Joseph Dadia-Regards sur l'Atlas-Agadir-Qaddich

Agadir-Joseph-Dadia

Des membres de la famille, aisés et nantis, s’occupaient de ma mère pour lui apprendre les bonnes manières, comment être une épouse exemplaire et une mère adorable pour ses enfants.

Elle s’est mariée venant à peine d’avoir seize ans. Elle était une femme moderne qui aimait la musique et allait voir des films au cinéma. Ce sont ses frères qui ont souhaité son mariage, le futur époux étant bien connu de tous et gagnant bien sa vie en tant que fournier, patron de trois fours à pain. Je me souviens des vêtements de luxe qu’elle portait. A chaque mariage, on venait lui demander de prêter sa robe de mariage à la future mariée. De même pour la circoncision de prêter un beau trousseau pour la cérémonie du prophète Elie.

Mes tantes paternelles Zhor et Hbiba ont appris à maman comment coudre et confectionner des vêtements. Mes tantes avaient chacune une machine à coudre. Elles fabriquaient des vêtements pour les berbères qui venaient les voir sur la Place des Ferblantiers, sous des parasols de fortune. Ces berbères venaient de leurs montagnes s’approvisionner à Marrakech. Je me suis toujours demandé que, sans ces montagnards, la Ville Rouge serait probablement restée une petite bourgade au pied des monts enneigés du Haut Atlas de Marrakech.

Il y a eu des moments difficiles où mon père gagnait moins bien sa vie dans son four à pain, à la suite des nombreux départs en Israël. Le mellah se vidait petit à petit et beaucoup de ses clients émigrèrent vers la Terre promise tant espérée et attendue.

Maman en tant qu’une sainte dévouée et courageuse, celle dont parlent le Livre des Proverbes, Michlé, prit sa machine à coudre et, comme une élève appliquée, elle fabriqua des vêtements à vendre. Elle confectionnait de simples vêtements amples à l’intention des montagnards.

Maman avait des amies d’enfance, titulaires du Certificat d’Etudes Primaires. En maintes occasions, j’ai eu à l’accompagner chez elles. J’ai été toujours frappé par l’accueil chaleureux, affectueux et respectueux qu’elle recevait. Et avec beaucoup d’égards. Cela me surprenait à chaque fois, d’autant qui lui est arrivé de ne pas avoir vu ses amies depuis de longues années. Cela ne peut s’expliquer que par les liens solides que mes grands-parents maternels avaient avec d’autres familles du mellah de Marrakech. Famille respectée et respectable de mes grands-parents, elle a été en relation avec des familles distinguées et de renom, oulad el hsseb et oulad l’ârad. Les familles de qualité reconnaissent leurs pairs. J’ai eu à rencontrer à Paris ces dames de bonne famille qui avaient connu maman. L’une d’ellles m’a raconté que ma mère me portait dans mon berceau chez elle. Cette honorable dame me berçait en attendant le retour de ma mère partie faire des courses en dehors du mellah. Nos anciens voisins de la Rue Corcos sont restés nos amis pour toujours, el mhebba ouzouria.

Il n’est pas toujours facile de raconter des souvenirs, enfouis en nous depuis tant d’années. Mais je ne me décourage pas à le faire ni de renoncer à l’écrire. J’essaie à ma façon de témoigner et de transcrire ce que j’ai vécu ou entendu. Ce n’est pas simple. Les souvenirs jaillissent tout d’un coup. J’ai oublié beaucoup de choses. D’autres membres de la famille me rappelleront des souvenirs vécus, aujourd’hui oubliés. Je creuse avec abnégation, sillon par sillon, le terreau de ma mémoire. Je ne fais qu’écrire ce qui se présente à moi, sans chronologie, voire même dans un ordre dispersé. Je tente d’apprivoiser mes souvenirs ou de les domestiquer, ce qui me permettra de les ordonner comme un récit ou une narration. Il n’est nullement question de les classer ou de les cataloguer. La source des souvenirs jaillit et il faut boire de son eau pour retrouver un bonheur oublié, faisant partie de nous-mêmes, intégralement. C’est cela qui nous a permis de vivre et de voir clair dans nos chemins tortueux, semés d’embûches.

Dans ce récit, tout se mêle, tout s’emboîte, s’entrecroise, s’interpénétre, et le fil des années n’est pas un chemin droit. Certains souvenirs que je garde de mama Messaouda remontent à l’arrivée des troupes américaines à Fédala le 8 novembre 1942. Un soir, chez elle, sous un grand éclairage de lampes, je voyais là de jeunes soldats juifs américains. D’autres souvenirs restent vagues, depuis la date de ma scolarisation courant 1948 à l’Ecole Primaire Yéchoua Corcos, dirigée par Alfred Goldenberg. Et tous les souvenirs prendront fin le soir de son enterrement à la sortie de Yom Kippour, jour où elle est décédée tôt le matin, de surcroît un shabbat cette année-là.

Le roi David est né un jour de shabbat et il est mort un jour de shabbat. C’est dire l’importance de l’évènement.

On est venu réveiller maman aux aurores. Elle est partie en larmes, le cœur serré. A moitié réveillé, j’ai entendu le triste message que maman venait de recevoir. Commençait alors pour nous tous une longue journée de jeûne et de prières, dans la peine et le désarroi.

L’oncle Meyer a attendu la fin de Kippour pour venir d’Agadir à Marrakech en taxi avec sa famille. Il arriva après l’enterrement. Dans notre tradition, nous enterrons nos morts le jour même de leur disparition.

Je me souviens que beaucoup de personnes sont venues assister aux cérémonies rituelles de l’enterrement. Le cimetière a été envahi par l’ombre des personnes qui suivaient le cortège funèbre en s’éclairant de lanternes. Dans la grande salle tout au fond du cimetière, Rabbi David Qadoch, Hanaguid ««-Marrakech, prononça une homélie. Assis recueilli au milieu des fidèles, j’ai été surpris d’entendre qu’il connaissait ma grand-mère, rappelant ses mérites. Les paroles du Rabbin m’ont ému vivement, et j’étouffais mes larmes tant il ne tarissait pas d’éloges sur ma grand-mère, de mémoire bénie. Je me disais dans mon for intérieur que le Rabbin savait bien qui était ma grand-mère. Il disait des choses qui correspondaient exactement aux nombreuses qualités de ma grand- mère.

A une période donnée, j’allais chaque soir dormir chez ma grand-mère car elle avait peur de se retrouver seule la nuit dans sa chambre. C’était le vœu de ma mère. L’oncle Mardochée habitait avec sa petite famille dans une grande chambre près de celle de ma grand-mère. Une fois scolarisé, c’est mon frère Gabriel qui a pris la relève.

Courant mai 2005, j’ai esquissé un poème à la mémoire des membres de la famille décédés. J’ai intitulé ce poème Qaddich.

 

Le qaddich est une prière que l’on récite habituellement en pieux souvenir de nos morts.

Qaddich : « Il n’existe pas plusieurs sortes de qaddish comme on le croit. Notre tradition liturgique connaît un qaddish de base, le qaddish qui clôture la prière du chemonéésré, le qaddich titqabal, auquel on a ajouté ou retranché certaines phrases. Le qaddich yatom = « des orphelins » a été tronqué de la phrase titqabal ; au qaddich dé rabbanan, récité après une étude de la Tora orale, on a ajouté la phrase al Israël véal rabbanan = « en faveur d’Israël et de nos sages » ; le demi- qaddish introduit une prière ou clôture une partie d’un office. Enfin le qaddich de tich’a be av ou qui suit une inhumation est qaddich dé ithadta = « du renouvellement », comporte une phrase dans laquelle on mentionne la résurrection des morts, la reconstruction du Temple et l’abolition de l’idolâtrie. Nous avons donc en dehors du qaddich titqabal, quatre autres qaddish : – 1) qaddich yatom – 2) qaddich dé Rabbanan -3) Hatsi qaddich – 4) Qaddich dé ithadta. Quelle qu’en soit la variante, le qaddish se veut une louange dithyrambique de D.ieu – dix synonymes de glorification sont utilisés en écho aux dix paroles avec lesquelles Dieu créa le monde et aux dix commandements – l’expression de l’espérance messianique et de l’avènement du royaume de D.ieu sur terre, garant de la paix et de la rédemption universelle. Rédigé en araméen afin d’être compris par la majorité du peuple qui ignorait l’hébreu, il a été conservé dans cette langue certes par conservatisme, mais aussi parce que l’on considère l’araméen comme la deuxième langue sacrée après l’hébreu. La phrase d’ouverture s’inspire d’Ezéchiel, chapitre 38, vision terrifiante de la guerre de Gog et Magog, qui se termine par le verset 23 : véhitgadalti, véhitqadachti, = « je me grandirai, je me sanctifierai ; je me ferai connaître aux yeux de nombreuses nations ; ils sauront que c’est moi l’Eternel ! » C’est cette phrase qui constitue la tonalité principale du qaddich. Dans le paragraphe de tête, le nombre de mots, très précis, est en rapport avec le nom de D.ieu : les quatre premiers mots correspondent aux quatre lettres du tétragramme ; les dix suivants correspondent aux lettres du tétragramme développé, soit vingt-huit mots (depuis yéhé cheméh rabba jusqu’à da amiran be aima). C’est, au pied de la lettre, l’agrandissement du nom de D.ieu, le sens littéral de la phrase d’Ezéchiel : véhitgadalti = « je me grandirai ». Cf. Rabbin Claude Brahami, Chavouot, page 19 et page 20, Editions SINE-CHINE 16, Avenue des Violettes 93220 Gagny, Troisième édition – Octobre 2000. A ces développements hautement judicieux, j’ajouterai : le qaddish a été composé en Eretz-Israël et de là il a été utilisé dans tous les pays de la Diaspora. Dans Seder Rab Amram Gaon (mort à Hébron en 792) se trouve le qaddich que nous récitons dans les cimetières ou après la lecture finale d’un Traité du Talmud.

La période gaonique recouvre 450 années environ, de 589 à 1038 de l’ère usuelle. Le 1er gaon (nom du chef de la yesibah)) est Rab Hanan ; et le dernier, Rab Hay gaon, chef de la yesubah de Pumbedita. Cf. Haim Zafrani : Pédagogie juive en terre d’Islam, ouvrage publié à Paris en 1969 par la Librairie d’Amérique et d’Orient Adrien Maisonneuve, page 15.

En hébreu, nous trouvons l’équivalent du qaddish dans Psaumes 113 :2 ; Psaumes 72 :12 ; le terme qadichin se trouve dans Daniel 4 :5,

6 et 15 ; Daniel 5 : 11 ; expressions se rapprochant : Ezéchiel 16 :12 ; Josué 24 :19 ; I Samuel 6 :20 ; Isaïe 5 : 16 ; Qaddachin, Qaddichaya, cf. Onqélos et Jonathan Ben Ouziel sur Nombres 31 :50 ; Sofrim 10 :7 : Le qaddish se dit toujours en présence de dix personnes et jamais s’il y a moins de dix personnes. A Kippour 2018, là où j’ai prié à Lorient, le soir nous n’avons pas dit qaddish car il n’y avait pas le quorum de dix personnes. J’ai noté dans l’un de mes carnets qu’il y a cinq catégories de qaddishim que la Rabbin Claude Brahami a bien expliqué. J’ajouterai que le qaddish dans sa formule complète se dit à la fin de l’office de prières ; que le qaddish hagadol se dit après tsidouq haddin.

D’autres références à consulter pour qaddish : Babli Bérakhot 57a ; Babli Pessahim 117a ; Babli Sota 49a ; Yéroushalmi Méguila chapitre 1 halakha 11 in fine ; Zohar Téhillim 32, 1 ; Rachi sur Psaumes 1:1. Le nombre 10 renvoie aux 10 sefirot. Selon une autre opinion, le nombre 10 renvoie à 10 personnages : 1- Adam ; 2- Malki Tsédeq ; 3- Abraham ; 4- Moché ; 5- David ; 6- Salomon ; 7- Asaf ; 8- Trois fils de Qorah.

 

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