Jacques Godel et David Bensoussan Souvenirs de la Seconde Guerre mondiale

Montréal, septembre 2010 Cher Monsieur Godel,

Meilleurs vœux de Shana Tova et félicitations pour votre récit qui intéressera, j'en suis convaincu, beaucoup de personnes curieuses de comprendre les épreuves subies par leurs parents. J'ajouterai que pour ce qui est du vécu de la Seconde Guerre mondiale au Maroc, les témoignages personnels et écrits sont plutôt rares. Pour ce qui est des documents officiels, ils peuvent être retracés suite à un certain investissement de temps, mais ne rendent guère le sentiment prévalant ni même le vécu réel. Aussi, je vous encourage à continuer et à décrire votre séjour à Casablanca.

Au plaisir de vous relire,

David Bensoussan

Bethesda, le 16 octobre 2010

Cher Monsieur Bensoussan,

Avec un peu de retard, voici la suite de mon récit.

Après avoir échappé à l’arrestation de toute la famille, le 6 novembre et franchi la ligne de démarcation dans la nuit du 6 au 7, nous restons cachés en Haute-Garonne, à Chaum-par-Fronsac jusqu’au 9 avril 1943.

Cette nuit-là, nous nous mîmes en route pour franchir la frontière franco-espagnole, en compagnie de 4 jeunes Français, réfractaires au travail obligatoire (S.T.O.) imposé par l’Allemagne. Après 24 heures dans la montagne, nous sommes tous en Espagne, arrêtés, conduits à Lérida, puis à Barcelone, où nous sommes pris en charge par des délégués des autorités françaises d’Afrique du Nord.

Trois mois à Barcelone, c’était comme des vacances inespérées. Libre enfin ! Mais on ne pouvait rester longtemps en Espagne, et le 14 juillet 1943, ordre de départ vers l’inconnu. À la gare du Nord, un train spécial nous attendait et en route….

Après 30 heures de voyage dans de vieux wagons, sans ravitaillement, et sous bonne escorte policière, c’est la frontière portugaise. Changement de train, très confortable, nourriture, boissons, pain blanc (un luxe), et quelques heures plus tard, nous arrivons à Setubal, port maritime au sud de Lisbonne. Après appel, et vérification d’identité, on nous embarque sur le Djebel Aurès, un vieux cargo rouillé, sale, et un équipage assez déplaisant (pétainiste).

Une autre partie de notre convoi est embarqué sur le « Gouvernance General Chanzy », lui aussi vieux cargo. Ancre levée, nous sommes en mer bientôt encadrés par deux bâtiments de guerre de ce qui restait de la marine française. Moment émouvant.

Après 36 heures de traversée, par un temps magnifique et une mer d’huile (c’était mon premier voyage sur l’océan), la côte se dessine au loin. Nous savions que c’était le Maroc, car nous avions appris pour la première fois notre destination par les marins du bord Casablanca.

Le port était incroyablement encombré, et partout bâtiments flottant la bannière étoilée des U.S.A. Les quais fourmillaient de soldats, marins et débardeurs. On nous fit descendre du bateau, là encore sous bonne escorte, et on nous dirigea vers un vaste hangar où nous attendaient des représentants des armées et des pouvoirs civils. Discours, musique, buffet, etc., et toujours sous bonne escorte nous embarquons dans des camions militaires. Notre destination, la caserne du Régiment d’infanterie coloniale du Maroc. Ce régiment avait refusé de se battre contre les Américains au cours du débarquement du 8 novembre 1942, en conséquence de quoi il avait été dissous, ce qui expliquait cette caserne vide de ses soldats. Mais l’armée avait repris ses droits, et avec l’arrivée de convois en provenance d’Espagne tous les deux ou trois mois, ces bâtiments étaient devenus un centre de premier accueil, de triage, et surtout de recrutement et de surenchère entre l’armée giraudiste (c’est-à- dire de Vichy) et les Forces françaises libres du Général de Gaulle. La caserne était très propre, spacieuse, les chambres confortables, et la nourriture acceptable. Mais nous ne pouvions sortir, car il fallait se soumettre à des interrogatoires, photo, empreintes digitales, et surtout le racolage par des recruteurs des armées de terre, de l’air et de la marine. Les cours étaient pleines de matériel de guerre en provenance des U.S.A., comme pour nous inciter à rejoindre ceux qui nous les montraient. J’avais opté pour De Gaulle, et on m’avait parlé de l’arrivée prochaine à Casablanca de la fameuse « Colonne Leclerc » qui allait devenir la 2e Division blindée. Pendant toutes ces journées, nous n’avions aucun contact avec le monde extérieur.

Une fois toutes les formalités terminées, à la satisfaction des autorités, chacun et chacune d’entre nous allèrent vers leurs nouvelles destinations. Algérie, Angleterre, Amérique. Beaucoup, cependant, restèrent au Maroc, et de la caserne du R.I.C.M. on nous dirigea vers un nouveau centre d’accueil, une école au cœur de Casablanca, l’école de la Foncière. Nous étions libres de nos mouvements, et enfin libres de faire la connaissance de Casablanca.

Pour nous, c’était une découverte, cette implantation de l’architecture moderne européenne dans ce milieu islamiste, la Place de France, le boulevard du 4e Zouave, la belle zone administrative, les palmiers, le ciel bleu… Là encore, dans cette école, le tri se fit. Mon père fut requis civil, affecté à l’entretien de la base aérienne, ma sœur inscrite au lycée, et ma mère employée par ce qui était déjà « Les évadés de France ». Mes parents et ma sœur furent logés dans un hôtel de la rue Guynemer. Quant à moi, en attendant la colonie Leclerc, je fus logé à l’hôpital (je crois qu’il s’appelait Hôpital Colombani), à l’internat, vide de ses internes, mobilisés.

Casablanca était un grouillement humain incessant. Bien sûr, les Américains étaient partout, jeunes, bien portants, mais enclins à la consommation d’alcool. L’armée française, très pétainiste (giraudiste) était en train de s’équiper de matériel américain. Partout il y avait des entrepôts énormes de tout ce que les États-Unis produisaient et la circulation était impossible entre les bus marocains, les GMC des GI et les voitures attelées des Marocains.

Mais la population de Casablanca était essentiellement européenne. Fonctionnaires, commerçants, militaires en retraite, presque tous étaient issus de la Métropole. Il y avait, à mes yeux, la ou les ségrégations, par classes, ethnies, et origines. Le mellah, la médina, le Maarif, Anfa, El Hank autant de monde différent, qui tout en vivant ensemble vivaient séparément. J’aimais la rue, avec tout ce grouillement d’humanité, les vendeurs de brochettes, les marchands d’eau, les barbiers installés dans la rue, qui rasaient, coupait les cheveux et saignaient leurs clients.

À l’hôpital, je m’étais fait des amis, mais pour peu de temps puisque la colonie Leclerc était enfin arrivée, et je recevais mon affectation pour la rejoindre à El Hank. Là on m’affubla d’un uniforme anglais du désert, ma nouvelle identité était chasseur de 2e classe, compagnie hors rang (CHR), 501 régiment de chars de combat.

Peu de jours après, nous nous mîmes en route pour Rabat. C’était fin août, début septembre 1943, et je voyais, enfin, un peu du Maroc. La route entre Casablanca et Rabat était fort belle, et longeait la voie ferrée. Très rapidement nous étions dans le « bled » qui était un mot nouveau pour moi. L’arrivée à Rabat fut une révélation. Sa beauté, sa majesté me firent comprendre combien j’étais dans un monde différent, mais qui semblait envoûtant. Notre destination finale était la Forêt de Témara, très exactement au kilomètre 14 de la route de ce qui s’appelait Camp- Marchand. On nous fit débarquer dans une forêt de Chêne-Liège, dans une clairière.

Les premières nuits, nous dormîmes à même le sol, dans une clairière, où pour rejoindre la route, il fallait emprunter en chemin sablonneux. La seule habitation était celle d’un garde forestier qui vivait là avec sa famille. C’était un ancien du maréchal Lyautey, avec l’uniforme vert des gardes forestiers de la métropole. Une pompe à main était le seul point d’eau, pour ce qui allait devenir en peu de temps une bourgade. Dans cette clairière, il y avait aussi une ou deux familles de paysans marocains pauvres en haillons, vivant dans quelques gourbis et affectés au travail dans la forêt de Chêne-Liège, sous la surveillance du garde forestier, que nous ne tardions pas à surnommer « Pétain » en raison de ses opinions. Dans un deuxième temps, on nous distribua des tentes, surplus de la campagne du désert. Nous n’étions qu’un embryon de régiment, sans matériel (sinon quelques vieux camions anglais), sans facilités sanitaires, et une nourriture immangeable. Le changement pour devenir la 2e D.B. se fit lentement, au fur et à mesure de l’arrivée du nouvel équipement américain. Les chars et les véhicules automobiles arrivaient en caisses que nous récupérions pour construire des espèces de bidonville. C’était les « guitounes ». Elles logeaient 2 soldats, et chacune avait son « architecture » à elle. Nous avions aussi des aires communes, avec tables et bancs, mais sanitaires existants, et nourriture infecte. Mais avec le temps, on s‘adapte. Et puis, tous les matins, des Marocains entre-temps arrivaient au camp, avec une carriole tirée par un maigre cheval, pour nous vendre des « casse-croûte », des oranges, etc. Une ou deux fois par semaine, nous avions quartier libre, pour Rabat. C’était toujours un enchantement. Rabat, aussi grouillant de soldats, mais peu d’Américains. Il y avait une base de la Royal Air Force, des Tchèques, et surtout les Giraudistes. Avec un camarade de régiment, nous avions découvert la Kasbah des Oudayas. Nous étions toujours les seuls soldats à visiter cet endroit merveilleux, en buvant le thé à la menthe, et nous régalant des pâtisseries marocaines. Toujours dans notre bidonville, notre régiment, et la division se développaient. Assez rapidement, presque tout le matériel était arrivé, chars, half-track, GMC, Jeep.

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