Les juifs de Colomb-Bechar-J.Ouliel

colomb-bechar

Certains hôtes illustres de la ville, ignorant ces événements, n'ont pas manqué de remar­quer le désordre du quartier juif :

«Colomb-Béchcir (…) est une ville de quelques ressources. Située au milieu d'un bled qui ne manque pas d'allure, la ville, par contre, en est totalement dépourvue. Petites maisons basses, sans aucun caractère, sans harmonie, sans symétrie. Les Juifs et les marchands oranais ont bâti à leur guise, et le résultat est affreux…»

Il est vrai que c'était avant la première extension et le tracé «au cordeau» par les unités du génie, de rues perpendiculaires, mais respectant pour l'essentiel l'architecture musul­mane, avec les enfilades d'arcades, les ornementations à base géométrique… Les observateurs européens avaient tendance à juger avec sévérité ces pauvres immigrés du Maroc, dont ils ne voyaient que les vêtements ridicules et l'attitude apeurée ; sans doute ignoraient-ils les conditions de vie antérieures de ces malheureux, maintenus depuis des siècles dans une situation d'abaissement. Le Juif tafilalien avait cet air de chien battu, parce que le réflexe d'homme libre ne s'acquiert pas du jour au lendemain, ce qui était manifeste dans tous les actes de la vie quotidienne.. Par exemple, ils avaient gardé l'habitude de s'adresser aux Musulmans en utilisant les termes de soumission SIDI (seigneur) et LALLA (madame).

Leur façon de s'exprimer était aussi l'objet de moqueries, même de la part d'autres Juifs, «évolués». De fait, leur langage, émaillé d'expressions et sonorités étranges, portait témoignage de leurs tribulations tout au long de l'histoire et de l'héritage de l'hébreu le plus ancien, de l'araméen, du ladino. II avait gardé aussi la trace de certains réflexes et comportements imposés : pour ne pas paraître arrogants, ils s'interdisaient, dans l'usage de l'arabe, les consonnes dites «nobles» (les emphatiques…).

Sans vouloir me livrer ici à une étude de linguistique approfondie, je donnerai quelques exemples de cette prononciation propre aux Juifs tafilaliens :

K-T

pleurer – ibkil- prononce – ibtil

D-T

drabni-prononce- trabni

J-Z

ma-nejjem- ma nezzem

CH-S

Ben ichou-Ben issou

Q-K

mqaddem-mkaddem

Un apport réel

«Malgré leur éloignement volontaire du berceau de leurs ancêtres, les Tafilaliens de Colomb, de peau remarquablement blanche, conservent jalousement leurs traditions et leurs mœurs, sans se laisser pénétrer par la population européenne ou musulmane du vil­lage. Ils se marient entre eux ; ils ont leurs écoles, leurs synagogues, leurs associations charitables. Ils vivent peu au-dehors ; la plupart des hommes exercent des professions qui les retiennent au logis…»

Généralement berbérophones, ils abandonnèrent l'usage de la langue berbère pour adop­ter définitivement l'arabe et constituèrent très rapidement le noyau influent de la nouvel­le communauté, s'imposant tout naturellement, non seulement du fait de leur importance numérique, mais aussi par leur dynamisme au plan économique : la présence parmi eux de jardiniers, de maçons et d'une majorité d'habiles artisans, allait leur permettre de se faire une place, sans difficulté, au moment où tout était à construire dans cette ville nou­vellement créée.

Pour se rendre compte assez précisément de l'apport de ces Juifs tafilaliens à la nouvel­le cité de Colomb-Béchar, et à sa région, il suffit de considérer la perte subie par le Tafilalet qu'ils venaient de quitter, et à laquelle le Professeur Larbi Mezzine, de l'Université de Kenitra, fait allusion en ces termes, à propos d'un document : «Cet acte établi le 27 Qa 'da 1298, soit le 12 août 1920, n 'est pas très ancien ; il date de l'époque où le trafic économique était détourné vers Colomb-Béchar, et [où] de nom­breux membres de la communauté juive du Tafilalet ont été tentés d'émigrer vers Colomb-Béchar, portant ainsi préjudice à l'économie du Tafilalet.» Le rôle joué par les Juifs tafilaliens, dès leur arrivée, ne doit pas être négligé : il faut se rap­peler que l'arrivée des Français dans cette région, ne fut pas des mieux accueillies par ; les populations indigènes,que les tribus indépendantes poursuivirent le harcèlement des troupes françaises installées entre Bou Dnib et Igli, leur infligeant de nombreuses pertes. M. Assouline a cité le cas d'un officier de Lyautey, qui aurait sollicité le concours des Juifs, pour lui fournir, en tant que familiers de cette zone, des renseignements permettant de mieux préparer les opérations de conquête militaire. Pour l'anecdote, je préciserai que, selon le grand-père Assouline, les Juifs auraient refusé de l'aider, malgré la proposition de leur offrir en échange la citoyenneté française : aux yeux de ces Israélites, fidèles au Sultan du Maroc, la France était Y envahisseur, donc Y ennemi, ce qui les conduisit à agir dans le sens du droit et à fournir en armes et munitions les tribus arabes qui s'opposaient à ses troupes…

(ironie du destin : les petits-enfants de ces mêmes caravaniers juifs trouveront refuge sur le territoire métropolitain, en 1962..!)

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