Evolution du judaisme marocain-Doris Bensimon-Donath-1948-page 28

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III. Résultats et limites de la scolarisation de l’enfance juive sous le Protectorat français

Les inspecteurs français chargés du contrôle de l’enseignement israélite au Maroc ont été généralement frappés par l’empressement avec lequel la population juive se prêtait à l’œuvre de scolarisation : « La fréquentation d’une école apparaissait à la majorité des premiers [les Musulmans] comme une détestable et incompréhensible invention des Français, et aux seconds [les Juifs] comme une chance inespérée ».

En effet, dans une large mesure, les oppositions du début avaient été vain­cues : les parents désiraient envoyer leurs enfants à l’école, qu’il s’agisse de garçons ou de filles. Bientôt, locaux et personnel enseignant s’avéraient insuf­fisants : entre les deux guerres, à peine 50 % de l’enfance juive scolarisable était effectivement scolarisée dans les écoles dispensant un enseignement de type européen. La presse juive marocaine de l’époque décrit, avec profusion de détails, les scènes qui se déroulaient à chaque rentrée scolaire, lorsque l’école affichait complet. Des milliers d’enfants continuaient soit à recevoir l’ensei­gnement traditionnel, soit à rôder dans les rues des mellahs.

Non seulement la scolarisation du bled ne « démarra » effectivement qu’à partir de 1945, mais encore les possibilités de scolarisation offertes aux enfants juifs de Casablanca étaient insuffisantes.

Les chiffres les plus probants concernant la scolarisation de la population juive dans son ensemble sont fournis par les recensements de population de 1951/52 et de 1960. En 1952, dans l’ensemble du Maroc, 56 % des garçons et 50 % des filles âgés de dix à quatorze ans étaient recensés comme « éco­liers ». A Casablanca, le taux de scolarisation était de 60 % pour les garçons et 54 % pour les filles du même âge. Le recensement ne précise cependant pas le terme « écober », qu’il applique probablement à tous les enfants scolarisés, que ce soit dans un cadre traditionnel ou européen.

A partir de quinze ans, la proportion des jeunes continuant des études post­primaires diminuait rapidement. L’écart du taux de scolarisation entre filles et garçons allait en grandissant. Parmi les jeunes âgés de vingt et vingt-quatre ans, classe d’âge qui comprend les étudiants, 129 garçons et 59 filles, pour l’ensemble du Maroc, étaient déclarés comme tels. Les résultats du recen­sement de 1960 concernant l’alphabétisation de la population juive confirment les prévisions qu’on pouvait établir à partir du recensement de 1951-52 .

En 1960, 43 % de la population juive restait donc analphabète; toutefois, 81,9 % des enfants âgés de dix à quatorze ans étaient scolarisés. La même année, la délégation régionale de l’Alliance estimait qu’elle réussissait à scolariser à 100 % l’enfance juive scolarisable dans les grands centres. Selon ses statistiques, l’Alliance israélite universelle aurait scolarisé 15 761 enfants en 1939 et 30 123 en 1959. En vingt-six ans, les effectifs avaient donc presque doublé. A partir de ce moment, ils décrûrent rapidement, essen­tiellement à cause de l’émigration. Ces statistiques, ainsi que les chiffres indiqués par le recensement de 1960, ont une valeur toute relative. On ne tient pas compte, d’une part de l’alphabétisation en hébreu répandue parmi la population masculine âgée, d’autre part, de l’émigration d’une partie importante de la population.

Toutefois, par rapport à la population marocaine musulmane, la population israélite avait une avance considérable : en 1960, 13,5 % de l’ensemble de la population marocaine musulmane savaient lire et écrire; dans le groupe d’âge le plus favorisé (dix à quatorze ans), 29,8 % étaient alphabétisés, chiffre proche du groupe d’âge le plus défavorisé de la population israélite (plus de soixante ans), dans lequel 23,7 % savaient lire et écrire en arabe ou en français. Comparée au retard de scolarisation de la population musul­mane, la scolarisation de la population juive, malgré ses insuffisances, représentait une avance d’une, voire de deux générations.

Cependant, cette scolarisation elle-même comportait de graves lacunes. Les enfants entassés dans des classes surchargées  devaient parfois attendre leur admission pendant des années; lorsqu’ils étaient enfin admis, ils avaient huit, neuf, voire douze ans. Le personnel enseignant qualifié, mal payé, était insuffisant. Dans les petites classes, les enfants étaient confiés à des moniteurs. Le niveau des études était très bas  :

« Un très grand nombre d’enfants qui ont l’âge d’aller à l’école sont encore dans la rue. Et dans les écoles mêmes, l’insuffisance des professeurs oblige les directeurs à confier l’éducation de l’instruction des enfants à des moni­teurs et le moins qu’on puisse dire est que leur formation n’est pas à la hauteur de leur office. Les enfants viennent tard à l’école : ils y trouvent des moni­teurs qui les laissent végéter dans leur ignorance native et lorsqu’ils arrivent dans les classes où l’approche d’un examen les oblige à quelque travail, le professeur compétent qu’ils approchent pour la première fois ne peut que les bourrer de connaissances indigestes, sans autre espoir que de leur faire obtenir vaille que vaille un certificat illusoire. »

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