ארכיון יומי: 25 בדצמבר 2022


Le rocher d'origine-Haim Shiran (Shkerane)&Fabienne Bergman-Le Juif Arabe

Hadj Brahim, quant à lui, possédait une très grande demeure à El Haboul. C’était un merveilleux riad, véri­table joyau caché derrière ses murs, sorte de duplex à la marocaine, entièrement fermé sur l’extérieur et disposé autour d’un patio. Je me rappelle avoir passé là-bas de longs moments, autour de repas copieux préparés par ses femmes. Des personnalités locales étaient souvent invi­tées. Faisant partie de la famille, j’étais aussi parfois son hôte, pendant les vacances, dans sa maison de villégiature à Ifrane.

Mon patron, comme tous les Arabes, n’arrivait pas à prononcer correctement mon nom. Il m’appelait Hiyim, ce qui me semblait une consonance affectueuse. Mon nom de famille, par contre – Skerane, qui dans sa bouche deve­nait Skran – était pour lui sujet à plaisanterie, puisque le terme, en arabe, désigne un soûlard. Il m’est plus d’une fois arrivé d’avoir avec lui des discussions théologiques ou politiques, sur le judaïsme, l’islam ou l’État d’Israël qui venait d’être créé. A l’époque, la pensée qu’un jour j’y vivrais ne m’effleurait même pas. Hadj Brahim devait son nom au pèlerinage qu’il avait fait à La Mecque. Mais bien que portant ce titre prestigieux de Hadj, il n’était pas des plus dévots. Comme moi, il vivait ses contradictions avec sérénité. S’il ne priait pas régulièrement cinq fois par jour, comme le voulait sa religion, il fréquentait cependant la mosquée de temps à autre et certes, il s’abstenait de man­ger du porc ou de boire du vin. Ses femmes ne sortaient que voilées, mais ses filles s’habillaient à l’occidentale et ses enfants – filles et garçons – fréquentaient le lycée français. Tout cela ne posait alors aucun problème exis­tentiel dans la société marocaine en général et convenait très bien à cet homme, traditionnel et libéral. Son respect fondamental de la religion s’étendait aussi à celle des autres, la mienne en l’occurrence. Il avait de la déférence pour ma famille, d’autant qu’il connaissait l’illustre lignée

rabbinique des Mrejen. Il s’y intéressait d’ailleurs sincèrement et me demandait souvent des précisions généalogiques, s’enquérant particulièrement de mon cousin, Yossef Mrejen, président de la communauté de Meknès, qu’il rencontrait à l’occasion, à la mairie. Sans doute pensait-il que je manifestais la même respectueuse libéralité un peu impie, moi qui me levais à l’aube pour prier à la synagogue avant d’aller travailler, mais partageais leurs repas et travaillais le jour du chabbat. Hadj Brahim venait aussi assez souvent chez nous, déjeuner dans notre nouvelle maison. Maman avait beaucoup de respect pour lui et les deux tenaient souvent de longues conversations en arabe sur nos ascendants. Il appréciait aussi la cuisine de ma mère, particulièrement la dafina du chabbat ou les galettes de Pessah. Et à la soirée festive de la mimouna qui marque chez les Juifs marocains la fin de la Pâque, il était le pre­mier à nous apporter de la farine ou du pain, tout juste sorti du four. Une fois, il nous a même fait la surprise de venir avec un groupe de musiciens pour festoyer avec nous. Ce fut une merveilleuse soirée, qui m’a inspiré plus tard pour une scène de mimouna que j’ai filmée à Marra­kech.

Mon poste à Minerva m’avait donc élevé dans l'échelle sociale. Je suivais aussi des cours de comptabilité pour assurer une meilleure gestion de l’entreprise. J’étu­diais tout particulièrement les dossiers d’adjudications ainsi que le métier de métreur, étant chargé de calculer les surfaces à peindre. J’étais devenu spécialiste des appels d’offres et j’obtenais par ce biais pas mal de travail pour l’entreprise, ce qui me conduisait très souvent à rencontrer bon nombre d’architectes, tous européens à l’époque, au lendemain de l’indépendance du Maroc. Je gagnais bien ma vie, j’avais une voiture de fonction et de plus, Hadj Brahim me considérait comme un fils. J’étais estimé et somme toute, assez heureux, d’autant que je vivais par ailleurs une période très féconde du point de vue culturel.

Hadj Brahim suivait aussi ma carrière théâtrale et naturellement, il était à la représentation d,Antigone à Volubilis, le soir fatidique qui devait mettre un terme à notre collaboration et me propulser à Paris, vers une car­rière de comédien. Après le spectacle, je l’avais présenté à toutes les personnalités venues nous féliciter et il participa, avec plusieurs centaines d’autres personnes, à l’immense méchoui qu’avaient organisé les autorités locales.

Je devais quitter le Maroc en juillet 1960 pour partir – dans un premier temps – avec les meilleurs élèves des écoles françaises, sélectionnés pour un voyage en métro­pole organisé par l’Ambassade de France à Rabat. J’étais le seul Juif du groupe. Ce tour nous a même conduits à Avignon, où le TNP donnait justement Antigone de Sophocle. Après la représentation, nous avons pu parler avec Jean Vilar. Sous le regard réprobateur de notre moni­teur, j’ai « osé » – dans ma candeur – critiquer devant ce géant du théâtre sa conception du chœur et lui parler de la mise en scène que j’avais faite, quelques mois plus tôt, oubliant qu’il était le Maître du lieu et de l’art.

Mes dernières semaines chez Hadj Brahim furent très éprouvantes. D’une part, j’étais dans l’euphorie du départ et de l’autre, la séparation, après six ans de vie commune, n’était pas simple. J’étais aussi inquiet pour ma famille, dont j’étais le soutien essentiel. Mais Hadj Brahim avait apaisé ma mère, en lui donnant une grosse somme d’argent, la priant de ne pas se gêner de l’appeler en cas de besoin. Il m’accompagna à l’aéroport de Casablanca. Dans notre étreinte avant le départ, il me glissa une enve­loppe que je n’ai vue que dans l’avion.

Quarante ans plus tard, en 2000, je retrouverai Mehdi, jadis responsable de toutes les équipes de travail disséminées dans le pays, poste-clé de l’entreprise. Il avait alors plus de 80 ans et habitait une superbe maison, en ville nouvelle. Dans les années cinquante, quand nous partions ensemble visiter les chantiers, tous les employés vivaient dans la médina, dans de minables masures. J’étais revenu au Maroc avec mon ami Yossef Shetrit, pour faire un film sur les Juifs de l’Atlas. Au bout de quinze jours de tournage, je suis arrivé à Meknès pour y passer une semaine. J’avais cette fois la ferme intention de rencontrer mes anciens contremaîtres, Saïd et Mehdi, ainsi que les enfants de Hadj Brahim. Comme je savais, par mes amis juifs de Meknès, que Saïd travaillait à la grande poste de la ville nouvelle, je suis allé l’attendre à la sortie des bureaux. Il était tout ému et nous nous sommes enlacés très long­temps, comme des frères qui se retrouvent. Saïd avait un poste de chef de service. Il avait abandonné la peinture pour l’administration des postes. Nous avons évoqué le passé. Saïd sourit de toutes ses rides, quand je lui rappelai qu’il était beau garçon et se plaisait à arpenter la ville, tou­jours accompagné de jolies femmes, souvent voilées. Il me dit qu’il n’avait pas continué longtemps à travailler avec Hadj Brahim, après mon départ. Ce n’était plus pareil, me confia-t-il. Personne ne luttait plus pour les ouvriers et la société avait vite décliné. Il a ajouté que Hadj Brahim ne s’était jamais remis de mon départ et que les vendredis étaient devenus cauchemardesques. L’ancien contre­maître semblait heureux dans ses nouvelles fonctions. Il m’a présenté à quelques-uns de ses amis de la poste et curieusement, nous avons beaucoup parlé d’Israël et de la possibilité d’une paix entre nos deux peuples. « Après tout, nous sommes frères, me dirent-ils. C’est comme toi, tu étais et tu restes notre frère. Tu as tout de même grandi dans la culture arabe, avec des Arabes, tu es tout simple­ment un Juif arabe. » Juif arabe? Pourquoi pas ? Plus tard, en Israël, je revendiquerai ce titre.

Le rocher d'origine-Haim Shiran (Shkerane)&Fabienne Bergman-Le Juif Arabe

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