Meknes-Portrait d'une communaute juive Marocaine-Joseph Toledano

UN STATUT D'INFERIORITE

Mais le retour de la sécurité et de la prospérité et le quasi monopole sur le commerce international et la promotion à la Cour de conseillers écoutés, n'im­pliquaient pas la disparition, ni même l'atténuation du statut d'infériorité et des humiliations inséparables dans la tradition marocaine de la condition de dhimmis. Même si on en élimine l'exagération à dessein, le témoignage du Français Mouette, reste suffisamment éloquent sur ce point :

" Les Juifs sont en grand nombre en Barbarie et on les y respecte pas plus que dans les autres contrées, au contraire s'il y a des ordures à jeter, ils sont les premiers à cette tâche. Ils doivent travailler pour le roi quand ils sont réqui­sitionnés, en contrepartie seulement de leur nourriture. Ils doivent subir sans réagir coups et insultes même si c'est un enfant de six ans qui les lapide. En passant devant une mosquée, ils doivent se déchausser quelle que soit la sai­son et ils n'osent pas les remettre même dans les villes impériales comme Fès et Marrakech de crainte de flagellation et de prison dont ils ne seront délivrés que moyennant versement d'une grosse amende. Ils n'ont d'autres métiers que le commerce et l'artisanat. Il y a parmi eux un grand nombre de riches, mais leur statut n'est pas différent de celui des plus simples d'entre eux. Ils sont en correspondance avec les Juifs d'Europe qui leur envoient des armes et des munitions (pour leur commerce) avec l'accord des consuls…"

Monarque absolu, gouvernant seul ne s'entourant que de collaborateurs dé­voués à sa personnes, excluant ainsi les élites traditionnelles de Fès qui le dé­testaient autant qu'il les abhorrait, il avait largement fait appel à des conseilers juifs, mais quelle que fut leur véritable influence – et elle fut loin d'être négligeable, nous le verrons, ils n'eurent jamais droit à un titre officiel, les postes d'autorité incompatibles avec leur condition de dhimmi. Sur le plan de la masse, nous pouvons de nouveau nous reporter au témoignage des Ré­dempteurs de la Merci :

" Les Juifs sont habillés de noir, de brun et de violet et il leur est défendu de porter un habit blanc…Il n'est pas permis aux Juifs de se servir de mon­ture (cheval) quand ils vont en ville. Il n'y a qu'Abraham Meimoran, (Maim- tan) Juif du Roi qui ait ce privilège et encore n'ose -t -il s'en servir de crainte d'être maltraité faute d'être reconnu. Quand ils sont en campagne, ils peuvent se servir de mules ou de mulets, mais il leur est défendu d'avoir des chevaux. A notre second voyage à Mequinez en 1708, un marchand français qui venait avec nous, montait une cavale changée avec celle d'un Juif qui était aussi de compagnie. Deux Maures voyant ce Juif monté sur la cavale, viennent à lui en furie et l'auraient mis en pièces si on ne les avait empêchés, disant pour leur raison qu'un chien de Juif ne méritait pas de monter à cheval… "

La nécessité de distinguer les Juifs de la masse des fidèles musulmans devait même s'enrichir d'une curieuse et durable discrimination. Après la reprise aux Espagnols des ports de la Mamora en 1681, de Larache en 1689, et celui de Tanger (1684) aux Anglais, le sultan ordonna l'abandon des babouches peintes en noir en signe de deuil de l'occupation de ces villes par les chré­tiens, et le retour aux babouches jaunes traditionnelles.- sauf pour les Juifs, condamnés à continuer à peindre obligatoirement en noir leurs babouches ! Philosophes, les rabbins de Meknès se convainquirent aisément que ces babouches, ils les portaient noires volontairement – en signe de deuil pour la destruction du Temple de Jérusalem ! Le scrupuleux respect des règles de la dhimma, s'il interdisait de donner des titres officiels aux conseillers juifs du sultan, n'en diminuait pas pour autant leur rôle effectif dans la conduite des affaires commerciales et diplomatiques du pays.

L'AUTONOMIE RELIGIEUSE

Autre incommensurable dimension de la dhimma, la plus précieuse aux yeux d'une communauté très profondément attachée à la tradition de ses ancêtres, la liberté de culte et le respect de l'autonomie religieuse, la non -intervention dans les affaires intérieures de la communauté tant qu'il n'y avait pas de risque d'atteinte à la sécurité publique – comme nous l'avons vu au moment de la crise messianique. Liberté essentielle, même si assortie d'un statut d'in­fériorité, d'humiliation, car non -intériorisé.

Dans le mellah, le Juif vit sans être inquiété ou harcelé, selon ses lois et ses coutumes, sans être confronté comme dans l'Espagne chrétienne à une pro­pagande visant à le convertir et le contraignant à défendre sa foi dans des disputations publiques. Ce qui explique l'absence de toute littérature apolo­gétique, les rabbins marocains dispensés du devoir de défense et illustration de la religion juive, ne se préoccupant que de son application interne sans se soucier d'affrontement théologique avec la médina.

Le respect des convictions religieuses s'étendait même aux rares chrétiens habitant l’empire, recevant l'assistance de leurs prêtres. Les prisonniers em­ployés aux travaux forcés en étaient dispensés quatre jours par an à l'occasion des fêtes de Noël, Pacques, la Nativité de Saint Jean Baptiste et de la Vierge. Alors que la vente de boissons alcooliques aux musulmans était strictement prohibée, l’empereur avait exceptionnellement autorisé  les Juifs de Meknès à leur vendre la mahya – et c'est peut -être l'origine de cette spécialité indus­trielle de la communauté de Meknès jusqu'à nos jours . "Il ordonna aux Juifs "de fournir le suffisant pour la fabrication hebdomadaire de l'eau de vie qui les réconfortait.

Musulman très pieux, pratiquant scrupuleusement tous les commandements de sa religion dont nombre sont identiques à ceux de la foi juive, comme le révèle ce curieux épisode rapporté par les frères de la Merci venus négocier la libération des esclaves de leur nation : "Avant notre arrivée on avait trou­vé en creusant la terre à Salé deux grandes statues vêtues à la romaine. Elles furent portées à Méquinez et le Roy du Maroc qui ne voulait pas permettre au consul de France, le sieur De Périllé de les racheter, les donna à son Juif Abraham Meimoran qui les condamna à être enfermées entre quatre murs parce que les statues et les figures d'hommes et d'animaux sont également en horreur chez les Juifs et les Mahométans…"

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