Juifs du Maroc a travers le monde –Robert Assaraf- De la tragédie du Pisces à la reprise de l'émigration

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Sur le premier point, le roi confirma sur-le-champ les mesures de liberalisation prises par son ministre de l’Interieur, tout en ajoutant avec une douloureuse sincerite qu’il lui etait difficile de comprendre ce qui pouvait pousser de loyaux citoyens marocains a risquer leur vie pour quitter leur pays, mais que, si tel etait reellement leur desir, il ne saurait etre question de les retenir de force.

Par ailleurs, des instructions furent donnees aux ambassades et consulats a l’etranger pour regulariser la situation des citoyens israelites a l’etranger, et les portes etaient ouvertes a ceux qui voulaient revenir dans leur patrie. Soulignant les qualites de dynamisme de la communaute juive, Mohammed V exhorta ses interlocuteurs a convaincre leurs coreligionnaires que leur place etait au Maroc et qu’ils avaient un role important a jouer dans la renaissance du pays.

Sur le deuxieme point, celui de la conversion de jeunes filles mineures, le memoire disait:

Le Conseil des communautes du Maroc souhaite attirer la haute attention de Votre Majeste sur une question aussi grave que delicate, qui ne peut manquer d’emouvoir une mere de famille, quelle que soitsa religion: il s 'agit des mariages et conversions de filles mineures, question qui fait ressortir une veritable discrimination au detriment des Israelites marocains, comme il est facile d’en juger. Le pere marocain israelite d’une fille mineure peut parfaitemenl refuser la main de sa fille demandee par un coreligionnaire. Ce pere se trouve totalement desarme lorsque sa fille mineure est convertie et mariee. Ce meme pere, s’il etait de nationalite etrangere, ne risquerait pas de se retrouver dans la meme situation. Le cas s’applique donc uniquement aux Marocains israelites, alors que, pour la loi mosaique et pour les actes de la vie civile, la majorite est de 21 ans revolus. Sur le plan humain, il est penible qu'une fille mineure quitte le domicile matemel et soit a jamais perdue pour sa famille.

Le roi promit egalement d’examiner avec sympathie cette deuxieme requete. La delegation obtint aussi satisfaction sur le sujet des bavures policieres, ainsi evoquees dans le memoire:

Les Marocains israelites ont ete emus par les graves sevices exerces sur certains de leurs coreligionnaires a l’occasion de la derniere Conference de Casablanca. De meme, de simples suspicions suffisent a provoquer des arrestalions el des detentions arbitraires suivies de mauvais traitements. Il s’agit la d'actes commis par certains fonctionnaires de police peu conscients de leurs respomabilites legales.

Comme pour ouvrir une fenetre sur l’avenir et ne pas se contenter de ressasser des rancunes, la delegation demanda la regularisation de la situation legale des comites des communautes.

 

Les comites des communautes israelites restent regis jusqu’a l’heure actuelle par le dahir du 24 joumada 1364 (7 mai 1945). Dans son article 4, ce dahir prevoyait que les comites des communautes etaient nommes tous les quatre ans par voie d’elections, avec renouvellement par moitie tons les deux ans. Or, depuis 1953, aucune consultation electorate n'a eu lieu a cet effet, si bien que certaim comites sont constitues de membres designes par des gouvemeurs, tandis que d’autres voient leurs effectifs reduits, du fait de la disaffection de plusieurs de leurs membres. Une telle situation entraine des prejudices moraux et materiels serieux pour les populatiom israelites. L'action sociale des comites et des oeuvres qui en dependent est gravement entravee de ce fait, et surtout des Israelites s’etonnent que la reorganisation de leurs imtitutions ne soit pas sanctionnee par un texte du gouvemement du Maroc independant. A plusieurs reprises, des demarches ont ete entreprises aupres des services interesses et des propositiom concretes ont ete presentees a Son Excellence le ministre de l ’Interieur. Lespopulations  israelites souhaitent vivement que le gouvemement de Votre Majeste donne suite a ces propositions. II est certain que la reorganisation de cette imtitution temoignera avec eclat de l’interet particidier et de la sollicitude de Votre Majeste a regard de Ses sujets israelites, et leur apportera un nouveau et precieux element de confance.

Le souverain fit immediatement droit a cette demande, comme le rappela David Amar, en ouvrant effectivement, en presence du ministre de l’Interieur, le premier Congres du Conseil des communautes depuis des annees, le 19 mars 1961, a Rabat, moins d’un mois apres la mort de Mohammed V:

Les assises du judaisme marocain, dont le projet avait ete marque dix jours avant sa mort du sceau de Sa sollicitude, continueront d’etre dominees par l'esprit eminemment humain, le dynamisme moral, la confance et la maitrise de soi qu’il a su insufjler et transmeltre a la population juive par le canal de ses representants venus lui exposer leurs problemes… Sa Majeste avait engage vivement les responsables du judaisme marocain a doter leurs imtitutions d’une armature solidemenl structuree afin de retrouver la cohesion necessaire a une participation pleinement fructueuse au developpement de la prosperite de la nation. Sa Majeste avait insiste avec force sur la perte de substance que pouvait constituer la dislocation de l’entite juive et le deracinement des membres qui la composent.

Une semaine plus tard, les promesses du roi commencerent a se traduire sur le terrain. Le 23 fevrier, en effet, le ministre de l’Interieur, Si Bekkai, declara dans une interview accordee au prestigieux New York Times et largement reproduite dans la presse locale le lendemain, que les Juifs pourraient desormais obtenir leurs passeports dans les memes conditions que les autres nationaux. Les citoyens juifs avaient le droit, ajoutait-il, de quitter le Maroc quand ils le voulaient pour tout pays, a l’exception d’Israel.

II terminait en mettant en garde ceux qui, malgre cela, se rendraient en Israel« qu’ils auraient a subir les consequences de leurs actes, c’est-a-dire la perte de leur citoyennete marocaine et de leurs biens au Maroc ». De son cote, le ministre de l’Information, Moulay Ahmed Alaoui, reprenant son vieux discours, condamna les intrigues sionistes et avertit que le Maroc ne permettrait pas d’immigration de masse en Israel.

Ces declarations marquaient-elles une nouvelle crispation, alors que le gouvemement sur les instructions du roi faisait tout, au contraire, pour ramener le calme dans les esprits ? Paradoxalement, elles ne faisaient que confirmer la volonte de detente. Cette fermete de ton etait destinee avant tout a desamorcer les critiques de l’opposition de gauche et de droite, promptes a voir dans le retablissement du droit elementaire au passeport, un grave manquement au devoir de solidarite arabe.

En fait, des negotiations serieuses etaient sur le point de s’engager avec les organisations juives intemationales pour trouver une fois pour toutes une solution equitable au lancinant probleme du droit de circulation.

Le sort ne laissa pas a Mohammed V le temps de mener a bien ce projet, puisqu’il mourut, lors d’une operation chirurgicale, le 26 fevrier 1961.

L’annonce de cette brutale disparition d’un souverain age a peine de 52 ans, que rien n’avait laisse presager, plongea le peuple entier, qui se sentait soudain orphelin, dans une prostration muette. Demotion de la communaute juive fut encore plus intense, si cela est possible, car, au deuil general, a la douleur unanime, s’ajoutait, chez elle, la crainte de la perte de son assurance vie. Traumatisee par les derniers evenements du regne et par des siecles d’experience, elle redoutait, plus que tout autre element de la population, tout changement de regne. Elle savait ce qu’elle perdait et redoutait 1’inconnu du futur.

La crainte du futur autant que la douleur reelle, sincere, donnerent au deuil juif une consonance encore plus profonde. Oubliees les demieres peripeties qui avaient quelque peu assombri la fin du regne, on ne se rappelait plus que l’homme de 1941, le protecteur a l’heure de l’epreuve, la douleur de l’exil, l’emancipateur de 1956 qui avait impose dans les faits l’egalite des juifs et releve leur prestige en se donnant un ministre juif, le souverain toujours bienveillant, l’amoureux des enfants d’Israel. Spontanement, sans attendre de mot d'ordre, les masses juives dans toutes les villes se laisserent aller sans retenue a leur sentimentalisme naturel, donnant a leur deuil un caractere public teinte de rituel juif.

A Meknes, un cortege funeraire conduit par les grands rabbins se forma au Nouveau Mellah et se dirigea vers la medina, sonnant du choffar, la come de belier et recitant a haute voix les Psaumes comme pour l’enterrement d’un tsadik, un « saint ». La foule musulmane, hagarde et desemparee, qui ne savait encore comment exprimer sa douleur et courait sans but dans tous les sens, fut impressionnee par la dignite de ce cortege inhabituel. II ne s’etait jamais aventure ainsi dans ses ruelles, et, frappee par la sincerite des endeuilles, la foule musulmane joignit ses prieres a celle de ses compatriotes juifs. A la fin de cette ceremonie d’enterrement symbolique, le cortege s’en retourna sans incidents au mellah, tout surpris de son audace dictee par la crainte autant que par 1’affliction sincere.

A Rabat, rapporte le Pr Elharar-Harari dans son Histoire des juifs du Maghreb:

Un cortege se forma dans les rues de la capitate d’hommes tout de noir vetus, recitant les Psaumes sur un air pathetique a fendre metne le coeur le plus endurci. Les chaudes larmes qui coulaient de bien des yeux ne laissaient aucun doute sur la sincerite du deuil pour la perte de leur protecteur. Les femmes et les enfants qui setaient joints au cortege, ajoutaient encore au pathetique du spectacle. En entendant les femmes juives chanter en chceur de pleureuses les louanges du defunt, nombre de leurs compatriotes musulmanes etaient sorties de leurs maisons pour se joindre au cortege, suivies d’un grand nombre d’hommes aussi eplores. Et, pour l'observateur exterieur, il lui semblait assister au cortege funeraire de vrais freres et sceurs pleurant la mort d’un pere commun. Le deuil des Juifs n’avait rien d'artificiel, de force, c’etait au contraire une complainte sincere sortant du fond du coeur..

Juifs du Maroc a travers le monde –Robert Assaraf- De la tragédie du Pisces à la reprise de l'émigration

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