien Metternich : « Ce n'est pas pour un coup d'éventail qu'on dépense 100 millions et qu'on expose 40 000 hommes.» Certes, il y avait un contentieux séculaire avec la Régence d'Alger qui protégeait les pirates barbaresques en Méditerranée et négociait très durement le rachat des captifs chrétiens. Une expédition maritime aurait certainement suffi. Mais, derrière la volonté de vouloir laver l'honneur de la France primaient la conquête de l'Algérie et la recherche du prestige perdu de la France depuis les grandes victoires napoléoniennes du passé.

De fait, les militaires y eurent les mains libres. Le docteur Bolichon décrivit ainsi en 1848 les agissements des militaires : « Quand une œuvre doit tourner à l'avantage de l'humanité, le chemin le plus court est le meilleur. Or, il est positif que le plus court chemin soit la terreur.» La colonisation civile s'ensuivit. On commença par y envoyer des indésirables. Suivirent ceux qui se cherchaient une vocation agricole et que la perspective de devenir propriétaires enchantait, des paysans ou des vagabonds venus d'Espagne, d'Italie et de Malte ainsi que des spéculateurs. Suivirent également des familles aristocrates que l'on qualifiait de colons aux gants jaunes qui exploitèrent des domaines avec un certain succès. Les soldats libérés furent encouragés à s'installer. En 1840, il y avait près de 35 000 Européens en Algérie et près de 3 millions d'indigènes. Leur nombre passa à 107 000 en 1847 dont 42% de Français. Beaucoup ne purent supporter les dures conditions, l'isolement, les maladies et l'insécurité et retournèrent en France. Ceux qui restèrent inclurent une grande proportion de quarante-huitards, révolutionnaires parisiens dont les autorités de la métropole n'étaient que trop empressées de voir partir. Toutefois, sous le Second Empire, Napoléon III déclara : « Les indigènes ont, comme les colons, droit à ma protection et je suis aussi bien l’empereur des Arabes que l’empereur des Français.» Il s'ensuivit que les terres non cultivées ne revenaient plus de droit au domaine public et que les indigènes pouvaient en récupérer certaines. Lors, les indigènes furent l'objet d'un certain paternalisme de la part de l'administration coloniale.

Il n'en demeura pas moins que l'armée fut toute puissante. Bien que la guerre de conquête se fût conclue par une paix entre le général Bugeaud et le chef algérien Abdelkader en 1847, la guerre de harcèlement continua. En 1871, l'insurrection indigène généralisée fut matée. La même année, l'Algérie fut représentée par six députés à l'Assemblée nationale française. Le décret Crémieux en 1870 enrichit la population française d'Algérie de 37 000 nouveaux citoyens. Beaucoup de Juifs d'Algérie percevaient la France comme libératrice des injustices séculaires de la part des autorités musulmanes. De fait, la naturalisation automatique de tous les enfants d'étrangers fut votée en 1889, ce qui porta la population française à 219 000 âmes. Il y eut cependant plusieurs appels pour abroger le décret Crémieux et l'on parla de péril étranger constitué par les Européens qui ne sont pas Français de souche. Par souci de préserver la prépondérance française, l'on eut recours à l'antisémitisme et la xénophobie. Quand Jules Ferry parla d'assimiler les indigènes, certains Français d'Algérie réagirent vivement, considérant que l'instruction des indigènes faisait courir à l'Algérie un véritable péril, que les écoles indigènes formaient des insurgés et des déclassés ou que les Arabes étaient une race inéducable. Il n'est pas exclu que les grands propriétaires et les colons – les pieds noirs – qui commençaient à prendre racine sur leurs terres, désiraient se tailler des privilèges et de les maintenir, au détriment de ceux qui n'étaient pas Français de souche. La métropole octroya une certaine autonomie – une licence de laisser-faire en quelque sorte – à l'Algérie, le mercantilisme rentable aveuglant moult bonnes consciences.

Revenons au Maroc. Il n'y avait pas de respect pour les souverains marocains?

Rarement émissaires et voyageurs étrangers prirent-ils en considération l'ensemble des pressions auxquelles les souverains marocains étaient soumis de la part des différents segments de la population marocaine d'une part, et la marge de manœuvre véritable du Makhzen de l'autre. La vision de ces émissaires et voyageurs fut souvent tronquée et partiale et elle influença grandement la perception que les Européens se firent du Maroc.

À la fin du XVIIIe siècle, Louis Chénier qui fut consul de France au Maroc de 1767 à 1782 écrivit dans sa correspondance : « Ce prince (l’empereur du Maroc) ne règne donc que sur des esclaves qui ont à peine la liberté de penser, sur des déserts et sur des ruines, puisque, par cet enchaînement des vices qui résultent d'un régime tyrannique et oppressif, ses sujets doivent être nécessairement lâches, pauvres et paresseux.» Le médecin William Lemprière décrivit le sultan comme « le plus arbitraire des monarques, qui disposait de façon absolue de la vie et des propriétés de tous ses sujets.» Mais avant tout, le Maroc fascinait les Européens. Le peintre Eugène Delacroix peignit des scènes de l'Afrique du Nord dans 80 tableaux. Il fit partie d'une délégation française venue sonder en 1832 les intentions du sultan Abderrahmane en regard de la question frontalière entre l'Algérie récemment conquise et le Maroc. Parmi ses plus célèbres toiles dépeignant le Maroc, mentionnons Noce juive au Maroc, Le sultan du Maroc entouré de sa garde. Mais en parallèle à cet engouement pour l'exotisme, les voyageurs et les diplomates jetèrent un regard des plus critiques sur la société marocaine.

En 1860, Jules Gérard décrivait le Maroc comme un pays de populations malheureuses frappées par des actes arbitraires, des injustices et des cruautés. L’empereur était celui qui parmi les héritiers, disposait de la garde noire et du trésor royal pour éliminer les autres prétendants. Les caïds et les cadis ne penseraient qu'à remplir leur bourse aux dépens de peuple. Les justes étaient achetables et celui qui possédait une belle fille, une belle femme ou un beau cheval ferait mieux de les cacher s'il ne voulait pas se les voir enlever. La pauvreté était donc la seule garantie de sécurité. Les souverains auraient inculqué la haine des chrétiens pour ne pas que ces derniers puissent libérer la population du joug impérial. Tout juste 20% de la population reconnaîtrait l'autorité de l’empereur et paierait des impôts dont une partie servirait à combler de biens et d'honneurs les corporations religieuses et les marabouts influents.

D'où, conclut Jules Gérard, la nécessité que ce pays soit occupé par un peuple civilisé et que, son empereur soit expulsé. Une conquête de l'Europe serait un bienfait pour la nation de l'Europe qui voudrait l'entreprendre, qui bénéficierait des ressources intérieures et du commerce considérable avec les pays des nègres. Et le plus tôt sera le mieux !

En 1860, Achille Étienne Fillias écrivit : « Le Maroc est fermé à la civilisation; ses côtes sont infestées de pirates; les résidents européens y sont mal vus et maltraités; leur existence même est en péril… Les Maures ont au suprême degré, les vices des Carthaginois dont ils descendent : l'avarice et la perfidie… Les Maures sont bigots, fanatiques et superstitieux à l'excès.»

Cette vision des choses s'inscrivait dans des courants de pensée qui justifiaient la colonisation. Il y eut des idéologues qui, comme Saint- Simon, aspirèrent à « réveiller les races somnolentes et les faire contribuer à l'exploitation rationnelle du globe.» Dans l'ouvrage Le sang des races édité en 1899, Louis Bertrand – qui fut lauréat de l'Académie française en 1925 – écrivit : « Dès que l'Orient faiblit, l'Afrique du Nord retombe dans son anarchie congénitale, ou bien elle retourne à l'hégémonie latine, qui lui a valu des siècles de prospérité… et qui enfin lui a donné pour la première fois un semblant d'unité, une personnalité politique et intellectuelle. L'Arabe ne lui apportera que la misère, l'anarchie et la barbarie. Tout lui est devenu du dehors, de la Syrie, de la Perse, de la Grèce byzantine, mais principalement des pays latins.» Au début du XXe siècle, un publiciste espagnol laissa entendre que, « pour pénétrer pacifiquement le Maroc, il est nécessaire au préalable de le "démusulmaniser".»

Il était une fois le Maroc-David Bensoussan-2010. Il n'y avait pas de respect pour les souverains marocains?

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Il était une fois le Maroc-David Bensoussan-2010-. Il n'y avait pas de respect pour les souverains marocains?

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Pierre Loti, auteur de magnifiques descriptions du Maroc dans son ouvrage Au Maroc publié en 1890, en avait pourtant une vision d'ensemble plutôt négative : « Sitôt que l'on a franchi le fleuve Sebou, on a l'impression d'être séparé davantage du monde contemporain et d'être enfoncé plus avant dans le sombre Maghreb… Sur ces lointains si sombres, comme nos tentes sont blanches !»

Dans l'essai Histoire de l'Afrique septentrionale publié en 1888, Ernest Mercier conclut : « Ce vaste empire n'a aucune cohésion; les prétendants sont prets a surgir de tous les cotes et les luttes intestines peuvent recommencer a toute heure… Et cependant, toute nation europeenne qui voudrait en entreprendre la conquete se heurterait a de bien grandes difficulties en raison du caractere independant des populations et de l'aprete des montagnes qui couvrent le pays comme d'un reseau. Combien de dechirements interieurs seront-ils encore necessaires pour que la civilisation puisse y penetrer et transformer cette riche et belle contree, reservee indubitablement a un grand avenir? »

Dans son ouvrage El Moghreb Al Aksa paru en 1989, le Beige Edmond Picard se revolta contre l'exotisme de convention, notanunent de la part des ambassades qui aimaient relater la presentation de leurs lettres de creance a la Cour du Royaume du Maroc. C'etait un esthete raciste qui deplora la syphilis architecturale marocaine, les maisons semitiques sans fenetre contrastant avec les maisons aryennes (sic) dont les fenetres sont percees aux quatre points cardinaux. Les ruelles labyrinthiques etaient a ses yeux des fistules malpropres. Les marabouts etaient des niches a chien ou on allait parfois dormir dans une auge betonnee et les minarets etaient des naifs hommages dresses sur l'autel grossier des primitifs. Fes? Un madrepore immense. La Kasbah de Meknes? Elle exhalait une symphonie de pestilence. Le marche de Tanger? Fienteux. Le Marocain? II a la boue pour parure, les pestilences pour parfum et les djellabas couvrent les epaules de spectres en linceuls jaunatres. Les femmes juives? Elles ont la physionomie placide de genisses douces. Les vieillards juifs? Des chassieux a massif busc nasal degageant une odeur fauve. Le mellah? II represente le cauchemar d'un batisseur hallucine petrissant le bizarre et l'immonde. Enfin, le chaotisme berbere etait mis en opposition a l'admiration sans borne devant les ruines romaines qui symbolisaient une grande civilisation.

Les initiatives privees et pour le moins singulieres de l'attache consulaire de France a Tanger Ladislas-Symphorien-Joseph Ordega meritent d'etre mentionnees. Dans plus d'un sens, il mit la charrue avant les boeufs en appelant tres tot a l'occupation du Maroc. Il parla des «germes de dissolution et de mort qui menacent le Maroc… une monstrueuse anomalie aux portes de l'Europe » et proposait de se mefier de l'Espagne et surtout de la perfide Albion pour garantir la securite de 1'Algerie. «Entre les resistances inertes de l'Espagne et les menees envahissantes de l'Angleterre… il faut faire accepter au souverain de ce pays le protectorat de la France.» Ce consul impetueux alia meme jusqu'a envisager la revolte du cherif de Ouezzane contre le sultan Historiquement et notamment sous le regne de Moulay Isma'i1 au XVII; siecle, les prestigieux cherifs de la confrerie idrisside de Ouezzane chercherent a affirmer leur independance, mais ils finirent toujours par se plier devant le sultan. Les conseils du Consul Ordega furent ignores u le Ministere des Affaires etrangeres frangais.

L'Anglaise Frances Macnab visita le Maroc et rapporta ses — pressions dans Fouvrage A ride in Morocco. Entre autres remarques, elle avanca : « Le concept de pillage et de piraterie comme des moyens de commerce legitimes est ancre dans toutes leurs affaires (des Maures), et j'ai entendu des marchands maures grassouillets et paisibles nentionner avec suffisance la loi mahometane en vertu de laquelle toutes les nations qui n’embrassent pas l'islam devaient leur payer un tribut… La corruption est dans le sang et les os des Maures… Les caids ont eu l'exemple de nombreux saints dont les tombes sont eparpillees dans le pays et dont la vie sert d'excuse, ou plutot sert d'argument en faveur du vol et de la violence en tous genres… » Elle deplorait le statu quo preche par certains diplomates, car il signifiait pour elle « 1'existence d'une bande d'officiels rapaces et cruels appelee la Cour cherifienne, qui volent et oppriment les pauvres, trichent les marchands etrangers quand ils le peuvent, et fraudent le sultan. » Cela dit, elle souhaitait une plus grande presence de la Grande-Bretagne et s'inquietait de la presence grandissante de 1'Allemagne et de la France au Maroc. Elle raillait la propagande de la France et de la presse en general dont les descriptions recurrentes d'attaques a la frontiere algerienne du Maroc et l'exageration de la portee de certains incidents diplomatiques visaient a rendre inevitable l’emprise francaise sur ce pays :«En depit des grandes declarations sur le maintien du statu quo, la France sape 1'autorite du sultan par tous les moyens possibles, depuis les colporteurs juifs jusqu'au stupide cherif de Ouezzane et aux Algeriens – en tant que proteges francais – soudoyes au service des Frangais. Tous peuvent etre utilises comme instruments pour decontenancer les autorites maures et nuire au prestige du sultan.»

Par ailleurs, le temoignage quelque peu divergent de l'Anglaise Emily Keene qui epousa le cherif d'Ouezzane et qui connut le Maroc de tres pres – elle y vecut plus de quarante ans – est des plus interessants. Elle ecrivit dans ses memoires My life story, Emily Shareefa of Wazan publiees en 1912 : « La corruption est la malediction des tribunaux, et contamine le pays d'une extremite a l'autre.» En ce qui concerne les femmes, elle dit:«L'ignorance, specialement chez les femmes, est deplorable. Elles suivent la routine religieuse de facon automatique, mais 99% d'entre elles n'ont aucune connaissance theologique. » Elle ajoutait: « Beaucoup de preceptes (de l'islam) sont les meilleurs. Le monde serait combien plus heureux s'ils etaient suivis. Mais helas ! L'islam en theorie et l'islam en pratique different grandement. Le conservatisme de la foi islamique interdit tout progres et est responsable de la stagnation seculaire.»

II y eut egalement un courant catholique qui s'inspirait des ecrits des Peres de 1'eglise tel Saint-Augustin et des martyrs d'Afrique tels Saint- Cyprien, esperant que les Berberes retoumassent a la foi catholique. En 1875, le cardinal de Lavigerie, archeveque d'Alger exhorta les croyants a batir un sanctuaire sur le tombeau du pieux roi St-Louis a Tunis et de graver en lettres d'or ses demieres paroles : « Oh, et qui nous donnera de voir la foi chretienne prechee a Tunis?» II fonda la societe des missionnaires des Peres blancs en 1868, pousses a se meler a la population locale et a oeuvrer dans les domaines des services sociaux, des dispensaires des ecoles et le developpement rural. Le Comte de Lambel ecrivit en 1876 : « La civilisation du pays (1'Algerie) sera la consequence de sa conversion au catholicisme.»

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