Il était une fois le Maroc-David Bensoussan-2010-. Il n'y avait pas de respect pour les souverains marocains?

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Le Maroc était-il perçu au même titre que l'Algérie conquise en 1830?

Le Maroc était une nation indépendante alors que l'Algérie vivait sous la tutelle ottomane. La conquête de l'Algérie fut faite dans un contexte particulier. Deux négociants juifs Bacri et Busnasch avaient pourvu l'armée française en nourriture lors de l'expédition d'Égypte en 1799 sans pour autant avoir été payés, ce qui priva le dey d'Alger d'impôts substantiels. Le dey exprima son mécontentement au consul de France. Le roi de France Charles X prit pour prétexte le fait que le dey d'Alger ait offensé le consul de France par un coup d'éventail pour se lancer dans la conquête de l'Algérie et recouvrir de gloire la monarchie française, mettant fin à trois siècles d'occupation ottomane. Mais, tout comme le rappela le diplomate autrichien Metternich : « Ce n'est pas pour un coup d'éventail qu'on dépense 100 millions et qu'on expose 40 000 hommes.» Certes, il y avait un contentieux séculaire avec la Régence d'Alger qui protégeait les pirates barbaresques en Méditerranée et négociait très durement le rachat des captifs chrétiens. Une expédition maritime aurait certainement suffi. Mais, derrière la volonté de vouloir laver l'honneur de la France primaient la conquête de l'Algérie et la recherche du prestige perdu de la France depuis les grandes victoires napoléoniennes du passé.

De fait, les militaires y eurent les mains libres. Le docteur Bolichon décrivit ainsi en 1848 les agissements des militaires : « Quand une œuvre doit tourner à l'avantage de l'humanité, le chemin le plus court est le meilleur. Or, il est positif que le plus court chemin soit la terreur.» La colonisation civile s'ensuivit. On commença par y envoyer des indésirables. Suivirent ceux qui se cherchaient une vocation agricole et que la perspective de devenir propriétaires enchantait, des paysans ou des vagabonds venus d'Espagne, d'Italie et de Malte ainsi que des spéculateurs. Suivirent également des familles aristocrates que l'on qualifiait de colons aux gants jaunes qui exploitèrent des domaines avec un certain succès. Les soldats libérés furent encouragés à s'installer. En 1840, il y avait près de 35 000 Européens en Algérie et près de 3 millions d'indigènes. Leur nombre passa à 107 000 en 1847 dont 42% de Français. Beaucoup ne purent supporter les dures conditions, l'isolement, les maladies et l'insécurité et retournèrent en France. Ceux qui restèrent inclurent une grande proportion de quarante-huitards, révolutionnaires parisiens dont les autorités de la métropole n'étaient que trop empressées de voir partir. Toutefois, sous le Second Empire, Napoléon III déclara : « Les indigènes ont, comme les colons, droit à ma protection et je suis aussi bien l’empereur des Arabes que l’empereur des Français.» Il s'ensuivit que les terres non cultivées ne revenaient plus de droit au domaine public et que les indigènes pouvaient en récupérer certaines. Lors, les indigènes furent l'objet d'un certain paternalisme de la part de l'administration coloniale.

Il n'en demeura pas moins que l'armée fut toute puissante. Bien que la guerre de conquête se fût conclue par une paix entre le général Bugeaud et le chef algérien Abdelkader en 1847, la guerre de harcèlement continua. En 1871, l'insurrection indigène généralisée fut matée. La même année, l'Algérie fut représentée par six députés à l'Assemblée nationale française. Le décret Crémieux en 1870 enrichit la population française d'Algérie de 37 000 nouveaux citoyens. Beaucoup de Juifs d'Algérie percevaient la France comme libératrice des injustices séculaires de la part des autorités musulmanes. De fait, la naturalisation automatique de tous les enfants d'étrangers fut votée en 1889, ce qui porta la population française à 219 000 âmes. Il y eut cependant plusieurs appels pour abroger le décret Crémieux et l'on parla de péril étranger constitué par les Européens qui ne sont pas Français de souche. Par souci de préserver la prépondérance française, l'on eut recours à l'antisémitisme et la xénophobie. Quand Jules Ferry parla d'assimiler les indigènes, certains Français d'Algérie réagirent vivement, considérant que l'instruction des indigènes faisait courir à l'Algérie un véritable péril, que les écoles indigènes formaient des insurgés et des déclassés ou que les Arabes étaient une race inéducable. Il n'est pas exclu que les grands propriétaires et les colons – les pieds noirs – qui commençaient à prendre racine sur leurs terres, désiraient se tailler des privilèges et de les maintenir, au détriment de ceux qui n'étaient pas Français de souche. La métropole octroya une certaine autonomie – une licence de laisser-faire en quelque sorte – à l'Algérie, le mercantilisme rentable aveuglant moult bonnes consciences.

Revenons au Maroc. Il n'y avait pas de respect pour les souverains marocains?

Rarement émissaires et voyageurs étrangers prirent-ils en considération l'ensemble des pressions auxquelles les souverains marocains étaient soumis de la part des différents segments de la population marocaine d'une part, et la marge de manœuvre véritable du Makhzen de l'autre. La vision de ces émissaires et voyageurs fut souvent tronquée et partiale et elle influença grandement la perception que les Européens se firent du Maroc.

À la fin du XVIIIe siècle, Louis Chénier qui fut consul de France au Maroc de 1767 à 1782 écrivit dans sa correspondance : « Ce prince (l’empereur du Maroc) ne règne donc que sur des esclaves qui ont à peine la liberté de penser, sur des déserts et sur des ruines, puisque, par cet enchaînement des vices qui résultent d'un régime tyrannique et oppressif, ses sujets doivent être nécessairement lâches, pauvres et paresseux.» Le médecin William Lemprière décrivit le sultan comme « le plus arbitraire des monarques, qui disposait de façon absolue de la vie et des propriétés de tous ses sujets.» Mais avant tout, le Maroc fascinait les Européens. Le peintre Eugène Delacroix peignit des scènes de l'Afrique du Nord dans 80 tableaux. Il fit partie d'une délégation française venue sonder en 1832 les intentions du sultan Abderrahmane en regard de la question frontalière entre l'Algérie récemment conquise et le Maroc. Parmi ses plus célèbres toiles dépeignant le Maroc, mentionnons Noce juive au Maroc, Le sultan du Maroc entouré de sa garde. Mais en parallèle à cet engouement pour l'exotisme, les voyageurs et les diplomates jetèrent un regard des plus critiques sur la société marocaine.

En 1860, Jules Gérard décrivait le Maroc comme un pays de populations malheureuses frappées par des actes arbitraires, des injustices et des cruautés. L’empereur était celui qui parmi les héritiers, disposait de la garde noire et du trésor royal pour éliminer les autres prétendants. Les caïds et les cadis ne penseraient qu'à remplir leur bourse aux dépens de peuple. Les justes étaient achetables et celui qui possédait une belle fille, une belle femme ou un beau cheval ferait mieux de les cacher s'il ne voulait pas se les voir enlever. La pauvreté était donc la seule garantie de sécurité. Les souverains auraient inculqué la haine des chrétiens pour ne pas que ces derniers puissent libérer la population du joug impérial. Tout juste 20% de la population reconnaîtrait l'autorité de l’empereur et paierait des impôts dont une partie servirait à combler de biens et d'honneurs les corporations religieuses et les marabouts influents.

D'où, conclut Jules Gérard, la nécessité que ce pays soit occupé par un peuple civilisé et que, son empereur soit expulsé. Une conquête de l'Europe serait un bienfait pour la nation de l'Europe qui voudrait l'entreprendre, qui bénéficierait des ressources intérieures et du commerce considérable avec les pays des nègres. Et le plus tôt sera le mieux !

En 1860, Achille Étienne Fillias écrivit : « Le Maroc est fermé à la civilisation; ses côtes sont infestées de pirates; les résidents européens y sont mal vus et maltraités; leur existence même est en péril… Les Maures ont au suprême degré, les vices des Carthaginois dont ils descendent : l'avarice et la perfidie… Les Maures sont bigots, fanatiques et superstitieux à l'excès.»

Cette vision des choses s'inscrivait dans des courants de pensée qui justifiaient la colonisation. Il y eut des idéologues qui, comme Saint- Simon, aspirèrent à « réveiller les races somnolentes et les faire contribuer à l'exploitation rationnelle du globe.» Dans l'ouvrage Le sang des races édité en 1899, Louis Bertrand – qui fut lauréat de l'Académie française en 1925 – écrivit : « Dès que l'Orient faiblit, l'Afrique du Nord retombe dans son anarchie congénitale, ou bien elle retourne à l'hégémonie latine, qui lui a valu des siècles de prospérité… et qui enfin lui a donné pour la première fois un semblant d'unité, une personnalité politique et intellectuelle. L'Arabe ne lui apportera que la misère, l'anarchie et la barbarie. Tout lui est devenu du dehors, de la Syrie, de la Perse, de la Grèce byzantine, mais principalement des pays latins.» Au début du XXe siècle, un publiciste espagnol laissa entendre que, « pour pénétrer pacifiquement le Maroc, il est nécessaire au préalable de le "démusulmaniser".»

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