Jean-Louis Miège – LA Bourgeoisie Juive du Maroc au xix siecle Rupture ou continuité

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Cet enrichissement, cette sécurité sont d'autant plus facteurs d'ascension sociale que les Juifs, incarnent de plus en plus les valeurs nouvelles, celles promises à l'avenir, celles qui s'imposent aux Musulmans encore réticents: les valeurs de l'occidentalisation. Cette occidentalisation se fait par le contact avec les européens, avec les écoles multipliées — et il faudrait longuement parler des écoles de l'Alliance après 1862—par les voyages à l'étranger, par la presse tangéroise, enfin, toute entière, à une exception près, aux mains des juifs.

L'effet s'en marque partout dans les moeurs. Le changement des costumes en est la première manifestation depuis longtemps notée. Même dans les petits centres l'évolution est rapide dans les habitudes journalières. Michaux Bellaire l'a noté excellement à El Ksar dans le Gharb au tout début du siècle.

Le juif sera—et cela ne contribue pas peu à son enrichissement — le diffuseur des novations notamment des novations alimentaires qui prennent, une part croissante dans le volume d'un commerce pratiquement décuplé entre les années 1830 et les années 1890 (de 8 à 80 millions). Le thé, le sucre qui l'accompagne, certains tissus de cotonnades sont les produits nouveaux les plus remarquables. Selon la tradition les Afriat, originaires d'Ifran firent répandre, au XIXe siècle, dans le sud marocain et le Sahara l'usage du Khourt et du Kalamoun qu'ils fabriquaient ou faisaient fabriquer à Manchester mais aussi à Madras et Pondichéry.

Parmi bien d'autres traits il conviendrait de relever la poussée démographique de la minorité juive. Tous les indices prouvent que par l'évolution de son revenu, par l'urbanisation, par l'usage croissant de la vaccine, une évolution différentielle s'établit dans le dernier quart du XIXe siècle entre la population juive et la population musulmane.

Le schéma d'ascension de cette nouvelle classe juive rappelle celui de la bourgeoisie européenne au XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle. Toutes choses égales, il s'établit selon un même procès ou agissent des forces semblables: hausse longue des prix, utilisation habile des cycles économiques dans leur phase d'expansion comme des brusques crises (les faillites permettant des acquisitions à bas prix par saisie de gage), constitution de fortunes mobilières et foncières, renouveau idéologique (les emprunts aux idées européennes jouant ici assez exactement les rôles des lumières dans l'Europe du XVIIIe siècle), extension rurale d'un capitalisme à racine urbaine. Avec un certain décalage il s'appliquera d'ailleurs bientôt à la bourgeoisie naissante musulmane; mais la bourgeoisie juive marocaine, en partie grâce au ferment des judéo-andalous mais aussi par sa situation spéciale, son intelligence et ses aptitudes a été la première à saisir le sens de l'évolut­ion, à l'utiliser et à se perpétuer. Elle joue pleinement de ses deux grandes forces millénaires la force conservatoire et celle de l'adaptation. Elle a pu appliquer à une situation nouvelle les acquêts d'une situation ancienne. Cette bourgeoisie remplit à nouveau pleinement ce rôle d'intermédiaire sinon intercesseur entre deux mondes, celui du Maroc profond et celui de l'Occident, ceux aussi de la tradition et de la novation.

Ainsi retrouvons-nous notre interrogation initiale. Continuité ou rupture? En réalité continuité et rupture. N'est ce pas là la marque du génie juif marocain de conservation et de ferment qui le fait vivre, dans ce Maghreb à la fois ami et hostile, le long des siècles, constamment à l'heure juste de son destin.

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