Memoires Marranes-Nathan Watchel- Resurgences marranes au Portugal

Memoires marranes

 

Depuis 1932, le contexte politique s’est considérablement modifié avec l’accession à la présidence du Conseil du Dr. Antonio Oliveira Salazar, qui bientôt instaure l’«Etat nouveau», cor­poratif et autoritaire. La campagne antisémite, dont on a vu plus haut un exemple avec Mario Saa, trouve un regain de virulence et se voit relayée par les organes de presse, comme le journal conservateur et fasciste A Voz, qui dénonce explici­tement l’œuvre d’Artur Carlos de Barros Basto :

À l’aide de l’argent étranger, on érige des synagogues, des établissements d’enseignement appelés «séminaires», on développe cette propagande judaïque dans les centres où se trouve une descendance des anciens nouveaux-chrétiens, au détriment de l’unité morale et de la paix religieuse de la Nation portugaise.

Or la dénonciation ne porte pas seulement, venant des milieux catholiques et conservateurs, sur le travail de prosély­tisme effectué par Barros Basto : elle vise aussi, venant peut-être de milieux proches, sa personne même. En décembre 1934, une plainte anonyme est déposée, en effet, accusant Barros Basto d’atteinte aux bonnes mœurs (explicitement, de harcè­lement homosexuel auprès de certains étudiants de la Yeshiva). Scandale évidemment, les autorités de la communauté juive de Lisbonne prennent leurs distances, les dissensions internes à celle de Porto s’avivent. Quand l’affaire est jugée au tribunal militaire le 29 juillet 1937, les preuves ne paraissent pas suf­fisantes et Barros Basto est acquitté. Mais le Conseil supé­rieur de Discipline n’a pas attendu jusque-là: dès le 12 juin, il a décidé d’exclure le capitaine de l’armée, sentence aussi­tôt confirmée par le ministre. Malgré le jugement du tri­bunal, Artur Carlos de Barros Basto reste exclu de l’armée, et la presse antisémite trouve ample matière à de basses cam­pagnes de dénigrement.

Il fait front cependant et persiste, mais la conjoncture s’avère désormais défavorable. Le mouvement des conversions ralentit nettement, aucune autre communauté juive n’est créée. Mais il est remarquable que Barros Basto continue à faire paraître Ha-Lapid, à un rythme à peu près régulier : on compte cent cinquante-six numéros de la revue jusqu’à son extinction en 1958. L’on relève aussi un net changement de son orientation editoriale à partir de 1933 : si le périodique continue à diffuser les informations requises par 1’«Œuvre de Rédemption», il affirme en même temps un vigoureux engagement militant, à la!fois sioniste et antifasciste. C’est ainsi que, dès août 1933,le numéro 58 comporte un article véritablement prémonitoire de Raymond-Raoul Lambert : « Le judaïsme se trouve à la veille ces heures les plus tragiques qu’il a connues depuis les persé­cutions du Moyen Age. La dictature hitlérienne, avec une obstination sans pitié, poursuit sa politique d’anéantissement des forces juives d’Allemagne. […] Il y a tous les jours des exécu­tions sommaires dans les camps de concentration et, quand les familles peuvent recevoir les corps des victimes, ce sont les prières des martyrs que, comme au temps de l’Inquisition, les rabbins d’Allemagne prononcent dans les cimetières que rien ne peut plus défendre contre les profanations.» – (On sait que le même Raymond-Raoul Lambert, pendant les années d’Occupation en France, deviendra directeur de l’UGIF-Sud et sera déporté avec sa famille, en 1943, dans les camps de concentration qu’il dénonçait ainsi dix ans auparavant.)

Quand Artur Carlos de Barros Basto meurt, en 1961, aban­donné de tous, les résultats de 1’« Œuvre de Rédemption » apparaissent bien loin des rêves qu’il avait si longtemps entre­tenus. Mais son insuccès ne doit pas être attribué seulement à des dissensions internes, ni à sa personnalité controversée. Les campagnes antisémites, de leur côté, puis les années de guerre ne pouvaient qu’aviver les sentiments, profondément ancrés dans les milieux marranes, de méfiance et de crainte à l’égard du monde extérieur. En fait, c’est l’entreprise même de pro­sélytisme qui non seulement ne correspondait pas à la doc­trine généralement admise par le judaïsme officiel, mais encore se heurtait à la réalité même de la religiosité marrane, enra­cinée dans la clandestinité depuis des siècles. Samuel Schwarz n’avait pas manqué d’insister sur ce facteur essentiel : « Ce qui frappe le plus, quand on veut étudier la vie des Juifs, c’est le grand secret qui continue à entourer, aujourd’hui encore, leurs cérémonies et pratiques de la religion juive, comme aux anciens temps de l’Inquisition. » Dans ces conditions, l’ad­hésion à un judaïsme ouvert impliquait des bouleversements spectaculaires, auxquels les intéressés ne pouvaient aisément consentir. La perpétuation d’un crypto-judaïsme se voyait elle- même remise en cause à la suite des transformations entraînées par la Seconde Guerre mondiale, dont les effets parvenaient jusque dans les régions les plus isolées. Il semble bien que la plupart des groupes marranes recensés dans les années 1920- 1930 aient de nos jours pratiquement disparu.

Si l’estimation d’une population de quinze mille à vingt mille crypto-juifs, avancée à l’époque de Samuel Schwarz et de Fran­cisco Manuel Alves, paraît quelque peu exagérée, du moins peut-on retenir leur inventaire de près d’une trentaine de loca­lités où, de leur temps, subsistaient des groupes marranes. On pouvait en trouver encore certaines traces dans les années 1950-1960, comme le fit Amilcar Paulo, un ancien étudiant de la Yeshiva Rosh Pinah de Porto, au cours du périple qu’il accomplit de Bragance à Belmonte en passant par Caçarelhos, Argolezo, Macedo de Cavaleiros, Mogadouro, Vilarinho dos Galegos. Mais partout, sauf à Belmonte, Amilcar Paulo ne rencontra que déclin et désaffection : ses interlocuteurs attri­buaient cet abandon des traditions, principalement, à la mul­tiplication des mariages mixtes et à l’émigration qui dépeuplait .es régions de la Beira et de Trás-os-Montes. — Ecoutons par exemple le cordonnier Joáo Baptista dos Santos, de Bragance, qui « ne cache son ascendance devant personne » et « revendique même des ancêtres qui ont été martyrs de l’Inquisition ». Après avoir évoqué les fêtes juives célébrées autrefois, il commente :

C’était le bon temps ! Maintenant, tout est fini. Les quelques Juifs qui restent (parce que la majorité a émigré au Brésil, en France, et même en Allemagne) prient chez eux et maintenant ils ne se réunissent plus […].

Comment expliquez-vous que tout disparaît? demandai- je.

Ecoutez… c’est à cause des mariages! On a commencé à épouser des vieilles-chrétiennes, voilà. On a abandonné notre Loi. Les enfants sont éduqués par les femmes, et maintenant tout le monde va à l’église. Moi aussi, j’ai épousé une vieille- chrétienne, mais je n’ai pas changé. Mes enfants suivent ma religion. J’ai même donné des noms bibliques à mes filles, l’une s’appelle Rachel et l’autre Léa. Mais maintenant il n’y a presque plus de Juifs.

Ou encore cette vieille dame de Vilarinho dos Galegos :

– Oui, il y avait encore beaucoup de Juifs dans le village. Les purs, pendant toute l’année, ne mettaient jamais les pieds à l’église. Mais les familles mêlées avec les « chuços », elles si, elles la fréquentent maintenant. [Le terme « chuços » désigne péjo­rativement les vieux-chrétiens.] […] Comme vous le voyez, maintenant nous ne nous réunissons plus. Tout est embrouillé. Mais moi je continue à avoir foi en le Grand Dieu d’Israël.

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