Les juifs de C.-Bechar-J.Ouliel


L'HISTOIRE des JUIFS du SUD AVANT COLOMB-BECHAR

Les juifs de Colomb-Bechar

Et des villages de la Saoura

1903-1962

Jacob Oliel

Premiere periode

L'HISTOIRE des JUIFS du SUD AVANT COLOMB-BECHAR

Si la ville de Colomb-Bechar est fondee en 1903,  si, officiellement, les Juifs ont quitte massivement le Tafilalet vers 1905-1906 , pour venir s'installer dans cette nouvelle localite, il est evident qu'une population juive etait presente dans cette region depuis des siecles, donc bien avant la conquete francaise et la fondation de Colomb-Bechar. Pour comprendre les raisons – nombreuses et variees – du choix des nouveaux arrivants, il faut a la fois evoquer 1'histoire des Juifs de cette partie du Maroc, et decrire la situation politique de la region, au debut du siecle

 Historiquement

Avant 1903 , Bechar n'avait, pour ainsi dire, pas d'histoire c'est un tout petit ksar (village fortifie) du sud marocain, appele Tagda; les Juifs de la region sont installes a Zakkour (ou Zekkoum), village situe a 4  kilometres au sud de 1'actuel Bechar. Le ksar de Zakkour, dont on pouvait encore voir les ruines sous le sable des dunes, vers 1950  se trouvait au bord de Youed Bechar, sur la route des caravanes qui, autrefois, longeaient les dunes du Grand Erg Occidental pour aller du Tafilalet au Touat et, au-dela, jusqu'au Soudan, d'abord en suivant le cours de la riviere Zousfana, jusqu'a Taghit et Igli, puis ceux de la Saoura et de Poued Messaoud, jusqu'a Tamentit

 Quand fut-il fonde ?  par qui ? A quel moment a-t-il cesse d'etre habite ? dans quelles cir- constances fut-il abandonne par ses habitants juifs ? Autant de questions qui resteront sans reponse, faute de documents, de temoignages… S'il ne subsiste plus vers Zakkour aujourd'hui que le cimetiere israelite installe par la communaute becharienne apres sa creation, des Juifs ont pu vivre a cet endroit plusieurs siecles auparavant, comme tendrait a le confirmer un recit quelque peu legendaire concernant l'ancien ksar de Bechar, et d'apres lequel cette partie aurait ete detruite par «une expedition (…) commandee par Mohammed El Akhal…»

De fait, Bechar n'etait qu'une bourgade, a l'entree de la vallee de la Saoura, une petite escale sur 1'importante route caravaniere reliant les deux provinces marocaines du Tafilalet et du Touat. Au moyen-age, cette voie commerciale avait fait la fortune des deux communautes juives installees de part et d'autre, dans les deux capitales respectives, Sijilmassa et Tamentit. Est-il besoin de rappeler ce que j'ai abondamment developpe a propos de ces Juifs qui ont tenu le marche de for et le monnayage avant de succomber sous les assauts d'un Islam intransigeant, vers 1050  pour les Tafilaliens et en 1492 pour les Touatiens.

Les anciens de la Communaute ont garde le souvenir d'un roi noir hostile " qui etendait sa domination du Ghard a Colomb-Bechar…»

On garde a Bechar le souvenir d'un siege que le ksar eut a soutenir au XII° siecle [de l'Hegire] contre le Sultan Moulay Ahmed Delhi, surnomme «le sultan noir» il ne doit pas etre question du ksar actuel bati sur la rive droite de I'oued, protege par de hautes murailles, mais de celui dont les ruines confuses, en pierres seches, se trouvent sur la rive gauche»

Voila qui confirme l'existence ancienne, dans cette region, d'une communaute juive ayant conserve le souvenir d'un «sultan noir», son persecuteur

Legende et histoire se separent, la premiere mettant au credit du Sultan Mohammed El Akhal la magnifique palmeraie – aux soixante mille dattiers – qui se serait developpee, au bord de l'Oued-Bechar, a l'endroit ou ses hommes ont bivouaque, mange des dattes et jete leurs noyaux tout autour.

Premiere periode L'HISTOIRE des JUIFS du SUD AVANT COLOMB-BECHAR

Premiere periode

Jacob Oliel

L'HISTOIRE des JUIFS du SUD AVANT COLOMB-BECHAR

Par ailleurs, «l'histoire a conserve le souvenir d'un sultan qui, au IX° siecle de I'hegire, detruisit toutes les palmeraies de la region de Colomb-Bechar.»

 Toujours est-il qu'avant l'installation des Francais dans ces regions du Maroc, la situa- tion des Juifs etait des moins enviables : soumis au statut de dhimmis qui leur imposait des conditions inhumaines, les sujets israelites vivant dans les regions de la dissidence, le Blad es Siba, loin de l'autorite du Sultan, subissaient les abus, les vexations, injures, agressions… sans pouvoir ni se defendre, ni en appeler a l'arbitrage de juges, la parole d'un Juif n'ayant aucune valeur devant un tribunal musulman.

Isabelle Eberhardt fut le temoin privilegie de la vie des Juifs tafilaliens, juste avant leur exode ; insensible, voire meprisante, elle nous permet neanmoins d'analyser la situation des communautes soumises a l'lslam :

«Dans [le] labyrinthe des rues de Zenaga [Figuig], il est un coin de nuit plus profonde, d'etouffement et de salete contrastant avec les autres quartiers d'une si surprenante nettete ou flottent seules des odeurs humides de terre tres vieille, et quelquefois des relents de benjoin s'echappant des koubba et des mosquees. C'est le Mellah, le quartier ou s'entassent les Beni-Israel besogneux, prolifiques, courbes sous le joug musulman, sans voix a la djemaa, tout comme les Kharatine noirs, mais point persecutes cepenclant. Etrangement, la jeune femme si sensible par ailleurs, ne cherche pas a connaitre et comprendre les causes du malheur de ces Juifs vivant dans l'obscurite de ce qu'elle-meme regarde comme un cachot.

Quand, pour la premiere fois, je penetrai dans une maison juive du Mellah de Zenaga, ce fut en compagnie d'un mokhazni et d'un juif de Kenadsa. Nous venions pour voir des bijoux.(…)

Dans le sombre Mellah, dans l'obscurite lourde, une puanteur nous prit a la gorge. Pour trouver la porte doublee en vieux fonds de bidons a petrole, il nous fallut frotter une allumette. Enfin, on nous ouvrit, lentement, avec mefiance, une cour irreguliere, etroite et profonde comme une piece, avec, tout autour, aux deux etages, une large galerie ouverte, precedant les chambres aux plafonds bas.

Un jour gris, un jour faux de cachot, tombait sur le sol jonche de detritus, trempe d'eaux grasses.

La, grouillait une nuee d'enfants roux en gandoura sales. lis s'enfuirent a notre entree, se tassant derriere les piliers noircis de graisse, tout luisants.

Une acre fumee de palmes seches montait, rampant le long des murs couleur de suie. Dans les coins c'etaient des tas d'ordures, de chiffons, de vieilleries informes, jamais remuees depuis des annees.

Le statut de DHIMMl, imposé aux Juifs vivant en terre d'Islam, les maintenait dans un état d'abaissement, par lequel ils devaient payer un impôt spécial, porter un vêtement distinctif ridicule ; les armes, le luxe, le cheval leur étaient interdits (ils ne pouvaient monter qu'un âne) ; en ville céder le trottoir aux Musulmans auxquels ils devaient le respect et aller pieds nus en passant devant une mosquée… de surcroît, ils devaient endurer de voir déverser les ordures aux portes de leur mellah, sans pouvoir les déblayer.

la qubba est. en principe, le dôme de la mosquée ; ici le mot désigne un tombeau

  1. Eberhardt appelle Kharatine les anciens esclaves africains, les Haratine (au singulier Hartani )

mokhazni (de Makhzen) : au Maroc fonctionnaire du Sultan ; dans l'armée française, le Makhzen était un corps composé de militaires supplétifs

Les juifs de Colomb-Bechar-J.Ouliel

colomb bechar

Dans un décor repoussant, les productions de l'artisan juif sont appréciées : Les femmes assises autour du foyer se retournèrent en nous voyant. Elles portaient la «mlahfa» des Bédouines, mais en coton blanc sale, très ample, traînante, ceinturée très bas. Sur leur front, couvrant à demi les bandeaux noirs, un foulard de soie sombre étroi­tement serré supportait des chaînettes d'argent qui allaient rejoindre les lourds anneaux d'or des oreilles. Encore plus que les ksouriennes musulmanes, celles-là étaient languis­santes et étiolées, d'une pâleur de cire. Quelques-unes pourtant étaient belles, la figure ronde, l'œil très grand et très noir, aux paupières lourdes

Seul, l'éclat mobile des bijoux donnait un peu de vie, de gaîté, à ces masques troublants de mortes

Etrange réaction devant la pauvre humiliée et dont le malheur n'émeut pas la jeune femme 

La plus belle, avec de magnifiques yeux rougis de larmes dans un visage de volupté et d'amertume, s'isolait dans un coin, farouche. Elle nous jeta un regard noir. Près d'elle, une vieille momifiée, aïeule aveugle, se lamentait à voix haute, tordant ses pauvres mains gourdes

Haïm, le bijoutier, quitta sa petite forge et ses menus outils, pour nous souhaiter la bien­venue. Il s'excusa de l'état où nous trouvions sa demeure qu 'un malheur venait de frap­per : la veille, Esthira, la femme de Haïm, se rendait avec sa mère chez des parentes, au ksar d'Oudarhir. Elles rencontrèrent des bergers nomades qui les abordèrent et poussè­rent l'audace jusqu'à découvrir le visage d'Esthira. Ils allaient la violer, quand passè­rent des cavaliers du makhzen du pacha d'Oudarhir. Les nomades s'enfuirent. Et main­tenant la honte et la désolation assombrissaient encore la maison. Esthira était la belle éplorée

C'était en effet le lot habituel du Juif à cette époque : laissé à la merci du Musulman qui peut à tout moment l'agresser, le molester, il n'a le droit ni de se défendre, ni de deman­der réparation, et encore moins de se faire justice, comme le suggère ironiquement le Mokhazni ; en fait, et I. Eberhardt l'a bien remarqué, le Juif «courbé sous le joug musul­man, sans voix à la djemaa » n'a pas voix au chapitre ; donc, on le lui fit bien voir… selon la formule de La Fontaine

* la Djemaa est la réunion des sages et notables chargés de prendre les décisions importantes, d'arbitrer les conflits.

Comme Haïm s'éloignait pour nous faire préparer le café, mon compagnon, le mokhaz­ni, se mit à rire 

– Chez nous, quand pareille chose arrive, l'homme retrouve le coupable et le tue. Eux, ils se contentent de geindre comme des souris à qui on a marché sur la queue. D'ailleurs, la juive est belle, et les bergers avaient raison. Elle est bien bête, si elle a vrai­ment résisté : regarde son juif, comme il est laid 

(…) Les membres de la djemaa de Zenaga siégeaient sur les bancs d'un carrefour avec, à leur droite, une coulée de lumière trouble entre deux murs.

Ils s'alanguissaient dans l'étoujfement du sirocco et subissaient la torpeur somnolente des choses

Haïm s'arrêta à l'entrée du carrefour, retirant ses savates. Puis, courbé jusqu 'à terre, il alla baiser successivement le pan du burnous de tous les ksouriens impassibles. Haïm venait là pour demander justice contre les bergers qui avaient outragé sa femme… Mais il n'avait guère d'espoir. Pourtant, accroupi à terre, il raconta son affaire. Quand il eut fini, un grand vieillard tout voûté, le regard encore ardent sous d'épais sourcils blancs, esquissa un geste vague

  • Que pouvons-nous y faire ? Si celui qui a outragé ta femme était un des nôtres, nous le punirions, car ce sont des actes indignes d'un musulman. Quant à des nomades… tu es coupable toi-même de laisser une femme circuler seule dans les ksour… Non, juif, nous n 'y pouvons rien 

Haïm, timidement, essaya d'insister. Alors le vieillard fronça les sourcils et dit durement 

  • Nous avons dit, juif ! va-t-en 

Grâce à Isabelle Eberhardt, dont le témoignage exprime bien la misère morale, la détres­se muette et l'accablement de ces Juifs tafilaliens, soumis et tellement écrasés par la rési­gnation, nous pouvons juger de la condition de ces Juifs, peu différente de celle d'es­claves ; écrites pour se moquer plus que pour dénoncer, ces pages n'en traduisent pas moins, à la fois le malheur de ces Juifs et l'incapacité des observateurs étrangers à le com­prendre, à lui apporter le moindre soulagement, comme si la fascination de l'Islam com­mandait cette sorte de distanciation ou pire, comme si cette souffrance juive entrait dans l'ordre des choses

Les juifs de Colomb-Bechar-J.Ouliel

colomb-bechar

Le sort qui leur était fait au Maroc, où leur statut était particulièrement défavorable, avait poussé de nombreux Juifs marocains à fuir leur pays déjà, après le Décret Crémieux, pour aller vivre en Algérie

Il est, a priori donc, tout à fait logique qu'après 1903, les Juifs du Blad es Siba aient opté pour la sécurité et la France, quand l'opportunité s'est présentée à eux. D'après Michel Lesourd, les tout premiers se sont installés à Beni Ounif, dès le début des travaux de pro­longement de la ligne de chemin de fer d'Ain Séfra, en 1904, vers Beni Ounif, Ben Zireg, puis Colomb-Béchar

Youssef Dahan accompagnait les légionnaires, auxquels il vendait des boissons. Lorsqu'il parvint à Colomb-Béchar, il construisit deux baraques en bois pour poursuivre ses activités, sous la protection de l'armée française.

Youssef DAHAN sera suivi, assez rapidement des gens du Tafilalet ; ce seront les AMOUYAL, ABEHSSERA, BENCHETRIT, BENITAH, TORDJMAN… Ces premiers arrivés à Béchar trouvèrent sur place un très petit nombre de coreligionnaires vivant parmi les populations indigènes : avant 1903, le premier habitant juif attesté, de source officielle, aurait été, M. Youssef Aboukrat ; venu du Tafilalet, il vivait parmi les Musulmans de l'ancien Ksar de Tagda et s'adonnait à l'élevage de caprins et ovins ; accompagné d'une escor­te à cause de l'insécurité qui régnait alors dans la région, il allait vendre son bétail aux membres des tribus Doui Mne' et Ouled Djrir

A cette époque, des marchands et caravaniers juifs du Tafilalet – des artisans aussi, comme ce Khelifa bijoutier de Kenadza, rencontré à Figuig par Isabelle Eberhardt – parcouraient le secteur, en suivant les caravanes, de vil­lage en village pour vendre des épices, des tissus et des peaux. Parmi eux, le grand-père Assouline, MM. Abraham Amoyal, Iossef Benichou, et Israël Benitah qui, longtemps avant de se fixer à Colomb-Béchar et d'y faire souche, ont sillonné les pistes du sud. Vêtus comme les populations indigènes, ces Juifs qui avaient assimilé les cultures de leurs voisins (ils parlaient parfaitement les langues berbère et arabe), étaient à leur aise, autant que pouvait le permettre l'état d'insécurité dans lequel ils vivaient

Migration Juive vers Colomb-Bechar-Jacob Oliel

colomb-becharMIGRATION JUIVE VERS COLOMB-BECHAR

Les raisons d'un exode

Comme d'autres, le docteur Céard, à qui j’emprunterai beaucoup, a pu croire que les arri­vants étaient attirés par les perspectives d'un commerce qui n'allait pas manquer de connaître un développement considérable 

«L'attrait des perspectives commerciales qui s'offraient désormais à leur activité, dans une région pacifiée et accueillante, explique suffisamment ce déplacement massif d'une race que ses aptitudes proverbiales au négoce rendent essentiellement instable et migra­trice

Ce schéma d'idée, fausse autant que désobligeante, a la vie dure et j'ai pu en retrouver trace dans un ouvrage au sujet pourtant fort éloigné de Béchar et des Juifs 

«au moment où la France fit la conquête du Tafilalet, la population juive de Colomb- Béchar et des villages environnants a doublé et même triplé en quelque temps, ces com­merçants-nés se trouvant attirés par le gain facile qu'offrent le trafic d'armes et le ravi­taillement des troupes ennemie 

Qu'elle soit à mettre au compte de la malveillance, de l'ignorance ou de la maladresse, l'explication me paraît simpliste ; elle ignore les conditions de vie antérieures des gens et ne rend pas compte des réalités qui ont pu les déterminer à quitter leur région pour venir s'installer à Colomb-Béchar : outre les incitations déjà évoquées, (car les Juifs tafilaliens ne se sont pas mis en route spontanément pour s'installer de l'autre côté de la frontière), ils avaient le souci de la sécurité et la situation enviable de leurs coreligionnaires algé­riens, fut certainement l'élément déterminant, qui les poussa à quitter un pays où leurs ancêtres s'étaient établis quinze à dix-neuf siècles auparavant

L'histoire montre, d'une part, qu'ils ne se sont pas précipités, au début, massivement et spontanément, vers Colomb, et surtout, que leur venue faisait partie d'un plan imaginé par le commandant de la subdivision d'Aïn-Sefra, le Général Lyautey. S'adressant au commandant Pierron, premier responsable de la place de Colomb, ce dernier conseillait, pour attirer vers la France la sympathie des populations indigènes, de couper la région de l'influence exercée par les tribus marocaines les plus turbulentes (celles du fameux Bou'Amama*), puis d'en assurer le développement économique : «Il vous appartient d'examiner s'il n'y aurait pas intérêt à provoquer des Israélites de cette région [le Tafilalet] à venir s'installer à bref délai auprès de nous et à former ainsi les premiers et les plus efficaces agents d'échange entre la région de Figuig et le Tafilalet

Bou Amama, né vers 1845 au Ksar de Hammam Foukani de Figuig, s'est établi en 1870 à Moghrar Tahtani (1870), où il acquit une réputation de sainteté; peu après, il allait devenir un adversaire aussi insaisissable que redoutable pour les troupes françaises, particulièrement dans la région de béchar, où se trouvent ces éperons montagneux appelés « Château de Bou 'Amama 

Cette forme d'incitation de la part des autorités françaises, devait produire son effet sur de nombreux Juifs tafilaliens qui trouvèrent, par ailleurs, quelque avantage à émigrer. «Dès après l'occupation française, en 1903, les Juifs tafilaliens, heureux de se libérer du joug sous lequel les obligeaient de vivre les chefs marocains, immigrèrent vers Colomb- Béchar. Ce fut, dans cet extrême Sud oranais, l'arrivée indiscontinue (sic) d'une popula­tion extrêmement curieuse par ses coutumes et ses mœurs fermées. D'abord méfiante, parquée en quelque sorte dans un coin de l'agglomération, peureuse, obséquieuse, elle vécut à l'écart, cherchant à comprendre les sentiments qu 'animaient les chefs de la région, à son endroit. Bientôt rassurée par l'attitude des officiers, des fonc­tionnaires français, elle élargit son champ et, essentiellement assimilable, elle s'adapta fort bien et même avec reconnaissance aux lois de son nouveau pays d'élection.»4' Ces Juifs tafilaliens venaient des villages frontaliers les plus proches (Bou- 'Anane, Bou- Bnib, à l'ouest, Figuig, au nord), de la vallée du fleuve Ziz (Rissani, Erfoud, Ksar-es- Souk…), voire de localités plus lointaines (Azrou, Kerrando, Gourrama, Midelt, Talsint, Aïn-Ch'ir…) ; c'étaient, en majorité des artisans, petits commerçants, marchands ambu­lants ou caravaniers

Il est bien évident que le Cercle de Colomb-Béchar, tel qu'il était appelé alors, fut un pôle d'attraction, à partir de la construction, en 1906, du chemin de fer qui reliait ces régions à la côte algérienne, d'abord à cause des efforts de pacification, d'une présence militaire importante, et d'une position géographique idéale, au point de jonction des principales pistes caravanières vers le Dra', le Touat, les Hauts Plateaux algériens

NAISSANCE D'UNE COMMUNAUTE 1906-1920

Colomb-bechar-femmes juivesNAISSANCE D'UNE COMMUNAUTE 1906-1920

La communauté juive de Colomb-Béchar s'est constituée à partir de ce fonds primitif, auquel se sont ajoutés les apports successifs de Juifs venus, en plus ou moins grand nombre de diverses régions du Maroc (surtout du Tafilalet), de l'Algérie et d'autres par­ties du Sahara.

  1. LE GROUPE TAFILALIEN

Les débuts à Colomb-Béchar des Juifs venus du Tafilalet ne durent pas être très faciles, d'abord parce qu'ils commencèrent par vivre sous la tente, près de l'Oued Béchar, avant de construire des cases en bois, ensuite à cause de réels dangers, comme peut en témoi­gner ce récit :

«L'an dernier, lors de l'occupation de Béchar, Taagda et Ouagda ont éte razziés par le Makhzen et les tirailleurs. Cette année, rassurés un peu, les ksouriens reprennent coura­ge et retournent à leurs jardins.

Le centre de Collomb n 'est encore qu 'un chaos de bâtiments inachevés, de matériaux et de plâtras. Encore les laides «cagnes» en toub, blanchies à la terre blafarde, de tous les postes du Sud-Oranais, réduits construits à la hâte pour abriter les cantines, le bric-à- brac et les cafés maures.

L'élément espagnol et juif domine, ici comme partout ailleurs, dans le pays nouveau.» Les Juifs nouvellement arrivés se sont installés le long de la palmeraie, sur la rive droite de l'Oued Béchar ; ce fut le début de ce qui deviendra le quartier juif{ sans être à pro­prement parler un mellah, puisqu'il n'était pas clos). Les nouveaux arrivés ont négligé l'esthétique architecturale, soucieux qu'ils étaient de pouvoir avant tout donner un abri à leur famille et aux réfugiés tafilaliens chassés par une nouvelle persécution : Rabbi David Abehssera, dit Babadou, fut le héros malheureux, à Rissani, d'un épisode tragique de l'histoire de la région. Les armées françaises venaient d'occuper le Tafilalet, d'où la dissidence, menée par 'Ngadi les harcelait. Moulay Bel Kacem souleva les habi­tants, sans succès ; persuadé que les Français étaient renseignés par les Juifs, il voulut s'en prendre à leurs biens et les terroriser, avant de menacer de destruction la commu­nauté de Rissani ; Babadou s'offrit alors en otage pour sauver ses ouailles ; il sera impi­toyablement assassiné le jour de Chabbat, 14 Kisslev 5680 (6 décembre 1920). Ce dénouement tragique allait pousser le reste de la famille Abehssera à quitter la région, donnant ainsi le signal du dernier exode massif de Juifs tafilaliens vers Colomb-Béchar. L'installation de la France au Maroc, en 1912, ne mit pas fin aux injustices dont étaient victimes les Juifs marocains, comme peuvent le montrer certains incidents :

En 1912, les émeutes de Fès firent des centaines de victimes juives et près de 10 000 sans-abri, le Mellah ayant été incendié.

Notre région ne fut pas épargnée :

Dans les années 1920-1925, Aaron Benichou, enlevé par la dissidence (le Jich), et réduit en esclavage par ses ravisseurs. Il ne sera libéré qu'au bout d'une année, quand il eut en quelque sorte la chance d'être vendu sur un marché : comme toujours dans ce genre de situation, les Juifs se faisaient un devoir de racheter un coreligionnaire pour lui rendre sa liberté.

Un autre Benichou fut, à la même époque, assassiné par le débiteur musulman auquel il était venu réclamer son dû.

Il faut dire que l'agitation des tribus marocaines allait se prolonger dans la région de Colomb-Béchar jusqu'en 1928 et aux opérations engagées après l'assassinat du Général Claverie.

Yehuda Oliel, petit commerçant qui n'avait jamais quitté Bou 'Anane, son village natal du Tafilalet, situé à 120 km de Colomb-Béchar, fut enlevé par le Jich, en 1959 et torturé durant plusieurs mois ; il sera libéré contre rançon et rendu aux siens dans un état tel, que le reste de sa vie ne fut qu'une interminable agonie.

Les juifs de Colomb-Bechar-J.Ouliel

colomb-bechar

Certains hôtes illustres de la ville, ignorant ces événements, n'ont pas manqué de remar­quer le désordre du quartier juif :

«Colomb-Béchcir (…) est une ville de quelques ressources. Située au milieu d'un bled qui ne manque pas d'allure, la ville, par contre, en est totalement dépourvue. Petites maisons basses, sans aucun caractère, sans harmonie, sans symétrie. Les Juifs et les marchands oranais ont bâti à leur guise, et le résultat est affreux…»

Il est vrai que c'était avant la première extension et le tracé «au cordeau» par les unités du génie, de rues perpendiculaires, mais respectant pour l'essentiel l'architecture musul­mane, avec les enfilades d'arcades, les ornementations à base géométrique… Les observateurs européens avaient tendance à juger avec sévérité ces pauvres immigrés du Maroc, dont ils ne voyaient que les vêtements ridicules et l'attitude apeurée ; sans doute ignoraient-ils les conditions de vie antérieures de ces malheureux, maintenus depuis des siècles dans une situation d'abaissement. Le Juif tafilalien avait cet air de chien battu, parce que le réflexe d'homme libre ne s'acquiert pas du jour au lendemain, ce qui était manifeste dans tous les actes de la vie quotidienne.. Par exemple, ils avaient gardé l'habitude de s'adresser aux Musulmans en utilisant les termes de soumission SIDI (seigneur) et LALLA (madame).

Leur façon de s'exprimer était aussi l'objet de moqueries, même de la part d'autres Juifs, «évolués». De fait, leur langage, émaillé d'expressions et sonorités étranges, portait témoignage de leurs tribulations tout au long de l'histoire et de l'héritage de l'hébreu le plus ancien, de l'araméen, du ladino. II avait gardé aussi la trace de certains réflexes et comportements imposés : pour ne pas paraître arrogants, ils s'interdisaient, dans l'usage de l'arabe, les consonnes dites «nobles» (les emphatiques…).

Sans vouloir me livrer ici à une étude de linguistique approfondie, je donnerai quelques exemples de cette prononciation propre aux Juifs tafilaliens :

K-T

pleurer – ibkil- prononce – ibtil

D-T

drabni-prononce- trabni

J-Z

ma-nejjem- ma nezzem

CH-S

Ben ichou-Ben issou

Q-K

mqaddem-mkaddem

Un apport réel

«Malgré leur éloignement volontaire du berceau de leurs ancêtres, les Tafilaliens de Colomb, de peau remarquablement blanche, conservent jalousement leurs traditions et leurs mœurs, sans se laisser pénétrer par la population européenne ou musulmane du vil­lage. Ils se marient entre eux ; ils ont leurs écoles, leurs synagogues, leurs associations charitables. Ils vivent peu au-dehors ; la plupart des hommes exercent des professions qui les retiennent au logis…»

Généralement berbérophones, ils abandonnèrent l'usage de la langue berbère pour adop­ter définitivement l'arabe et constituèrent très rapidement le noyau influent de la nouvel­le communauté, s'imposant tout naturellement, non seulement du fait de leur importance numérique, mais aussi par leur dynamisme au plan économique : la présence parmi eux de jardiniers, de maçons et d'une majorité d'habiles artisans, allait leur permettre de se faire une place, sans difficulté, au moment où tout était à construire dans cette ville nou­vellement créée.

Pour se rendre compte assez précisément de l'apport de ces Juifs tafilaliens à la nouvel­le cité de Colomb-Béchar, et à sa région, il suffit de considérer la perte subie par le Tafilalet qu'ils venaient de quitter, et à laquelle le Professeur Larbi Mezzine, de l'Université de Kenitra, fait allusion en ces termes, à propos d'un document : «Cet acte établi le 27 Qa 'da 1298, soit le 12 août 1920, n 'est pas très ancien ; il date de l'époque où le trafic économique était détourné vers Colomb-Béchar, et [où] de nom­breux membres de la communauté juive du Tafilalet ont été tentés d'émigrer vers Colomb-Béchar, portant ainsi préjudice à l'économie du Tafilalet.» Le rôle joué par les Juifs tafilaliens, dès leur arrivée, ne doit pas être négligé : il faut se rap­peler que l'arrivée des Français dans cette région, ne fut pas des mieux accueillies par ; les populations indigènes,que les tribus indépendantes poursuivirent le harcèlement des troupes françaises installées entre Bou Dnib et Igli, leur infligeant de nombreuses pertes. M. Assouline a cité le cas d'un officier de Lyautey, qui aurait sollicité le concours des Juifs, pour lui fournir, en tant que familiers de cette zone, des renseignements permettant de mieux préparer les opérations de conquête militaire. Pour l'anecdote, je préciserai que, selon le grand-père Assouline, les Juifs auraient refusé de l'aider, malgré la proposition de leur offrir en échange la citoyenneté française : aux yeux de ces Israélites, fidèles au Sultan du Maroc, la France était Y envahisseur, donc Y ennemi, ce qui les conduisit à agir dans le sens du droit et à fournir en armes et munitions les tribus arabes qui s'opposaient à ses troupes…

(ironie du destin : les petits-enfants de ces mêmes caravaniers juifs trouveront refuge sur le territoire métropolitain, en 1962..!)

Les juifs de Colomb-Bechar-J.Ouliel

colomb-becharMonsieur Simon Benitah l'ancien président de la communauté israélite, joua un grand rôle, entre 1910-1914, lorsque les trains, ne pouvant arriver jusqu'à Colomb-Béchar, devaient s'arrêter au poste de Hassi-el-Haouari. La région était bien éloignée d'avoir trouvé la stabilité et les responsables de la garnison partirent en quête d'une personnali­té, acceptée des deux parties, pour jouer les médiateurs et tenter de ramener la paix dans la région ; pressenti, le jeune Simon Bénitah – (il avait alors 24 ou 25 ans) – accepta de prendre contact avec les chefs de la dissidence, installés au Tafilalet, et de négocier les conditions de leur venue à la table des négociations, à Colomb-Béchar. Méfiants, les chefs des Jich ne voulurent recevoir l'émissaire de la paix, que lorsque Rabbi David Abehssera, de Rissani, donna sa caution. Le succès de cette médiation valut à Simon Bénitah de devenir le Caïd Sem'oun pour les Musulmans. Il gardera le titre de «chef des Juifs (en arabe Cheikh Lihoud, selon une terminologie datant du temps de la dhimma). De leur côté, les militaires lui proposèrent la croix de Chevalier de la Légion d'honneur, ce qu'il déclina, pour éviter de donner prise à une quelconque interprétation. Il sera, qua­rante ans plus tard, en 1952, le premier juif bécharien à la recevoir, au milieu des siens, et dans l'allégresse de toute la communauté, pour laquelle ce fut une sorte de reconnais­sance collective.

            Rabbi David Abehssera, l'oncle de Baba Salé. S'illustra tragiquement à Rissani en 1920. lorsque le Cheikh Moulay Ali, Cherif du Tafilalet qui soupçonnait une collusion entre les Juifs de  province et les Français, menaça de faire massacrer en totalité la communauté de cette ville : Rabbi David s'offrit pour prendre leur place et se sacrifia avec deux autres notables pour sauver les siens : les trois homme- furent impitoyablement fusillés le jour du shabbat.

Au plan des relations avec les autres groupes, il semble que l'amélioration ait été rapide, comme en témoignent un document notarié d'une part, et le docteur Céard, qui a donné ces quelques renseignements :

«La colonie israélite tafilalienne de Colomb-Béchar, par son importance numérique, par la place qu'elle occupe dans l'agglomération urbaine, par le rôle social et économique qu'elle y joue, mérite une mention particulière, justifiée encore par ses mœurs, ses usages, ses traditions qui font du mellah une cité dans la cité…» «Ce qui traduit d'une façon saisissante cette permanence des traditions dans la colonie juive de Colomb, c'est le costume que la femme a importé du Tafilalet et qu'elle conser­ve, à de très rares exceptions, dans toute sa pureté, donnant ainsi la preuve d'une remar­quable résistance à l'évolution qui se manifeste autour d'elle sans pouvoir la pénétrer. «Le costume des hommes ne présente aucune particularité. Ils portent presque tous les mêmes vêtements que l'Arabe, le seroual et la gandoura, plus rarement le burnous : ils se coiffent d'une simple chéchia qui s'entoure d'un large bandeau de soie noire chez ceux qui continuent à garder le deuil [suite à la destruction du Temple] de Jérusalem (…) «Les notables et les commerçants aisés s'habillent volontiers à l'européenne, mais ils n'abandonnent jamais la chéchia et le large pantalon bouffant à la turque.»

Il faut reconnaître qu'en dehors des raisons explicables par l'habitude, ces vêtements confortables étaient particulièrement adaptés aux conditions de vie sous ces climats. En Algérie, les Juifs avaient relevé la tête depuis leur accession à la citoyenneté françai­se de 1870 ; il n'en fut pas de même au Sahara, où la pénétration, plus tardive, ne se fit pas sans difficulté, surtout dans cette région de Béchar, restée sous influence marocaine jusqu'en 1903, et où les populations juives, comme dans tout le sud-marocain, étaient livrées à la haine et à l'exploitation des tribus du Tafilalet.

Les jugements des observateurs, plus ou moins bienveillants selon la conscience qu'ils pouvaient avoir de la condition des Juifs au Maroc, dépendent aussi de leurs sentiments personnels à leur égard :

«Leurs physionomies ne manquent pas d'intelligence, mais ils sont d'une obséquiosité excessive et portent sur leurs visages la marque de douze siècles de servitude. Ils n 'ap­pellent jamais les Musulmans que Sidi (seigneur) et ne passent jamais près d'eux sans les saluer en inclinant la tête (…)

Il faut avoir vu leurs visages craintifs, avoir été rebuté de leurs basses flagorneries, s'être indigné de leurs ruses et de leurs traîtrises, avoir été la proie de leurs intérêts rapaces et parfois la victime de leur lâcheté, pour comprendre à quel abaissement moral l'oppression du fanatisme religieux (des Musulmans) peut amener toute une race. On reste confondu que sous une pareille tyrannie, un peuple ait pu conserver intacte la foi qui lui valait ce martyre. On conçoit encore la haine inspirée aux vainqueurs par la résistance de ces malheureux et les massacres périodiques qui les décimaient. Quelle vivante illustration l'étude de ces pays fournirait à l'histoire religieuse de notre moyen- âge…»

«déprimés par de longs siècles d'oppression et de mépris, pillés et rançonnés sans merci à tous propos et à cause de cela obligés à une constante dissimulation, les Juifs sahariens ne se présentent pas évidemment sous un jour très favorable ; aussi la plupart des voya­geurs ont porté sur eux des jugements sévères. Isabelle Eberhardt, qui était elle-même d'origine Israélite, a dit d'eux : «le Juif du Sud se distingue surtout du musulman par sa vulgarité. Il n 'ci pas la moindre idée de ce que nous appelons un sentiment noble, et c 'est en quoi réside, sans doute, le secret cle sa force insinuante et commerçante ; quand il veut s'adapter, il n 'est pas gêné par son pli personnel. »

Toutefois les analyses et conclusions n'ont pas toujours été désobligeantes ; il a pu arri­ver que leurs auteurs, pour affirmer la réussite de la France, aient ignoré certaines don­nées, ou choisi de gommer les difficultés, pour pouvoir édulcorer : «Aujourd'hui, c'est-à-dire à peine vingt ans après, l'assimilation [des Juifs tafilaliens] est complète (…) Ce que deux peuples unis dans leurs tractations, mais séparés par des lois locales inconciliables, n 'avaient pu faire au cours de plusieurs siècles de contact, vingt années ont suffi à le réaliser. N'est-ce pas la preuve de l'efficacité de nos doctrines et cle nos institutions basées sur la justice, la bonté, l'égalité devant le droit.» Mais, à trop vouloir prouver…

LES JUIFS de KENADZA- Les juifs de C.-Bechar-J.Ouliel

  1. TOUATLES JUIFS de KENADZA

Un autre groupe de population, lui aussi marocain, ־ toutes ces régions ayant fait partie de l’empire chérifien jusqu'à la conquête française -, est formé par les Juifs de Kenadza, les Amar, Benchetrit, Benharoch, Bénichou, Benitah, Amar, Teboul (Abitbol), Drai (ou Draou)i, Chekroun, tous descendants des rescapés de Tamentit, l'ancienne capitale juive du Touat, et qui n'ont pas perdu le souvenir de leur passé grandiose ; à Colomb-Béchar, ils avaient leur propre synagogue (dite du Rab ou de Kenadza) et suivaient leurs traditions. A la synagogue de Kenadza, des Juifs d'autres origines priaient avec les descendants des rescapés du Touat, venus de Figuig, Beni-Ounif, Ghardaïa…

Le Touat est une région de l'ouest du Sahara algérien, située au sud-ouest du Grand Erg Occidental, dans la wilaya d'Adrar.

Touat signifie en langue berbère « localité habitée ». La composition de la population du Touat est diverse. On y retrouve des Subsahariens, des Berbères, desHaratins, des Arabes. La région a été peuplée par une communauté juive dans l'Antiquité et au Moyen Âge, notamment à Tamentit

Le Rav Eliahou Cohen, alors aumônier militaire, fut reçu à Colomb-Béchar en 1959 par des Juifs du groupe de Kenadza, et découvrit «dans la bibliothèque familiale de Monsieur Yahia Lahiany « une très vieille Haggadah chel Pessah « traduite en judéo-arabe [et] sur laquelle on pouvait lire «l'an prochain à Tamentit» au lieu du traditionnel «l'an prochain à Jérusalem». Je m'étais imaginé, écrit-il, qu 'à l'époque, nos rabbins du Sahara, de peur de représailles, avaient demandé de changer Jérusalem en Tamentit, comme clans le cas des anciens livres de prière romains. [ Plus tard] j'ai pu apprendre l'existence et l'his­toire des communautés juives du Touat et de sa capitale, Tamentit.» Au début du XXe siècle, ce grand centre religieux musulman de Kenadza (une petite ville, connue pour ses mines de charbon, située à 17 kilomètres au sud-ouest de Colomb- Béchar, et dont le nom a des résonances quelque peu hébraïques), ancienne zaouia, dont les Juifs du Tafilalet étaient les tributaires, fut le théâtre d'une découverte sur un coteau de la Barga face au ksar, un cimetière juif ancien avec des tombes vieilles de plusieurs siècles, dont celle du rabbin Shlomo Amar, mort quelque 350 ans auparavant ; les pierres tom­bales ressemblent étrangement à toutes celles retrouvées à Tamentit ou à Igli, par leur forme, par la taille et le tracé des caractères hébraïques. Ce cimetière, découvert dans la première moitié de ce siècle, est, hélas aujour­d'hui devenu un terrain de jeu pour les enfants de Kenadza – et même la décharge, pour la par­tie récente -, ce qui ne présage rien de bon pour ces pierres tombales anciennes. A Colomb-Béchar, ce groupe des Juifs de Kenadza n'a jamais cessé d'attirer l'attention, d'intriguer par son originalité et du fait d'un particularisme fondé sur un statut, des traditions anciennes, une forte religiosité, des acti­vités et des habitudes vestimentaires, notamment féminines, très particulières. «Les femmes Israélites de Kenadza portaient sur la tête une sorte de cornette (groune, au pluriel groune), reste d'une vieille tradition (…). Cette cornette qui encadrait le visage avait pour but de soutenir la «sebnia», foulard en soie dont les femmes musulmanes ou juives se servaient pour envelopper leur chevelure. La sebnia fixée sur le groun par un bijou en or, retombait sur les épaules des femmes (…); Le principe était pour la femme juive que son visage soit à découvert pour la distinguer dans la rue d'une femme musul­mane.»

Kenadsa est une commune saharienne d'Algérie de la wilaya de Béchar située à22 km à l'ouest de Béchar. La commune de Kenadsa est situé à la limite nord-ouest de la wilaya de Béchar, à la frontière avec le Maroc. Elle touche les communes de Boukais au nord, Lahmarau nord-est, Béchar à l'est et au sud-est, Abadla au sud et Meridja à l'ouest.

Les juifs de C.-Bechar-J.Ouliel-Les BENICHOU

Les BENICHOU

Issus de Kenadza, ils formaient l'une des grandes familles béchariennes. Leur aïeul, Rabbi Youssef ben Abraham, décédé voici plus d'un siècle à l'âge de 98 ans, fut les-juifs-de-colomb-becharen son temps le chef de la communauté juive de Kenadza. Ce rabbin et dayyan (juge) s'était rendu célèbre en composant un «piyyut» (conte poétique) à la mémoire d'un autre rab­bin, Rabbi Shlomo bar Berero ; ce dernier, auquel je consacrerai un chapitre, est devenu tristement célèbre bien avant que fût connu son tragique destin de chef spirituel de la communauté de Tamentit au XV°.

Or, Rabbi Shlomo bar Berero est demeuré un symbole à Kenadza, un de ces villages- refuges, sans doute le principal, où se fixèrent les exilés juifs du Touat après 1492 et les persécutions et massacres dirigés par le Cheikh Abd el Krim el Meghili. M. Jacob Bénichou, né en 1910 et fils du Rabbin Moshe Benichou, a épousé Myriam Dahan, une fille de Taghit, qui lui a donné de brillants enfants, dont un éminent profes­seur en cardiologie, hélas trop tôt disparu.

Engagé dans l' action communautaire dès 1936, Jacob Bénichou est resté jusqu'en 1962 l'une des grandes figures de la communauté bécharienne, occupant des responsabilités  importantes au sein du Consistoire et dans la Hebra kadicha, et, vers les années 1957- 1960, à la Chambre de Commerce de Colomb-Béchar, dont il fut le vice-président. Jacob Bénichou était doublement l'héritier des Juifs de Tamentit : en tant que descendant de rescapés du Touat et érudit détenteur d'ouvrages transmis de génération en génération depuis des siècles

Comme artisan-bijoutier, il a hérité d'une tradition fort ancienne pour devenir créateur de modèles originaux qu'il fut invité à présenter lors des grandes expositions coloniales, notamment en 1931 et 1937, et à l'occasion des fêtes du cin­quantenaire de Colomb-Béchar, en 1953. Jacob Benichou est moins connu pour d'autres réalisations, non moins artistiques : il n'a laissé à personne le soin de composer et calli­graphier, sur parchemin, les Ketoubot à l'occasion du mariage de ses enfants. Après les disparitions successives de ses frères Simon et Mardochée, M. Jacob Bénichou demeure aujourd'hui l'un des dépositaires, parmi les plus sûrs, de la mémoire de notre communauté.

La légende des Bénichou de Kenadza

 A Kenadza, la présence des Bénichou est tellement ancienne, que nous la retrouvons dans les légendes locales. Malgré l'ambiguïté de l'évocation, une relation journalistique montre que les Musulmans de Kenadza ont conservé le souvenir de ces Juifs installés bien avant eux, et durant des siècles, dans la petite cité :

«Il y a très longtemps, semble-t-il, vivait à Kenadsa une communauté juive qui a pris l'habitude de tourner en dérision la coutume locale qui consistait à célébrer à l'instar des musulmans chiites, le martyre de l'imam Hussein dans la tristesse et les lamentations. Irrités, les habitants ont décidé un jour de changer de coutume, et de célébrer désormais cette journée dans la joie, prenant ainsi leur revanche sur les juifs, (à la veille des fêtes de l'Achoura), «Berkeï Ichou» serait alors une dérivation de «Ibrek y a chou», à genoux chou, Chou étant un notable juif de l'époque. Cependant, on prend soin à Kenadsa de vous préciser que quoique commode, cette interprétation est loin d'être vérifiable…» Vers 1903, les membres de la communauté de Kenadza rejoignirent, pour y exercer leur artisanat, leurs coreligionnaires nouvellement installés à Colomb-Béchar, constituant la deuxième composante de la communauté… Isabelle Eberhardt les a décrits ainsi :

«Les juifs de Kenadsa, vêtus d'oripeaux verts et noirs, viennent y dresser leurs tentes loqueteuses, et vite ils allument leurs petites forges pour transformer les «douros» des officiers et des spahis en bijoux» Isabelle Eberhardt écrit encore :

«Nous traversons le Mellah, le quartier salé, le quartier des Juifs, qui gitent en d'étroites boutiques à même la rue. Ici, à l'encontre des mœurs figuiguiennes, les Juives, qui por­tent cependant le même costume, ne sont pas cloîtrées. Elles jacassent, cuisinent, se débarbouillent devant leurs portes.»

La tradition rapporte qu'avant de s'appeler Kenadsa, la ville a d'abord porté le nom d'El Aouina (ou El Aouinat), signifiant « petite source », ou de Mouillah, signifiant « source salée », en référence à la source qui traversait le ksar.

Toujours selon le tradition, Kenadsa tirerait son nom de Sidi Mohamed Ben Ziane (fondateur de sa confrérie religieuse) qui, accomplissant le pèlerinage de la Mecque, aurait salué le prophète de l'islam Mahomet dans son tombeau, et celui-ci aurait répondu à ce salut en l'appelant par le nom de « Mohammed El Kendouci » ; et c'est ainsi qu'après son retour, le ksar aurait pris le nom de Kenadsa, pluriel de kendouci

Ibn Khaldoun rattache le nom de Kenadsa au nom de ses premiers propriétaires, Kendous et Zerhoun, noms devenus noms de tribus, dont la tribu des kenadsa ; il rattache aussi le nom de Kenadsa, par déformation, au mot-valise « Kendsek », désignant dans les transactions commerciales des deux fondateurs Kendous et Zerhoun

Les juifs de Colomb-Bechar-Jacob Ouliel

  1. colomb-becharAUTRES APPORTS

Aux deux grands groupes fondateurs de la communauté juive bécharienne, les Kenadziens et les Tafilaliens, se sont joints des Juifs venus d'autres régions du Maghreb, principalement d'Algérie : Oran, Saïda, Tlemcen, Mostaganem, mais aussi du Maroc : Figuig, Oujda…

Un fragile équilibre entre le souvenir de la dhimma (toutes ces régions d'origine, Touat, Tafilalet… faisaient partie du Maroc, et particulièrement du Blad es Siba de la dissiden­ce, où le sort des Juifs n'était guère enviable) et le réflexe de rejet ou de mépris de cer­tains Européens. Cette situation allait resserrer les liens et provoquer une sorte de repli sur eux-mêmes de ces Juifs Kenadziens ou Tafilaliens, d'où une extraordinaire solidarité. Bien évidemment, les membres des différentes composantes – séparés par des barrières multiples (culture, traditions et rites différents…) – finirent par se fondre dans un ensemble unique et quasi-autonome ; l'éloignement et l'endogamie allaient faire le reste et resser­rer les liens : dès lors, la communauté se forgea une âme et trouva un équilibre entre deux formes de bilinguisme, deux cultures : arabo-berbère avec youyous, musique judéo-andalouse et danse du ventre, chez les uns, tendances au modernisme francophone chez les autres.

Ainsi, la communauté s'organisa peu à peu, aux plans social, éducatif, religieux… elle pouvait assurer l'observance des règles alimentaires, ayant son propre élevage, ses bou­cheries cachères, ses épiceries…

La communauté juive bécharienne, outre les opérations essentielles, qui l'engageaient tout entière, avait ses affaires plus intimes, et aussi nobles, dans lesquelles intervenaient les femmes : la bécharienne, bien plus discrète que la légendaire mère juive, a joué un rôle, effacé sans doute, mais particulièrement important ; en premier lieu, il faut observer que, contrairement à ce qui peut être imaginable dans une société archaïque où subsis­taient des usages hérités des traditions islamiques comme la polygamie, où les familles étaient souvent nombreuses, comme nous le verrons, la femme est restée le personnage central de la famille.

Suite aux alliances successives entre Juifs de toutes origines, la communauté, gagnant en cohésion, accéléra son unification pour devenir une grande famille, – au figuré, comme au sens propre par le jeu des alliances -, dans laquelle la mère juive bécharienne, tout naturellement, fut amenée à jouer les intermédiaires modératrices en cas de difficulté entre les membres de sa famille d'origine et sa famille d'adoption.

 Elle a assuré le maintien et la transmission des coutumes ; à l'occasion des fêtes, elle a veillé à conserver la solennité et la valeur symbolique des éléments qui devaient impré­gner ses enfants, complétant l'enseignement religieux dispensé par le père ou le rabbin. Dépositaire de la tradition, elle est à la base de l'éducation des enfants qui lui sont parti­culièrement attachés, et aux yeux desquels elle demeure un exemple. Il faut ici remarquer la valeur morale et intellectuelle d'une telle éducation (fondée sur les enseignements de la Thora ), qui avait pour résultat immédiat de préserver les jeunes de tous les fléaux sociaux : non seulement la violence, la délinquance, l'ivrognerie étaient ignorées, mais la drogue, le suicide… étaient inconnus ;je ne me rappelle pas avoir enten­du parler d'un Juif bécharien assassin, violeur ou seulement mis en prison… Par ailleurs, le divorce était si rare dans notre communauté, qu'un Juif bécharien fut mis en quarantaine, dit-on, parce qu'il s'était séparé de sa femme.

N.B. Les rares différends d'ordre privé (divorces ou conflits de voisinage…) étaient réglés à l'amiable, en présence des notables de la communauté, sous la présidence du Grand Rabbin.

La mère juive bécharienne, qui avait une nombreuse famille (6 à 9 enfants, fréquemment), veillait à faire des jours de joie des fêtes et shabbats ; pour cela, elle préparait les plats les plus succulents, les meilleures pâtisseries…

Pour le Shabbat, l'extraordinaire pain au cumin, à l'anis, au sésame… si parfumé, se pré­parait la veille, tout comme les plats (tafina…) que les enfants portaient au four commu­nautaire afin qu'ils mijotent vingt-quatre heures durant sur des galets chauffés à blanc. A Pessah (la Pâque), nous le verrons, les familles confectionnaient elles-mêmes des matsot (galettes) autrement plus croustillantes que la production industrielle. Autant de raisons qui ont fait la réputation de la cuisine juive bécharienne, devenue légen­daire…

LES FETES-LA CUISINE JUIVE BECHARIENNE

les-juifs-de-colomb-bechar

D'inspiration essentiellement tafilalienne, elle fut, sans aucun doute, influencée par l'his­toire et la géographie : n'étaient utilisés que les légumes, céréales et fruits produits dans le sud-marocain, et chaque maîtresse de maison s'ingéniait à confectionner tout ce dont elle pouvait avoir besoin et qu'elle ne pouvait se procurer sur le marché local. Sans entrer dans le détail des recettes, ni en donner un catalogue complet, je voudrais pré­senter certaines spécialités de la cuisine juive bécharienne, qui faisait en quelque sorte la synthèse des héritages tafilalien, marocain, algérien… :

 Quelques plats spécifiques et traditionnels :

La salade de poivrons ou salade juive,

(ailleurs appelée «tchoukchouka».) : Poivrons grillés, pelés et égouttés puis mis à mijoter dans une sauce d'huile d'olive, de tomates fraîches, d'ail, de piment, d'aromates et épices…

Se consomme chaude ou froide.

La Tafina

C'est le plat du shabbat, préparé la veille et qui cuit à feu doux ou au four jusqu'au same­di midi.

Il se compose de blé dur, pommes de terre et œufs entiers, pied de veau et viande de bœuf, pois chiches, haricots blancs secs, dans une sauce composée d'huile, d'eau, ail, épices, piment doux, safran.

Le couscous

Le couscous traditionnel avait une variante, originale, préparée sans légumes ni viande, mais avec du beurre, du sucre en poudre, des raisins secs. Il se consomme accompagné de lait fermenté.

Les boulettes de viande

Viande de bœuf hachée à laquelle sont incorporés divers ingrédients : poivre rouge, sel, oignons, grains de riz.

Cuisson au four, à petit feu, avec une sauce et accompagnée de petits pois.

L'omelette (Megguina) :

Omelette normale à laquelle sont incorporés champignons, pomme de terre, persil… Cuisson au four, dans un moule.

Bien évidemment, la règle de la cachrout s'imposait à tous et la communauté se char­geait d'organiser l'abattage rituel des animaux et la cachérisation de la viande. Rabbi Messaoud Assouline, qui faisait fonction de hazzane-sacrificateur, était principalement chargé de procéder à l'abattage des animaux destinés à la communauté, qui avait un droit de contrôle aux abattoirs et ses propres boucheries servant exclusivement de la viande cachère.

D'autres préparations mériteraient de figurer dans un ouvrage gastronomique, comme les pâtisseries (cigares au miel, makroud…) ; je me contenterai de citer la crêpe tafilalienne farcie qui avait la particularité d'être, comme une pita, une sorte de poche au diamètre imposant (25 à 30 cm) : remplie de toute sorte de bonnes choses, elle permettait de nour­rir une famille.

LES FETES

Les fêtes étaient l'occasion, pour chaque famille juive, de préparatifs, de travaux divers, d'achats, de réceptions et parfois, de voyages…

Les fêtes de Pessah

Un mois avant Pessah, il était procédé à la désinfection totale des maisons (dont les murs étaient blanchis à la chaux), à un véritable «nettoyage de printemps», afin d'éliminer toute trace de nourriture ordinaire, le «hametz». Dans cette période, nous avions coutu­me de nous réunir pour les repas, dans une partie retirée de la maison. A l'occasion des fêtes proprement dites, les femmes juives de Colomb-Béchar faisaient des efforts d'imagination pour régaler les leurs, en utilisant essentiellement les produits locaux ; l'exemple le plus significatif se rapporte aux fêtes de Pessah, où elles se servaient exclusivement des produits de la terre pour cuisiner, la seule viande étant celle du mou­ton (un animal par famille nombreuse, en général ), dont la graisse remplaçait l'huile. Du temps des privations et de la pénurie, nous avions conservé cette habitude de boire le café, en accompagnant chaque gorgée d'un morceau de datte, pour supprimer l'amertu­me et remplacer le sucre devenu rare et cher.

La confection des MATZOT

 Jusque dans les années 1955-1960, nous ne consommions pas la galette industrielle à l'occasion des fêtes de Pessah, cela pour diverses raisons, dont celles-ci : les matzot de Strasbourg, qui revenaient trop cher, ne paraissaient pas , surtout, répondre aux exigences imposées par la religion. Les Juifs de Colomb-Béchar avaient donc coutume de les confectionner eux-mêmes, selon le procédé suivant :

  • Le blé était acheté plusieurs mois à l'avance et entreposé à l'abri de la lumière et de l'humidité, afin d'éviter une germination précoce. En moyenne, il fallait compter 30 kilos par famille.
  • Un mois avant Pessah, le blé était étalé sur un drap immaculé et nettoyé grain par grain, pour éliminer les inévitables petits cailloux.
  • Le moulin était loué, cachérisé, et, pour plus de sûreté, les premiers kilos moulus devaient demeurer inutilisés. La farine obtenue était ensuite recueillie dans un drap, pour être tamisée.

Les galettes, appelées rghaïf étaient fabriquées collectivement, par groupes de plu­sieurs familles : la pâte, pétrie sans levain permettait de confectionner des galettes nor­males ; toutefois, une partie de la production étant fabriquée avec une pâte enrichie, chaque famille disposait d'une certaine quantité de galettes aux œufs.

La dernière opération consistait à porter les galettes au four, (les fournées se succédant à partir de 5 heures du matin), où elles étaient cuites sur des galets, dont elles épousaient la forme, ce qui était leur caractéristique ; ces galettes, est-il besoin de le préciser, étaient particulièrement délicieuses.

La Mimouna

Apportée d'Espagne (ou héritée des Judéo-berbères?)  la Mimouna terminait la fête de פשח  dans la cordialité et l'allégresse : au huitième jour, un pique-nique avait lieu l'après- midi, dans les jardins, d'où chacun rentrait les bras chargés de palmes et de fleurs destinées à décorer la table. Car, le soir venu, toute la communauté se mettait en mouvement pour aller, par groupes de six, huit… de maison en maison, présenter ses vœux, boire un verre, manger une pâtisserie, et poursuivre ainsi ses visites jusqu'à une heure avancée de la nuit.

Les fêtes du Kippour

En dehors du jeûne, fort éprouvant pour les organismes, lorsqu'il tombait dans les périodes chaudes (faut-il rappeler qu'ayant pris le repas de la veille de kippour vers 17 heures 30 il faut résister sans boire ni manger jusqu 'au lendemain au coucher du soleil ?) Les fêtes du kippour se caractérisaient par une coutume ancestrale : la kappara

La Kappara

L'abattage rituel des poulets, à l'occasion de כּפר (le Kippour) donnait lieu à une cérémonie qui nous amusait beaucoup, lorsque nous étions enfants : selon une coutume, qui devait se rattacher à des croyances liées probablement à des superstitions, et très certainement à des traditions antérieures au monothéisme, il fallait abattre autant de poulets qu'il y avait de personnes dans la famille, chaque volatile étant destiné à porter les fautes et péchés de celui pour lequel il était sacrifié et dont il devait emporter tous les maux. Le hazzane (rabbin-sacrificateur), qui, plus que jamais, méritait son nom, allait de maison en maison pour faire ce travail. Chacun à notre tour, nous nous présentions devant Rabbi Mess'oud Assouline qui prenait alors une volaille (un coq pour un garçon, une poule pour une fille), et récitait une prière en faisant décrire plusieurs tours à l'animal au- dessus de notre tête, puis il tranchait le cou de l'animal et le lançait loin devant lui. Enfants, nous trouvions quelque peu barbare cette coutume fort ancienne qui remontait à l'époque du Temple, dit-on, et nous éprouvions une grande compassion pour ces pauvres poulets. Car, le plus souvent, la pauvre bête se débattait désespérément, et ainsi se vidait de son sang encore plus rapidement. Pourtant il est arrivé, miraculeusement, qu'elle trouvât encore assez de forces pour prendre la fuite, droit devant elle, ce qui faisait passer l'assistance de la tragédie à la franche hilarité.

Hanouka

C'est «la fête des lumières» qui rappelle un épisode miraculeux de l'histoire juive : la pénurie d'huile interdisant d'alimenter la chandelle qui éclairait le Temple, elle aurait dû logiquement s'éteindre ;  or, elle continua de brûler. D'où cette tradition d'utiliser des hanoukiyot (au singulier, hanoukiya), ces chandeliers à huit branches, distincts de la ménorah, et d'allumer une chandelle chaque soir, durant huit jours.

A Colomb-Béchar, la communauté avait conservé sa modestie : point de hanoukiyot en cuivre massif ou en argent. Les ferblantiers locaux nous en confectionnaient de très jolies, quoique simples et ingénieuses.

La fête des cabanes

La fête des cabanes ou des tentes, Soukot, en hébreu (au singulier «souka») était, sans conteste, la plus belle de toutes, puisqu'elle offrait à nos imaginations d'enfants la chan­ce, d'abord d'aller dans les jardins de la palmeraie chercher des palmes, ensuite de par­ticiper à la construction de la cabane de branchages ou de roseaux, dans la cour. Destinée à commémorer la traversée du désert et un épisode de l'histoire où le peuple juif en fuite devait porter les rouleaux et tables de la Loi dans des coffres (les Tabernacles), n'avait ni le temps, ni les moyens de construire des abris solides et durables, la fête des cabanes doit symboliser la précarité de la destinée humaine. Elle nous donnait l'occasion, durant huit jours, de rompre avec le quotidien…

Si les fêtes donnaient lieu à des préparations particulièrement originales, le quotidien avait aussi ses rites, commandés essentiellement par un sens de l'hospitalité très poussé : en milieu de matinée, la pause du thé à la menthe était sacrée pour la famille juive ; de plus, à toute heure du jour, chaque visite offrait un excellent prétexte pour préparer le thé, selon une tradition héritée des voisins arabo-berbères.

EVOLUTION DE LA COMMUNAUTE 1921-1939

EVOLUTION DE LA COMMUNAUTE 1921-1939

Mais revenons aux événements qui ont présidé à la fondation, au développement, et au peuplement juif de Colomb-Béchar : le mouvement migratoire des Juifs tafilaliens et autres qui a commencé vers 1906, s'est prolongé jusque dans les années 1927-1928, avec des effets plutôt positifs pour l'économie locale, notamment en ce qui concerne les échanges avec les régions voisines :

«les nouveaux arrivés à Colomb servirent d'intermédiaires entre leur petite patrie d'adoption et l'ancienne. C'est pendant la période de 1914 à 1917 que, parallèlement au développement de l'émigration juive, les échanges entre Colomb et le Tafilalet furent à l'apogée de leur importance. Colomb exportait surtout du sucre, du thé, du savon, des bougies, des tissus, en particulier la merzaia et le khent, toile bleue qui sert à la confec­tion du costume des Sahariennes et faisait l'objet d'un trafic de 15 000 pièces environ. Il recevait en retour, du Tafilalet des peaux, du cuir préparé, le filali, des dattes, de l'huile d'olives, des amandes amères et douces, plus rarement des fruits (…) Tout échange entre Colomb et le Tafilalet a cessé en même temps que l'émigration.»

J'ai tenté de retracer l'évolution de Colomb-Béchar, dans les trente premières années de son existence :

«Au terminus de la voie ferrée du sud et de la ligne Méditerranée-Niger (…) une petite ville européenne tire son double nom de celui du général de COLOMB, célèbre dans l'histoire de la pénétration au Sahara, et du nom de la montagne, le djebel Béchar, qui la domine de ses douze cents mètres d'altitude.

Jadis, cité guerrière, Colomb-Béchar était le point d'attache, le havre des rudes gardiens de la sécurité du sud, vaillants adversaires des farouches Beraber qu'ils continuaient à poursuivre sans pitié après les avoir définitivement chassés des oasis que ces nomades pillards rançonnaient depuis des siècles.

Dans la rue centrale de cette ville militaire c'était alors, aux heures de liberté, un va-et- vient continu de soldats du désert. Les Tirailleurs bronzés voisinaient avec les Légionnaires au masque buriné par le soleil et par le vent. Des Spahis au double burnous blanc et rouge élégamment relevé sur les épaules, conversaient avec animation autour d'une table sur laquelle des tasses minuscules contenaient le thé à la menthe. Parmi la foule bigarrée, des hommes vêtus de la grise djellaba marocaine, le visage presque noir creusé de rides profondes, allaient lentement, l'allure noble sans qu'un muscle de leur physionomie ne bougeât, échangeant de-ci de-là, quelques saluts en por­tant la main droite à leur turban. C'étaient des goumiers des Ouled-Djerir et des Doui-Menia qui furent longtemps nos adversaires acharnés, pour devenir, par la suite, nos dévoués auxiliaires. (…)

Colomb-Béchar, territoire de guerre il y a une quinzaine d'années à peine, est devenue une ville coquette, très vivante, certainement appelée à un important développement industriel et commercial si les espoirs se réalisent. Les belles avenues, encadrées de confortables villas et de bâtiments administratifs, ne sont plus fréquentées par les rudes guerriers ; ces derniers ont été remplacés par des agents de police, armés du bâton blanc, qui assurent la circulation des nombreuses automobiles et la protection des piétons. A proximité de la ville européenne se trouvent le ksar indigène de Taagda et l'oasis d'Ouagda. Le village n'offre rien de remarquable. C'est un dédale de petites rues étroites, couvertes pour la plupart, bordées de maisons dans lesquelles grouille une population d'origines assez diverses. Le quartier juif ne manque cependant pas de pitto­resque. Tous les corps de métier s'y rencontrent ; dans les échoppes envahies d'odeurs malodorantes, bijoutiers, cordonniers, brodeurs, tailleurs, travaillent avec activité et fabriquent ces jolis ouvrages en cuir filali rouge qui seront vendus, plus tard, dans les riches magasins de l'Algérie et du Maroc…»

La présence des habitants juifs eut bien d'autres avantages : elle permit de rapprocher les deux autres composantes de la population, le groupe arabo-musulman, d'une part, et le groupe européen ; ce fut d'ailleurs ainsi dans les trois pays du Maghreb, où les Français se sont appuyés sur les Juifs, ce que traduit, d'une certaine façon, la fréquence du patro­nyme Tordjman (en arabe : traducteur, interprète).

La période suivante, celle qui a suivi l'installation et l'adaptation des Juifs à Colomb- Béchar s'est ouverte pour la communauté bécharienne par une tragédie : le 13 janvier 1948, des commerçants juifs béchariens, au retour d'un voyage d'affaires dans l'Oranais, furent victimes du premier et terrible déraillement du train de voyageurs reliant Oran et Colomb-Béchar: si M. Elie ABIHSSIRA est rescapé miraculeusement, la communauté déplore quatre morts qui laissent des veuves et de nombreux orphelins :

Bensemhoun Moise

Benchetrit Moise

Benhamou Joseph

Illouz Isaac

Dramatique à son début, cette période allait pourtant être celle de l'évolution la plus nette. En ce temps-là Colomb-Béchar était encore une petite ville, promise à un bel avenir, sans doute, mais encore bien isolée, éloignée de tout, comme tendent à le montrer certains témoignages.

Lorsqu'elle atteignit le chiffre de 3000, la population juive de Colomb-Béchar fut un élé­ment dynamique encore plus important pour le développement de cette ville qui allait connaître un essor exceptionnel, grâce à ses nombreux atouts :

reliée directement par avion et téléphone avec Oran, Alger, et Paris, Colomb-Béchar est plus que jamais à la fois la «porte du Sahara» et la plaque tournante : les activités de l'aéroport venaient compléter les échanges par voie ferrée avec le Maroc et l'Algérie, l'important nœud routier en en permettant d'autres entre le Maghreb et l'Afrique occi­dentale ;

Les ressources minières importantes : charbon de Kenadza et Ksi ksou (298000 tonnes produites en 1952), les réserves de fer, de manganèse…

La position stratégique de Colomb-Béchar avait permis l'installation du C.I.E.E.S. (Centre Inter-armes d'Essais d'Engins Spéciaux), à partir de 1955, et l'installation d'un centre d'expérimentation et de lancement des premières fusées françaises à Hammaguir : engins guidés, puis Véronique, l'ancêtre des Ariane actuelles. Un peu plus tard sera ins­tallé le centre d'essais nucléaires de Reggan, à 650 kilomètres plus au sud.

«La région saharienne de Colomb-Béchar est devenue le banc d'essai des engins télé­guidés français depuis qu'un centre inter-armes a été créé par arrêté ministériel en 1947. Le centre du Guir bénéficie de l'existence de l'importante agglomération de Colomb- Béchar en même temps qu'il contribue à la prospérité de celle-ci, à cause de l'impor­tance des effectifs militaires et civils…»

Si les effectifs étaient encore bien modestes en 1952 (60 officiers, 417 sous-officiers et 1500 hommes), ils allaient connaître une augmentation quasi exponentielle du fait de l'implantation des centres d'essais de fusées, des apports de troupes massées à la fron­tière marocaine et de l'installation de centaines de familles de militaires.

Un détail significatif : lorsque l'électrification de Colomb-Béchar fut achevée en 1947, et que le courant a pu être distribué aux habitants de la ville, le nombre des abonnés est allé croissant, régulièrement – 230 en 1948, 1020 en 1953 -. Or, il se trouve que les Juifs en furent les premiers et les plus nombreux bénéficiaires. Cette volonté de progrès s'est manifestée concrètement lorsque la traditionnelle gargoulette fut abandonnée et rempla­cée par le réfrigérateur électrique, dont Meyer Amar fut le fournisseur dès avant 1950. Ce fut le début d'une période de véritable prospérité, pour la ville et pour une commu­nauté juive particulièrement dynamique ; leur développement, en parallèle, fut tel qu'il est difficile de savoir lequel entraîna l'autre.

Désormais, certains commerçants, soucieux de satisfaire leur clientèle européenne, devaient aller se fournir en métropole et ouvrir des boutiques de prêt-à-porter masculin et féminin, des magasins de meubles, d'appareils électroménagers*65, de produits de beau­té… Tout cela ne manqua pas d'influencer le mode de vie de certains, et particulièrement des jeunes de la Communauté, dont nous avons pu voir que, scolarisés quasiment à 100%, ils réussissaient fort brillamment aux examens ; ils s'habillèrent délibérément à l'occi­dentale, et, parfois choisirent d'abandonner leur prénom traditionnel pour en adopter un moins marqué : Abraham devint Albert, Isaac se changea en Jacques, Haïm en Emile, Salomon en Roger…

Il devenait évident que les Juifs de Colomb- Béchar, dans leur immense majorité, venaient de choisir, consciemment ou non, la voie moderne du progrès et du développement. Ce ne fut en rien un reniement, les Juifs béchariens demeurant attachés à leurs racines et à leurs traditions ; depuis quelques décennies, tout cloisonnement avait disparu et les différentes composantes de la communauté avaient fini par se rapprocher, même si chaque groupe avait sa synagogue, ses rites… Désormais constituée en association la communauté juive de Colomb-Béchar s'organisa et connut son épanouissement.

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