Le Pogrome de Fes ou Le Tritel 1912-Paul B. Fenton

Répercussions dans la presse

.La presse Internationale

Pendant les premiers jours qui suivirent l’insurrection, une chape de plomb fut imposée à la presse par la censure militaire, incertaine elle-même de l’étendue du désastre. Seules les «nouvelles officielles» furent transmises selon lesquelles la situation avait été rapidement maîtrisée avec un minimum de dégâts. En dépit de la fermeture des lignes télégraphiques par les autorités françaises, des informations relatives au soulèvement et au massacre de la population européenne et juive filtrèrent vers Tanger d’une part, grâce aux radiogrammes envoyés par le consulat britannique et d’autre part, grâce aux rekkâs employés par des journalistes et des correspondants privés.

De l'arabe raqqâs, «courrier», «messager».

 Ces courriers mirent entre deux et trois jours à parcourir à pied les 340 kilomètres séparant Fès de Tanger. Ces informations furent ensuite répercutées essentiellement par l’Agence Havas mais aussi par des responsables consulaires tangérois qui saisirent les instances communautaires juives locales. Ici, il sera essentiellement question de ce qu’on y dit sur le sort des Juifs.

Au début, la confusion régnait donnant lieu à des conjectures des plus alarmistes quant au bilan des victimes — il y aurait eu un millier de morts juifs! Au Maroc même, ce fut l’hebdomadaire anglophone Al-Moghrib al-Aksa, doyen des journaux privés et indépendants, qui publia à Tanger le jeudi 18 avril, dès le lendemain de la révolte, les premières nouvelles transmises par radiogramme et confirmées ensuite par des lettres privées . Le lundi suivant, la feuille tangéroise évoqua pour la première fois le pillage du mellâh mais, retardée par la censure, ce ne fut que onze jours plus tard qu’elle fut à même d’en donner une description circonstanciée avec force détails sur le supplice des Juifs. Elle censura sévèrement la politique erronée de l’Entente cordiale qu’elle accusa d’avoir mené à la catastrophe.

Bien évidemment les Français furent les premiers concernés par l’insurrection au Maroc. Cependant de Paris à Londres, mais aussi de New York à Saint- Pétersbourg en passant par Varsovie, les événements de Fès défrayèrent la chronique dans la presse internationale — surtout juive, vu l’intérêt que portèrent les puissances européennes à la politique colonialiste de l’Elysée. Les quotidiens parisiens comme Le Figaro, furent tributaires d’André Meynot, correspondant de l’Agence Havas à Tanger qui, ayant accompagné Régnault à Fès, se trouvait dans la ville au moment des massacres. Mais Le Matin et Le Temps possédaient des correspondants sur place, à Fès même, le premier en la personne d’Hubert Jacques et le second en la personne du Dr F. Weisgerber. Ceux-ci fournirent des reportages de première main – mais souvent retardés – répercutés ensuite à travers le globe.

Comme on peut s’en douter, dès le vendredi 19 avril, deux jours après le début de la révolte à Fès, la presse française était, faute de renseignements, réduite à des hypothèses. La une du Figaro, tout en se plaignant de nouvelles contradictoires, déplora des victimes françaises mais ne souffla encore mot sur le sort des Juifs. Le surlendemain, dupé par les sources officielles, ce  même journal annonça désormais en deuxième page, comme s’il s’agissait déjà d’une affaire classée, que les troubles avaient été matés avec des pertes minimes — huit victimes côté français. Toutefois, la même page reproduisit un radiogramme provenant de Fès reçu par la légation d’Angleterre à Tanger selon lequel «les quartiers juifs et indigènes ont été pillés. Les Juifs ont particulièrement souffert; les mutins ont mutilé les corps des morts, qu’ils ont tramés dans les rues». Le journal annonça en effet le lendemain: «Il semble qu’une centaine de Juifs ont été tués lors du pillage du mellâh; les blessés sont nombreux et leur misère est extrême».

            Al-Moghreb al-Aksa (22.4.1912), p. 2: «The Jewish quarter which was pillaged on the 18th was occupied on the 20th by French troops.The Sultan gave shelter at his palace to more than 3000 Jews, and as they had had no meals fortwo days and were starving, M. Régnault sent them several thousand loaves of bread.»

La censure fonctionna si bien que même Hubert Jacques, correspondant sur place du Matin, qui auparavant s’était pourtant débrouillé d’une manière très habile pour obtenir des informations «classées», ne put rien envoyer à son journal. Ce dernier dut puiser dans une source anglaise, transmise par l’agence Havas, les informations suivantes reproduites le 18 avril en troisième page au conditionnel: «La situation à Fez. Bruits alarmants – La garnison indigène se serait soulevée.»

Aggravées par la censure, les difficultés de communication réduisirent le journal aux hypothèses fragmentaires. Le vendredi 19 avril, le Matin proposa un reportage inspiré des dépêches officielles qui spécula sur l’origine des troubles. Déplorant la mort de trois employés de la T.S.F., il dressa la liste des Français réfugiés à l’ambassade ou au consulat d’Angleterre. Le lendemain, samedi 20 avril, le journal titra: «Les troupes françaises commencent à mater la révolte à Fez», en attendant d’annoncer dimanche que «Fez est soumis». Faute de nouvelles de son envoyé spécial à Fès, le journal se contenta de faire état des informations contradictoires sur la situation et s’étonna que le bilan de huit militaires tués et quatre civils ne fût pas plus lourd. L’article critiqua vivement l’interdiction faite aux journalistes d’utiliser la radiotélégraphie et accusa le gouvernement de vouloir cacher la vérité.

Quant au confrère de Hubert Jacques, le Dr F. Weisgerber, envoyé spécial du Temps, il ne réussit à contourner la censure militaire que le lundi 22 avril, faisant parvenir les premiers détails sur la mutinerie dans un article qui évoqua l’assaut du mellâh et la fuite de ses habitants vers le palais impérial . Ce ne fut qu’après le rétablissement des communications radiotélégraphiques que ce correspondant put préciser deux jours plus tard le chiffre de 53 victimes et 33 blessés parmi la population juive. Par la suite, le Temps ne fit plus mention des Juifs hormis l’annonce de l’ouverture par l’Alliance d’une souscription de secours .

Enfin, la vérité concernant l’ampleur de la révolte éclata au grand jour le mardi 23 avril grâce à un article câblé de Tanger où Hubert Jacques réussit à le faire parvenir par messager (rekkâs). L’article décrivit heure par heure toute l’horreur de l’insurrection, mais passa sous silence le drame qui s’est déroulé dans le mellâh.

Ce ne fiit que le lendemain, mercredi le 24 avril, que les lecteurs du Matin apprirent le massacre des militaires et des civils français dans un article polémique du Lieutenant-colonel Debon publié en première page. Celui-ci annonça, entre autres, que: «Le quartier israélite est mis à sac, brûlé: les femmes y sont violées et des centaines de malheureux sans défense sont égorgés».

Mais, il faudra attendre le vendredi 26 avril, pour que le Matin révélât, dans toute son horreur, la vérité sur la dévastation du mellâh. Hubert Jacques s’y était promené pendant plusieurs heures parmi «les décombres fumants d’où émergent des poutres calcinées et des débris humains». La vision de destruction lui rappela douloureusement le bombardement de Casablanca dont il avait été également le témoin. Puis, il se rendit à la ménagerie, quelques heures à peine après la fin des combats, pour cueillir des renseignements de première main et, dans une dépêche datée du 22 avril, il décrivit dans un récit particulièrement émouvant, ce qu’il y entendit. Il évoqua les milliers de malheureux qui, livrés sans défense à la sauvagerie des pillards, implorèrent ces derniers de leur laisser la vie sauve. Il dépeignit leur course affolée vers le palais où, entassés et menacés de famine, ils s’étaient abrités de manière fort précaire.

Voir:Le Pogrome de Fes ou Le Tritel 1912-Paul B. Fenton-institut Ben Zvi 2012 –page 79-82

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