Memoires Marranes-Nathan Watchel- Resurgences marranes au Portugal

Rappelons que la commémoration du cinq centième anniversaire de la conversion forcée donna lieu, néanmoins, à un événement hautement symbolique. L’année précédente, en 1996, la communauté de Natal, après avoir fondé l’Association religieuse israélite marrane, s’était déjà trouvée à l’origine de la première Rencontre du Nord et du Nord-Est des Juifs marranes, à laquelle participèrent des représentants du Cearâ, du Rio Grande do Norte, de la Paraiba et du Per- nambuco. En 1997, année commémorative, c’est le groupe marrane de Recife mené par Odmar Pinheiro Braga qui, après avoir fondé symétriquement l’Association religieuse séfarade Bnei Anussim, prit le relais pour organiser au niveau national la Première Rencontre brésilienne des Bnei Anussim, manière de «Congrès marrane», réuni sous le titre suggestif: «Cinq cents ans d’Exil dans l’Exil» (GalutBagalut). Cette rencontre rassembla une soixantaine de personnes, venues en principe de tout le pays, en fait principalement des États du Nord-Est. Elle aboutit, entre autres, à la création d’un Conseil national des Bnei Anussim, à la présidence duquel fut élu Odmar Pinheiro Braga, partisan fervent du retour à un judaïsme orthodoxe, selon une procédure non pas de conversion {giyyour), mais de repentance (teshuwa). Comme Joâo Medeiros en effet, Odmar Pinheiro Braga et les membres de son groupe excluent absolument toute idée de conversion : ils estiment cette procédure offensante non seulement pour eux-mêmes, mais aussi pour leurs ancêtres qui, au prix de tant de martyrs, ont perpétué pendant tant de siècles la fidélité aux coutumes judaïques. Mais le choix de l’orthodoxie sans conversion s’avère (sauf cas jusqu’à présent exceptionnels) bien difficile, dans le contexte actuel, à mettre en œuvre collectivement: Odmar Pinheiro Braga et la plupart de ceux qui participaient à son groupe persistent certes dans leur choix, mais ils en reviennent peu à peu, à la manière classiquement marrane, à une pratique plus domestique.
Il est vrai que, lors de mon dernier séjour dans le Nord- Est brésilien, en juin 2007, j’ai pu observer l’essor récent, à Campina Grande (Paraiba), d’une nouvelle communauté formée spontanément par des «Juifs marranes », dénommée précisément « Congrégation Beit Teshuwà » (Maison de la Repentance), qui rassemblait déjà une cinquantaine de membres. Son guide spirituel (Rosh), Davi André Meneses (dont on trouvera le témoignage plus loin), descend d’une très ancienne famille dont les membres figurent, dès la mi-xviie siècle, parmi les premiers colons qui s’installèrent dans le sertâo de la Paraiba. L’un de ses oncles, Severino Barbosa da Silva Filho, a publié récemment, en 2005, un ouvrage sérieux et bien documenté sur les Marranos na Ribeira do Paraiba do Norte, qui retrace utilement ce peuplement initial. Quant à l’itinéraire de Davi André Meneses, il est passé comme celui de Joâo Medeiros par une longue phase d’adhésion à une Eglise évangéliste, dont il semble avoir gardé des méthodes d’enseignement volontiers empreintes de prosélytisme ; il nourrit en outre le projet ambitieux de faire construire une vaste synagogue, à Campina Grande, qui pourrait accueillir plusieurs centaines de fidèles. L’objet de cette Congrégation était d’ailleurs, à ses débuts, et en 2006 encore, celui d’un rassemblement des «Juifs marranes» pour le retour à un «judaïsme messianique». L’accent ainsi mis sur le messianisme suscite de fortes réserves de la part des autres «Juifs marranes» de Recife ou de Natal, mais la Congrégation semble s’incliner ces derniers temps vers des perspectives plus modérées. Ces variantes, cette diversité d’options ne font que manifester le dynamisme, l’extrême vitalité du vaste mouvement contemporain de retour au judaïsme, parmi les descendants de nouveaux-chrétiens, dans le Nord- Est brésilien.
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Les orientations des descendants de nouveaux-chretiens, tant au Brésil qu’au Portugal, se distribuent ainsi, de nos jours comme autrefois, sur un vaste éventail de possibilités, qui dépendent des circonstances, du milieu, de la personnalité, en définitive du libre arbitre de chacun : généralement catholicisme sincère; pour une minorité, retour au judaïsme selon la procédure de la conversion formelle, tantôt acceptée avec enthousiasme, tantôt avec résignation ; pour une minorité sans doute encore plus faible, retour à un judaïsme souvent orthodoxe mais selon la procédure revendiquée de la teshuwâ (repentance) ; pour d autres encore, adhesions a l'une des multiples Églises protestantes ; ou bien indifférence agnostique et libre pensée ; ou enfin expression de la foi du souvenir a travers la recherche historique, généalogique, la création artistique, littéraire, etc. Mais reste évidemment l’option la plus simple en principe : perpétuer la tradition telle qu elle est, faire comme on a toujours fait, c’est-à-dire persister dans le marranisme clandestin. Combien de «Juifs marranes» considèrent- ils, comme Dona Emilia à Belmonte, que la seule religion «vraie» est celle que leur ont enseignée leurs parents, et que l’authentique fidélité exige de continuer les coutumes familiales dans le secret ? On ne saurait mesurer, par définition, ces continuités qui restent dissimulées, mais on peut supposer qu’au Portugal encore, à plus forte raison au Brésil, le marranisme souterrain n’est pas tari, et qu il donnera lieu peut-etre à bien d’autres résurgences.
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