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Il etait une fois le Maroc : LES BERBÈRES, par David Bensoussan

Que sait-on de la Kahéna?juives berberes 2

Avant l'arrivée des Arabes, de nombreuses populations berbères étaient christianisées et d'autres judaïsées. Tout d'abord, les tribus christianisées dirigées par Koceila s'opposèrent à l'invasion arabe puis ce fut au tour des tribus judaïsées dirigées par la reine judéo-berbère connue sous le nom de Kahéna (prêtresse) de continuer la lutte contre l'envahisseur arabe. Il est possible que l'indifférence des tribus christianisées envers les lois antijuives décrétées par les Byzantins ait empêché la formation d'un front uni avec les Juifs judaïsés. La révolte berbère fut longue et ardue. Les Arabes étaient sur le point de se replier lorsqu'une ultime victoire leur permit de conquérir l'Afrique du Nord, puis l'Espagne des Visigoths mais cette fois-ci, avec l'appui des Berbères et des Juifs. Plus que tout autre, la Kahéna a incarné l'affirmation berbère et elle continue encore de représenter un symbole identitaire des Berbères qui veulent faire reconnaître officiellement leur langue dans le contexte de plus en plus arabisé de l'Afrique du Nord d'aujourd'hui. On peut trouver dans les écrits du linguiste et historien kabyle Boulifa Si Amar-ou-Saïd (1865-1931) dont les notes de voyage au Maroc en 1904 ont été préservées, une lecture berbère de l'histoire de l'Afrique du Nord. Cette dernière contraste tant avec les simplifications et les condescendances des voyageurs et des écrivains français du tournant du XXe siècle qu'avec le discours islamo-arabisant qui a été celui de nombreux nationalistes nord-africains après la Seconde Guerre mondiale.

Y a-t-il eu amalgame entre islamisation et arabisation?

Bien qu'en théorie, être musulman ne signifie pas être arabe ou même arabisé, dans le cas de l'Afrique du Nord, l'arabisation fut très importante considérant que le nombre d'envahisseurs arabes ne dépassa pas quelques dizaines de milliers et que la population berbère comptait plusieurs millions.

Du temps des Romains, il y avait une société latinisée à l'intérieur du limes. L'influence des Byzantins ne fut pas aussi grande, parce qu'elle fut centrée sur Carthage et qu'elle fut diminuée suite au schisme donatiste et à l'invasion des Vandales en 429. Les Arabes défirent les Byzantins, puis le chef des tribus christianisées Koceila et enfin la reine des tribus judaïsées, la Kahéna. Les Berbères se rallièrent aux Arabes pour conquérir l'Espagne. La conversion était aisée car elle consistait à répéter une formule de foi qui par ailleurs, exemptait les populations de la taxe de la jiziya imposée aux non-Musulmans. La conversion des Berbères fut peut-être facilitée par le retour des otages islamisés et arabisés que les Arabes prirent parmi les princes berbères.
Mais ce processus de conversion connut plusieurs soubresauts. L'historien Ibn Khaldoune affirme que les Berbères abjurèrent l'islam douze fois avant de se convertir définitivement. On pourrait voir dans la révolution kharidjite du VIIIe siècle, laquelle soutenait qu'il n'était pas nécessaire d'être descendant du Prophète pour devenir Calife une forme d'affirmation berbère. Précisons que l'arabisation de l'Espagne aurait pu jouer un rôle important dans l'arabisation des Berbères et que l'invasion des tribus hilaliennes au XIe siècle y contribua sensiblement, notamment au sein des tribus nomades. En outre, les croyances antéislamiques s'accommodèrent fort bien d'une version islamique du maraboutisme.

Par ailleurs, il est fort possible que l'influence chrétienne au Maroc se limitât aux régions citadines avant l'arrivée des Arabes. La trace des Chrétiens se perd suite aux persécutions perpétrées par l'intolérante dynastie des Almohades au XIIe siècle et la langue latine ne fut plus utilisée au Maroc. Quant aux Juifs, certains étaient latinisés, d'autres hellénisés et ce groupe comprenait les nombreux réfugiés venus de Cyrénaïque suite aux massacres de l'Empereur Hadrien au début du deuxième siècle. L'araméen et l'hébreu étaient cependant les langues traditionnelles héritées de la Judée antique. Ce fut vers le IXe siècle que l'araméen fut abandonné au profit de l'arabe. De fait, le chercheur Haïm Zafrani a souligné que la syntaxe de la langue judéo-arabe d'Afrique du Nord semble avoir été calquée sur celle de la langue hébraïque. Par ailleurs, une grande partie de la population juive fut décimée par les Almohades au XIIe siècle. Dans les faits, l'hébreu continua d'être la langue sacrée et l'araméen la langue de l'exégèse, le judéo-arabe et le judéo-berbère constituant la langue parlée par les Juifs au quotidien

La coexistence judéo-arabe n'était donc pas de tout repos- Il etait une fois le Maroc-D. B

En introduction, il a été souligné que l'histoire basée exclusivement sur le narratif des voyageurs ne pouvait être que superficielle et souvent même biaisée. Derrière la servilité apparente des Juifs se tissait un ensemble de relations plus complexes avec les voisins musulmans qui partageaient avec eux une certaine empathie et un certain nombre de croyances tel le culte des saints. Mais les témoignages des voyageurs en ce sens sont rares et l'histoire, pour autant qu'elle se limitât aux descriptions des voyageurs, est certainement des plus incomplètes. La nature réelle des rapports judéo-musulmans du Maroc n'a pas encore été étudiée comme il se doit par la communauté des chercheurs. Il s'agit d'un travail qui reste à faire et qui déborde le cadre du présent ouvrage.

Les chercheurs en sont venus à se poser la question suivante : est-ce que le traitement des Juifs du Maroc différait de celui du petit peuple musulman? Tous deux étaient soumis à l'arbitraire, tous deux enduraient des conditions économiques difficiles, particulièrement durant les crises de sécheresse et de disette et durant les guerres de succession. Qu'en fut-il réellement? Il semblerait que, compte tenu de leur statut de non-Musulmans, les Juifs étaient une proie toute désignée et facile et, durant les périodes de troubles, ils furent les premiers à pâtir avant même que les violences ne se propageassent à leurs voisins musulmans. Par ailleurs, des personnes révoltées contre l'autorité ou avides de pouvoir arbitraire instrumentalisaient les citations dites « terribles » du Coran pour se faire un capital politique sur le dos des Juifs. Ce sujet devrait également faire l'objet de recherches plus approfondies.

N'eut-été la protection des Juifs par la plupart des souverains – pour autant qu'ils pouvaient effectivement exercer leur autorité – le sort des Juifs aurait été encore plus insoutenable. Notons que cette protection des autorités contrastait souvent avec le vécu du petit peuple comme le décrivit si bien le journaliste Jacob Ohayon (décédé en 1945) dans un document titré Les origines des Juifs de Mogador : « Les rapports officiels entre les communautés et le Maghzen étaient toujours empreints de cordialité de la part des premières, et de bienveillance de la part du second. Il n'en a point toujours été de même entre les populations musulmanes et juives. Au demeurant, c'était moins par malveillance systématique que par mépris du Juif, les Musulmans se livraient à des actes isolés, vexants évidemment pour les passants juifs, mais qui n'avaient pas de portée politique bien grande. Il était évidemment dur pour les Juifs ayant voyagé et vécu en Europe libérale de voir la foule molester de paisibles habitants du Mellah, mais ces sévices provenaient surtout d'un sentiment d'étrangeté provoqué par ces gens dont les dehors n'étaient pas toujours dépourvus de sordidité, et dont l'attitude humble prêtait souvent le flanc aux quolibets et aux coups des foules ignorantes.»

En résumé, on pourrait faire l'analogie suivante, fut-elle maladroite : les Juifs eurent le rôle d'épouses utiles dont on ne pouvait se passer, mais ces épouses étaient des femmes régulièrement battues.

Et c'est ainsi que Juifs, Berbères et Arabes ont traversé des siècles de coexistence entrecoupée de moments tragiques.

LE VOYAGE DE SIR MOSES MONTEFIORE AU MAROC

Qui était Moses Montefiore?

Né en Italie dans une famille juive sépharade, Moses Montefiore fut un financier qui décida de quitter les affaires en 1824 pour se consacrer à l'amélioration de la condition des Juifs de son temps. Pour cela, il voyagea dans l'Empire ottoman (1840), en Italie (1858), en Russie (1846 et 1872), en Terre sainte (1827 et cinq autres fois) au Maroc (1863-1864) et en Roumanie (1867). Il devint particulièrement observant sur le plan religieux après sa première visite en Terre sainte. Il rencontra les grands de son temps et mit une énergie considérable à améliorer la condition des Juifs. Sa philanthropie fut légendaire en Angleterre et à l'étranger et ne se limita pas aux besoins de ses seuls coreligionnaires. Avec Rothshild, il fit un prêt considérable au gouvernement britannique afin de pouvoir compenser les propriétaires de plantations et abolir ainsi l'esclavage. Il devint shérif de Londres et fut nommé baronnet de l'île de Thanet dans le Kent. Son centième anniversaire fut un événement national en Grande-Bretagne.

Pourquoi vint-il au Maroc?

La situation pénible des Juifs du Maroc était déjà connue en Angleterre car le Conseil des Députés juifs britanniques était en contact permanent avec les Juifs de Tanger et de Mogador. L'état de dénuement total des milliers de Juifs de Tétouan réfugiés à Tanger, à Gibraltar, à Oran et en Espagne avait alerté l'opinion publique mondiale et Sir Moses Montefiore qui présidait le London Board of Deputies of Brittish Jews organisa une collecte de 40 000 livres pour ces réfugiés. Un comité de soutien, le Morocco Relief Committee et caisse de secours, The Morocco Relief Fund furent établis peu après une pour venir en aide aux Juifs de Tétouan qui souffrirent particulièrement de la guerre maroco-espagnole de 1860 et des nombreux réfugiés de cette ville. En 1861, le Conseil des Députés juifs britanniques dépêcha Moses H. Picciotto au Maroc pour y faire voyage d'études à Tanger, Tétouan, Rabat, Mogador et Gibraltar.

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