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Juifs du Maroc a travers le monde –Robert Assaraf

Alors qu’en 1949 le sultan disait regretter les éventuels départs, mais ne pas vouloir les interdire, Mohammed V affirmait maintenant vouloir, dans l’intérêt même du pays retenir les Juifs, et allait même jusqu’à considérer les candidats au départ comme des « déser­teurs ».

Des propos dont il faut toutefois relativiser la portée. Dans un premier temps, le problème de l’émigration vers Israël, reçut une solution plus humanitaire que politique, malgré les pressions exercées par les organes de presse de l’Istiqlal. Il était impossible de stopper un tel mouvement. Au moment de l’indépendance, près de 60 000 candidats au départ étaient inscrits dans les bureaux de la Kadima (« En Avant »), et 20 000 d’entre eux disposaient même de passeports émis par les anciennes autorités du Protectorat. Le gouvernement se refusa à annuler la validité de ces passeports, à la grande colère du quotidien El-Rai el-An: qui réclamait, au nom de la solidarité arabe, l’arrêt total de l’émigration organisée :

Nous ne pouvons tolérer que les sionistes impérialistes recrutent parmi les Juif marocains, qui sont des citoyens du royaume, les futurs colons d’une terre arabe qui appartient aux Palestiniens. Nous ne pouvons être complices de cette injustice C’est pourquoi le ministère de l’Intérieur doit prendre les mesures immédiates qui s’imposent : ne plus accorder de passeports collectifs aux Juifs et ne pas autoriser le départ de ceux qui veulent se rendre en Israël,

Le camp de transit de la route de Mazagan, où Kadima regroupait avant leur départ les candidats à l’alyah, continua à fonctionner sans entraves après la proclamation officielle de l’indépendance le 2 mars 1956. Fin mai, les autorités annoncèrent toutefois leur intention de mettre fin à l’immigration organisée et de fermer définitivement le camp de la route de Mazagan, « cet État dans l’État ».

Des policiers furent immédiatement postés à l’entrée pour arrêter le flot des nouveaux venus, qui s’était accéléré au fur et à mesure des rumeurs sur l’interdiction prochaine de l’im­migration. À ce moment, les baraques de fortune prévues pour 1 500 personnes accueillaient 9 000 candidats à l’alyah dans des conditions sanitaires effroyables. Les autorités tentèrent, en vain, de les disperser, par la persuasion d’abord, par la menace ensuite, et de les convaincre de revenir dans leurs foyers.

Les autorités marocaines se trouvaient désormais confrontées à un dilemme : que faire de ces milliers de candidats au départ ? La question était complexe et avait de nombreux enjeux internationaux. Le Maroc à peine indépendant pouvait-il se permettre de violer le principe de la liberté de circulation inscrit dans la Déclaration des droits de l’homme, à laquelle il venait : adhérer et de violer les engagements pris ?

Des négociations secrètes s’engagèrent avec Jo Golan, représentant du Congrès juif mondial, et aboutirent, à la mi-juin 1956, à un sage accord prévoyant l’évacuation du camp dans un délai de trois mois.

Toutes les personnes munies de passeports valables seraient autorisées à partir, discrète­ment de nuit, en dehors des heures de travail normal du port et de l'aéroport de Casablanca. Le sultan, qui avait participé personnellement à ces négociations en recevant Jo Golan, lui avait avoué qu’il autorisait les départs à contrecœur, estimant que la place des Juifs était au Maroc. Il en rendait en partie responsable son exil à Madagascar, qui ne lui avait pas permis d’être plus proche de ses sujets juifs pour les préparer à recevoir l’indépendance de leur pays.

L’application pratique de cet accord secret se heurta à des difficultés imprévues, notam­ment l’opposition de certains ministres de l’Istiqlal et le regain de tension au Moyen-Orient, avec la nationalisation par Nasser du canal de Suez, fin juillet 1956. Devant l’impasse, Si Bekkaï porta l’affaire devant le Conseil des ministres, le 20 septembre 1956. Le sultan, tres préoccupé par ce problème qui risquait d’entacher injustement le prestige de son pays, avait demandé une semaine auparavant aux dirigeants de la communauté de Casablanca de convaincre leurs coreligionnaires de ne pas quitter le Maroc. Mais convaincre n’est pas contraindre.

Aussi, après avoir demandé aux ministres s’ils avaient des objections contre l'accord, et après que nul d’entre eux n’eut exprimé d’opposition, Mohamed V avait conclu devant leur silence par cette formule d’apaisement : « Les Israélites aussi sont mes fils et je les aime. Je ne sais pour quelle raison il y en a qui veulent partir mais, si c’est leur volonté, que Dieu leur pardonne ! »

En tout cas, le chef de la Sûreté nationale, pourtant réputé pour son énergie et sa sévérité, leur pardonna, car, malgré la surveillance policière – ou à cause des faiblesses des policière -, près de 4 000 nouveaux candidats au départ s’étaient infiltrés dans le camp à mesure qu’il se vidait. Par mesure humanitaire, les autorités fermèrent les yeux sur ces arrivées imprévues.

La première crise de l’émigration trouva donc une solution humanitaire digne du tempérament de Mohammed V. L’aspect politique restait entier. Pour les 220 000 Juifs qui restaient au Maroc, le problème de la liberté d’émigration devint, pour des années, le principal sujet de préoccupation et, pour les partis politiques marocains, un des enjeux de leurs luttes. Ce problème empoisonna les relations judéo-musulmanes jusqu’à la mort de Mohammed V.

Le Congrès juif mondial, qui s’était imposé comme l’interlocuteur privilégié des jeunes autorités marocaines, après qu’il leur eut apporté son soutien dans la lutte pour l’indépendance, opta pour une solution risquée, mais généreuse : la référence à la Charte des Droits de l’homme qui garantit la liberté imprescriptible de circuler et d’émigrer au pays de son choix – y compris Israël.

Dès novembre 1955, la Voix des communautés reproduisit largement les déclarations en ce sens des représentants les plus qualifiés des deux grands partis politiques marocains aux deux grands journaux juifs de Londres. Au correspondant du Jewish Observer, Me Abderrahim Bouabid, représentant permanent de l’Istiqlal à Paris et membre de son bureau politique, avait confié :

La liberté de circuler ou de quitter le Maroc est une des libertés individuelles dont doivent jouir tous les citoyens marocains, sauf en des circonstances excep­tionnelles, comme en temps de guerre par exemple… Personnellement, je ne vois aucun inconvénient à ce que les Juifs marocains entretiennent des liens familiaux, culturels ou spirituels avec ceux (de leurs frères) établis en Israël. Notre vœu le plus cher est que la paix et le calme reviennent au Moyen-Orient afin que les relations deviennent normales entre musulmans, chrétiens et juifs.

De son côté, le secrétaire général par intérim du PDI, Me Benjelloun, avait assuré au correspondant parisien du Jewish Chronicle :

Puisque nous venons de vous affirmer que nous admettons la libre circulation des personnes, nous considérons qu ’aucun citoyen, quelle que soit sa confession, ne doit être privé de ce droit, et nous n’avons jamais envisagé d'en priver nos compatriotes israelites ni de nom opposer à leur liberté dans ce domaine, Nous considérons que l'émigration des Juifs marocains vers Israël est due en partie à un manque de confiance en l’avenir, et nous estimons que cette émigration est encouragée par une propagande abusive… Nom insistons sur le fait que notre appel est de nature à les persuader que tous les domaines de la vie marocaine leur étaient accessibles sans aucune restriction et que cette considération devrait les inciter à demeurer dam leur pays…

Dans ces conditions, il était compréhensible que le représentant du Congrès juif mondial, Jo Golan, ait pu conclure avec le chef de la Sûreté, Mohamed Laghzaoui, un accord qui revenait à confirmer le droit à la libre circulation, tout en interdisant l’émi­gration organisée. L’accord stipulait, en effet, que les Juifs marocains qui le désireraient pourraient continuer à quitter individuellement le pays au moyen de passeports valides délivrés sans entraves par le ministère de l’Intérieur.

Juifs du Maroc a travers le monde –Robert Assaraf – page 58-60

Juifs du Maroc a travers le monde –Robert Assaraf

 

Reste que le chef de la Sûreté interpréta dans un sens très restrictif cet accord, au motif qu’il ne voulait pas priver le Maroc d’éléments indispensables en cette phase de reconstruc­tion du pays. Il fit tout pour que la liberté de circulation reste lettre morte. Pour convaincre les Juifs que leur place était au Maroc, le meilleur moyen n’était-il pas de les empêcher de le quitter, en groupe ou à titre individuel ?

Le chef de la Sûreté transmit ainsi, le 27 septembre 1956, aux gouverneurs des provinces, la directive 424, destinée à rester secrète, « interdisant aux Juifs marocains de se rendre en Palestine et à ceux qui sont partis de revenir au Maroc ». Comme il était difficile de sonder les cœurs des postulants à un passeport, la directive fut comprise et appliquée comme une interdiction globale d’attribuer des passeports aux Juifs, quelle que soit leur destination. La mesure eut l’effet contraire à celui escompté.

En voulant retenir les Juifs de force, pour « empêcher leur départ en Israël », on ne pouvait que créer une psychose de départ. La « passeportite » commença à faire des ravages. Même ceux qui n’avaient pas l’intention de partir voulaient avoir un passeport. Les candidats à l’immigration vers Israël manifestaient moins de fébrilité. Ils n’ignoraient pas que la mise en place de réseaux d’émigration clandestine les dispensait d’avoir à demander un passeport.

La communauté juive officielle fit preuve d’une grande fermeté. Après avoir rassemblé un dossier accablant, son nouveau secrétaire général, David Amar, membre du PDI, demanda audience au ministre de l’Intérieur, le 4 juillet 1957, pour protester énergique­ment contre la fameuse circulaire qui constituait, pour lui, une atteinte caractérisée à la liberté de circulation.

La délégation fut reçue par le directeur des Affaires politiques au ministère de l’Intérieur, M. Hamiani. Au cours de l’entretien, le haut fonctionnaire eut un mot malheureux mais tout à fait révélateur : « Dans le fond, j’ai souvent réfléchi à la question et je me suis demandé s’il fallait aller contre 70 millions d’Arabes ou 240 000 sujets israélites. » Lors d’une réunion dans le bureau du CJM à Casablanca, David Amar fit part aux dirigeants de la communauté de sa réaction. Il avait répliqué au fonctionnaire :

Nous savons que nous sommes des citoyens ; vous l’avez dit à maintes reprises. Sa Majesté nous l’a dit, le Gouvernement nous l’a dit. Donnez-nous donc des passeports. Ou nous sommes des citoyens ou nous ne le sommes pas, et qu 'on nous le dise… Nous avons pris la décision d’aller jusqu 'au bout dans cette affaire.

David Amar expliqua qu’il était même allé jusqu’à dire à son interlocuteur qu’il « fallait considérer cette période exactement comme celle de l’Allemagne à l’époque de Hitler », et que sa fermeté avait été payante puisque le directeur des Affaires politiques avait conclu leur discussion sur une note d’apaisement.

La comparaison du Maroc, dont le Roi avait protégé ses sujets juifs durant la Guerre, avec l’Allemagne nazie était mal venue. Elle témoignait de l’extrême sensibilité des Juifs à la question, pour eux vitale, de la liberté individuelle de circulation. Le Conseil décida que, « si satisfaction n’était pas donnée à ses revendications dans les dix jours, il porterait l’affaire devant le roi ». En cas d’échec, tous les présidents des communautés donneraient collectivement leur démission le 14 juillet 1957. On n’eut pas besoin d’aller jusqu’à de telles extrémités. Cette fronde inattendue porta quelques fruits : des promesses d’allége­ment furent données et en partie tenues.

La délivrance de passeports devint plus libérale, du moins pour ceux qui pouvaient prouver qu’ils n’avaient pas l’intention de se rendre en Israël. Mais aucune solution ne fut trouvée pour les milliers de candidats à l’alyah poussés par la misère et, surtout, par l’espoir messianique. La porte fermée, l’immigration clandestine organisée par le Mossad prit le relais. Elle inquiéta suffisamment le gouvernement marocain, incapable d’y mettre fin, pour qu’il tentât de la faire cesser, en faisant intervenir les dirigeants du judaïsme marocain.

Une délégation du Conseil des communautés, présidée par David Amar et incluant les vice-présidents des communautés de Casablanca et de Tétouan. Marc Sabah et J. Serfaty, débarqua à Paris fin novembre 1957, avec la bénédiction des autorités marocaines. Elle était armée d’une résolution du Conseil datant du 10 novembre 1957 constatant : « L’existence d’une émigration collective clandestine est un obstacle sérieux à une harmo­nisation complète de nos rapports avec nos compatriotes musulmans. Le Conseil juge que cette émigration est préjudiciable tant aux intérêts de la nation qu’à ceux de la population juive. »

L’objectif de la délégation était de convaincre les organisations juives internationales de faire pression sur le gouvernement israélien pour mettre fin à l’émigration clandestine « afin de permettre le règlement des problèmes intérieurs en toute bonne foi et dans un climat de confiance avec les autorités marocaines ». C’était une démarche sans précédent. Même un homme aussi bien disposé envers les autorités marocaines que le directeur politique du Congrès juif mondial, Easterman, en fut choqué. Il convainquit la délégation qu’elle irait à un échec retentissant, si elle persistait à vouloir aller à New York plaider cette cause douteuse.

L’ambassadeur d’Israël à Paris, en recevant la délégation, rendit l’audience sans objet en prétendant que ni l’État d’Israël ni l’Agence juive n’étaient mêlés en quoi que ce soit à ce mouvement d’émigration « spontané ». Pour le diplomate israélien, la responsabilité incombait uniquement au gouvernement marocain, en réaction à sa violation du droit essentiel à la libre circulation des personnes.

Les dirigeants du Congrès juif mondial proposèrent, pour tester de nouveau la bonne volonté des autorités marocaines, de se résoudre à un arrêt temporaire de l’émigration clandestine. Les responsables sionistes ne l’entendaient pas ainsi. Ils préconisaient, au contraire, la relance de l’immigration clandestine et ne cachaient pas leur volonté de mettre à profit la première visite du souverain marocain aux États-Unis, visite d’une très grande importance pour le Maroc, pour organiser une vaste campagne de sensibilisation de l’opinion publique américaine.

Le président du Congrès juif, Nahum Goldman, s’opposa fermement au projet d’envoyer, à l’occasion de la visite royale, les jeunes des mouvements sionistes manifester dans les rues de New York pour la liberté d’émigration de leurs frères juifs marocains. Il fit valoir qu’il serait inconvenant d’indisposer ou de heurter le roi, dont la bonne volonté ne pouvait être mise en doute et dont l’amitié pour les Juifs était bien connue.

Citant un rapport de l’ambassadeur des États-Unis à Rabat David Porter, Nahoum Goldman fit remarquer que l’alyah clandestine n était pas aussi clandestine que cela. Elle se poursuivait, parce que les autorités marocaines voulaient bien fermer les yeux. L’ambassadeur affirmait, en effet, que, « si la police marocaine le voulait vraiment, elle pourrait en une nuit arrêter tous les militants sionistes et mettre fin brutalement à l’alyah clandestine ».

Finalement, les parties en présence optèrent pour une discrète concertation. Le souverain reçut à New York des représentants de la communauté juive américaine devant lesquels il réaffirma l’absence de toute discrimination envers ses sujets juifs. Le président Eisenhower et les représentants du Congrès soulevèrent également la question, et, devant tous ses inter­locuteurs américains, Mohamed V réaffirma sa position. Surtout, il fit savoir discrètement à ses interlocuteurs du Congrès juif mondial qu’il veillerait à la levée des restrictions, même passagères, à l'octroi de passeports.

Effectivement, avant même le retour de Mohamed V de New York – où il prononça à la tribune des Nations unies un discours dont la modération fut d’ailleurs hautement appréciée -, le ministre de l’Intérieur publia à Rabat, le 28 novembre 1957, un communiqué affirmant que, conformément à la volonté du roi, aucune discrimination ne devait être faite entre les Marocains, et que tous les Juifs qui désiraient quitter le Maroc avec leurs familles étaient libres de le faire.

Dès le jour du retour du souverain au Maroc, le 12 décembre 1957, le directeur de la Sûreté envoya une nouvelle directive secrète aux gouverneurs des provinces annulant la précédente :

Le gouvernement marocain a décidé récemmeni de ne pas faire de discrimination entre les juifs et les musulmans en ce qui concerne l'attribution des passeports, en vertu du droit de chaque citoyen de circuler librement à l'intérieur du pays et hors de nos frontières, et de satisfaire à chaque demande de passeports ou de pièces d’identité. Cette nouvelle mesure s'applique à tous les sujets marocains. Le gouvernement a pris cette décision afin de ne pas punir les innocents à la place des coupables. Mais cela ne signifie pas que le sionisme pourra continuer ses actions et renforcer ses moyens de propagande dans les organisations juives. Il faut faire savoir aux membres et aux dirigeants des mouvements sionistes, à chaque occa­sion, que leur action est contraire aux intérêts de l'État et passible du tribunal…

Ce n’était qu’un répit, car le vrai problème, celui justement de l’émigration maintenant clandestine vers Israël, était occulté. Si le principe de la liberté de circulation était à nouveau réaffirmé, il était assorti d’une réserve de poids : il ne saurait profiter à 1’« ennemi » sioniste. Provisoirement résolu, le problème de la libre circulation ne devait pas tarder à rebondir sous l’effet conjugué du rapprochement avec le panarabisme de Nasser et des incertitudes politiques intérieures.

Juifs du Maroc a travers le monde –Robert Assaraf – page 63

Juifs du Maroc a travers le monde –Robert Assaraf

La question des passeports et de l’émigration juive fut, en effet, un des moyens utilisés par l’opposition de gauche dirigée par Mehdi ben Barka pour critiquer le gouvernement marocain.

Pour frapper les esprits et décourager les vocations sionistes, un grand procès fut orga­nisé à l’automne, à Tanger, contre un groupe de malheureux immigrants clandestins, arrêtés alors qu’ils s’apprêtaient à franchir la frontière près de Ceuta. Le verdict fut, au bout du compte, relativement clément, mais les dommages psychologiques causés par ce procès furent énormes.

La Voix des communauté ayant disparu, ce fut l’Information juive d’Alger qui s’occupa avec le plus d’intensité des problèmes des Juifs du Maroc. Dans son numéro de novembre 1958, le journal mit en garde contre « la psychose de peur, sans doute irraisonnée, à coup sûr exagérée, qui règne actuellement dans les milieux juifs marocains », en ouvrant ses colonnes à Carlos de Nesry.

Dans un très long article consacré à ce procès, après s’être demandé « s’il ne s’était pas trompé en conseillant à ses frères de parier sur le Maroc », Carlos de Nesry concluait sur une note malgré tout optimiste, en faisant l’éloge du défenseur des accusés :

En Me Benjeloun parlent à la fois l’avocat et le leader démocrate. Il plaide parallèlement la cause des Juifs emprisonnés et la cause de la liberté… Le débat s’élève. Le vrai problème est posé dans toute sa netteté, sans ambiguïté et sans artifice de style : la liberté de circulation des Juifs marocaim. Il démontre qu 'aucune loi n ’interdit aux Juifs de quitter le pays, et partant tout ce qu 'il y avait d’arbitraire dans les pratiques administratives qui multiplient les entraves aux départs et, surtout, tout ce qu’il y a de profondément injuste à arrêter les partants et à vouloir les condamner en vertu de textes qui n 'existent pas. Il rappelle la politique libérale suivie devant ce problème par le premier gouvernement marocain – dont il était membre au titre de ministre des Finances -, politique mise en application lorsqu’on laissa partir tous les occupants du camp d'Azemmour, et reproche aux gouvernements ultérieurs de ne pas avoir persévéré dans une aussi belle voie. Il invoque les déclarations égalitaires du souverain… Tout, donc, n ’est pas perdu pour nous, pour tous. Et dans la salle en tension où se pressent les familles, les amis, les observateurs, où les derniers fidèles de ta justice sont venus savoir ce qu ’il en est de la justice marocaine, passe alors comme un souffle d’espoir.

Cet espoir ne se matérialisa pas. Le gouvernement Balafredj démissionna le 25 novembre 1958 et, le 24 décembre 1958, Mohammed V chargea le leader syndicaliste Abdallah Ibrahim, appartenant à l’aile gauche de l’Istiqlal, de former le quatrième gouvernement de l’indépendance en deux ans.

Chef de file des syndicalistes qui avaient mené la vue si dure à leur compagnon de parti Ahmed Balafrej, le nouveau président du Conseil Abdallah Ibrahim était tout désigné pour assurer l’alternance. Sur presque tous les plans, il prit le contre-pied de son prédécesseur conservateur, cherchant à engager le Maroc, aussi bien sur le plan économique et social

que sur celui de la diplomatie, dans l’orbite arabe, tiers-mondiste, neutraliste et non-alignée. Interventionniste volontariste, plus attiré par les exemples chinois et yougoslave que par le modèle occidental, il tenta de se libérer de la dépendance trop exclusive de la France, d’accélérer la récupération des terres de colonisation, de promouvoir la réforme agraire, les nationalisations des secteurs clés et de sortir du modèle du sous-développement en mettant au point un ambitieux plan quinquennal visant à modifier structurellement le modèle de développement hérité du Protectorat.

Suivant sa pente naturelle, l’anti-impérialisme d’Abdallah Ibrahim glissa vers une franche xénophobie. La haine de l’étranger, de 1’« Occidental » n’avait pas peur du ridicule. C’est ainsi, par exemple, qu’il interdit sur le territoire marocain deux organisa­tions charitables françaises qui n’avaient rien de bien redoutable, l’Association des veuves de guerre et l’Association des aveugles, uniquement parce qu’elles étaient françaises !

Sur le plan arabe, le gouvernement Abdallah Ibrahim établit des relations privilégiées avec l’Égypte, et demanda enfin son adhésion officielle à la Ligue arabe, qui fut entérinée à l’unanimité le 1er octobre 1958. Corollaire immédiat de cette décision, le Maroc adhéra aux organisations qui dépendaient de la Ligue arabe et, en premier lieu, à l’Union postale arabe et au Bureau du boycott arabe contre Israël, dont le siège était basé à Damas.

Pour donner plus de poids à la nouvelle orientation, Mohamed V effectua une très longue visite d’un mois, en janvier et février 1959, au Moyen-Orient. Sa première visite fut naturellement pour F Égypte, où il participa aux côtés de son président du Conseil, Abdallah Ibrahim, à la cérémonie d’inauguration du barrage d’Assouan, l’œuvre pharaonique de Nasser. Il se rendit ensuite dans l’autre province de la République arabe unie, la Syrie, puis en Jordanie et en Arabie Saoudite, au Liban, au Koweït et en Irak. Au cours de sa visite en Jordanie se plaça un épisode qui relève plus de la légende que de la vérité historique, mais qui révèle que, même après avoir quitté le Maroc, les Juifs originaires de ce pays conser­vaient la même ferveur pour le souverain, malgré les aléas de la politique du moment. Un mur séparait alors les deux parties de Jérusalem, la partie Est, annexée par la Jordanie, et la partie Ouest, capitale de l’État d’Israël. La tension était forte, et les incidents le long de la ligne de démarcation coupant en deux les rues et même parfois des maisons, presque quotidiens. Pour contempler la Vieille Ville et tenter d’apercevoir ne serait-ce que l’ombre du Mur occidental, leur lieu le plus saint dont, malgré les conventions d’armistice, l’accès leur était interdit, les Israéliens – et les juifs – ne disposaient que d’un observatoire exposé aux tirs des Légionnaires sur le mont Sion.

Les originaires du Maroc, qui avaient reporté sur la tombe du Roi David au mont Sion leur ferveur légendaire pour le pèlerinage des Tombeaux des saints, étaient, comme à l’accoutumée, particulièrement nombreux ce jour-là sur l’observatoire. Soudain, un pèlerin se mit à hurler en pointant le doigt sur la muraille de la Vieille Ville : « Je l’ai vu, c'est bien lui, c’est Sidna, le sultan du Maroc ! »

Aussitôt, tous ses compagnons grimpèrent au haut de l’observatoire, sans craindre les balles, d’habitude si redoutées, des soldats de la Légion arabe, et se mirent à saluer joyeu­sement Mohamed V, qui, de l’autre côté de la frontière, les avaient reconnus à leur ferveur et leur rendait leurs saluts en les bénissant comme ses propres enfants. Dans le labyrinthe des barbelés qui divisait alors la Ville sainte, une telle scène était topographiquement

impossible, mais les légendes se moquent des faits, et ce pieux récit, garanti authentique, ne tarda pas à faire rapidement le tour des agglomérations des originaires du Maroc en Israël et réapparaître mystérieusement, malgré la coupure des relations postales, dans les mellahs marocains !

Légende d’autant plus incroyable qu’elle coïncidait avec la contagion de l’opinion marocaine par la propagande anti-israélienne la plus virulente, à la suite du rapprochement avec Le Caire, et avec l’écoute assidue par les masses de « La voix des Arabes ».

Juifs du Maroc a travers le monde –Robert Assaraf – page 66

Juifs du Maroc a travers le monde –Robert Assaraf

La tenue pour la première fois au Maroc, en septembre 1959, de la réunion des ministres des Affaires étrangères de la Ligue arabe, et les visites du roi Hussein de Jordanie et de Fayçal d’Arabie Saoudite donnèrent lieu à un déchaînement de propagande antisioniste, qui prit, cela devint une habitude, un ton franchement antisémite.

L’adhésion, sans réserve, du Maroc à l’antisionisme le plus militant et l’interdiction de l’émigration transformèrent l’inconfort en inquiétude, et l’inquiétude, en début de panique. Non point que les Juifs marocains n’eussent pas compris et admis que leur pays avait légitimement des obligations envers les pays arabes frères. Ce qui les choquait, c’était l’enthousiasme mis à adopter, de toutes les options, toujours la plus extrémiste, et le peu de cas fait de leur existence, de leur situation ainsi que de leurs sentiments. Le retour des difficultés sans fin pour l’obtention de passeports et les enquêtes que déclenchait cette simple requête pouvaient à la rigueur être compris, mais la goutte d’eau qui fit déborder le vase fut l’arrêt brutal, du jour au lendemain, des relations postales avec Israël.

Il était difficile, même aux mieux disposés, de comprendre en quoi un courrier inno­cent échangé avec des parents pouvait mettre en péril non seulement le Maroc, mais tout le puissant monde arabe ! L’inhumanité d’une telle mesure par rapport à son « avantage » était trop criant ! Car la coupure des relations postales touchait directement presque toutes les familles. Laquelle n’avait pas de proches « au pays » – on n’osait plus prononcer le mot même d’« Israël » ?

Le judaïsme marocain était cruellement coupé en deux. Au cours de l’une de ses discrètes visites au Maroc, le délégué du Congrès juif mondial, Alexandre Easterman, rappela aux autorités que, même entre pays belligérants, les relations postales n’étaient jamais totalement rompues : la Croix-Rouge internationale se chargeant généralement de son acheminement.

Conscient du caractère inutilement inhumain de l’arrêt du courrier, Abderrahim Bouabid, avec quelques autres ministres, avait d’abord acquiescé à la suggestion d’Easterman. Mais il dut faire marche arrière, par peur des réactions démagogiques de l’Istiqlal. Les Juifs faisaient une nouvelle fois les frais des surenchères partisanes. À Paris, sur la pression de ses adhérents juifs, la puissante section locale de l’Union nationale des étudiants du Maroc, acquise à la gauche, adopta une motion en faveur de l’achemine­ment du courrier par l’entremise de la Croix-Rouge internationale, puis se rétracta, de crainte d’être accusée de « sionisme » par l’aile droite du parti !

D’Israël, le Mossad, au nom de l’Agence juive, prit le relais et organisa un réseau clandestin

alternatif d’acheminement du courrier par la France, qui, par le bouche-à oreille, connut un grand succès, obligeant de paisibles citoyens à violer collectivement et régulièrement la loi de leur pays.

À la suite de sa visite aux États-Unis en automne 1957, Mohammed V avait ordonné au ministre de l’Intérieur la reprise de la délivrance des passeports, sans discrimination. Mais, devant le flot des demandes de passeport assimilées à des décisions de départ, les autorités alarmées ne tardèrent pas dans la pratique à revenir aux restrictions antérieures, aggravant par réaction les ravages épidémiques de la « passeportite ».

L’arrestation, en avril 1959, d’un nouveau groupe d’une quarantaine d’immigrants clandestins près de Nador et d’un autre près de Melilla aggrava encore le malaise.

Le 7 avril 1959, fe Monde publia un grand article intitulé : « Les dirigeants de la communauté israélite et le gouvernement chérifien s’efforcent d’apaiser les esprits ». Le journal notait :

"Les départs sont maintenant très limités, quelque deux à trois mille par an peut-être. Encore sont-ils souvent provoqués par une situation économique affectant localement telle ou telle communauté dont l’activité vient soudain à perdre son support – c’est une des conséquences qu’a eues la nationalisation du marché du thé. L’annonce d'une mesure administrative quelconque ramène souvent en surface le malaise inavoué. Ainsi, tout récemment, la seule perspective d’une suppression envisagée par Radio-Maroc de l'émission hébraïque diffusée en langue française a-t-elle suscité une émotion symptomatique parmi les commu­nautés juives".

Conscience déchirée et désabusée du judaïsme marocain, Carlos de Nesry écrivait dans l'Information juive d’Alger de juin 1958 :

Sur les bords de la mer Rouge, nous étions à attendre, une fois, par une nuit du printemps biblique, le miracle. Sur les bords de cette nouvelle mer Rouge que sont devenus pour certains d’entre nous le détroit de Gibraltar et la Méditerranée – Mare Nostrum ouvert uniquement aux élus -, nombre de juifs marocains attendent aujourd’hui un miracle similaire non moins transcen­dant. .. D'après les informations qui parviennent de la région où ces arrestations ont eu lieu, le nombre de détenus s'eleverait à trente ou quarante. Les mêmes informations parlent de sévices qui auraient été infligés à ces rêveurs de ghetto, victimes expiatoires d’une alyah décidément marquée par le destin,..

Au fur et à mesure du rapprochement avec l’Égypte, la lutte contre le sionisme prit des proportions de plus en plus ubuesques, créant un pesant climat d’insécurité. Ainsi, à la veille de la réunion de la conférence des ministres des Affaires étrangères de la Ligue arabe à Casablanca, en septembre 1959, la police arrêta à Meknès un commerçant hono­rablement connu, M. Benamram, après la découverte dans son entrepôt de sucre d’un calendrier du Fonds national juif, le Keren Kayémet Leisrael, datant de 1956-1957 ! Il avoua candidement l’avoir acheté en son temps pour quelques francs dans la rue, au moment où sa vente était légale et l’avoir oublié depuis.

La police, se fondant sur le fait qu’au verso du calendrier était imprimé l’habituel appel à la générosité et à l’unité juive, l'envoya devant le tribunal correctionnel. Celui-ci, appliquant la procédure du flagrant délit, condamna sur-le-champ le malheureux commerçant à dix-huit mois de prison ferme ! Ce jugement incompréhensible plongea toute la communauté dans la consternation. Chacun s’appliqua à bien vérifier s’il n’avait pas par hasard chez lui de document « compromettant », brûlant tout écrit ayant un rapport quelconque avec Israël, ou rédigé en hébreu !

La condamnation fut certes annulée en appel quelques semaines plus tard, mais le mal était fait. Beaucoup de Juifs commençaient à avoir la pénible impression que le gouvernement ne voulait plus d’eux, sans toutefois accepter de les laisser partir ! La politique de tolérance semblait bien lointaine tandis que la situation intérieure se dégradait de façon inquiétante.

Juifs du Maroc a travers le monde –Robert Assaraf – page 68

Juifs du Maroc a travers le monde –Robert Assaraf- De la tragédie du Pisces à la reprise de l'émigration

De la tragédie du Pisces à la reprise de l'émigration

La fin du règne de Mohammed V fut marquée par l’ambiguïté profonde de la politique marocaine à l’égard de l’émigration juive. Naturellement porté à une approche bien­veillante de la question, le souverain multiplia les gestes de bonne volonté et d’ouverture en direction de ses interlocuteurs habituels. C’est ainsi que le délégué du Congrès juif, Alexandre Easterman, se rendit au Maroc au cours de l’éte 1960. Lors de ses entretiens secrets avec le prince Moulay Hassan, futur Hassan II, il obtint des assurances sur une libéralisation de l’octroi des passeports.

Cette volonté d’apaisement fut symbolisée par le lustre entourant la traditionnelle présentation des vœux à la communauté à l’occasion de la fête de Kippour. En l’absence du prince héritier, retenu à l’Assemblée générale de l’ONU, ce fut le vice-président du Conseil par intérim, à peine revenu de son poste d’ambassadeur du Maroc au Caire, Abdelkhalek Torres, qui présenta à la communauté les vœux officiels du gouvernement. Dans sa brève allocution, il retrouva les accents des beaux jours de l’Indépendance, ce qui, dans les circonstances de l’époque, ne manquait pas de pathétisme :

Mes chers frères, vous savez tous quelle est la sollicitude avec laquelle vous traite S. M. le Roi et l'intérêt tout particulier qu ’Elle vous porte. Les Israélites font partie intégrante de cette nation, et nul n 'a l'intention de vous contester vos droits en tant que citoyens. Cette terre est celle où sont enterrés vos parents. Elle sera celle où naîtront vos enfants. Vous avez sur ce pays autant de droits que nous. En ce jour qui est pour vous celui du pardon et de la miséricorde, je tiens à vous répéter que la politique de S. M. le Roi concernant vos problèmes est toujours la même : vous êtes des nationaux à part entière. Continuez à œuvrer dans l’intérêt de ce pays qui est votre seule patrie. Ne pensez pas à une autre patrie. Votre seul pays est celui-ci, et toutes vos pensées doivent être dirigées vers lui.

De son côté, le comité de la communauté de Casablanca – présidé par Meyer Obadia, proche de l’Istiqlal -, enhardi par ces nouveaux gestes de bonne volonté, publia, à l'occasion des festivités de Kippour, un appel d’un ton nouveau, osant appeler les choses par leur nom sur des sujets officiellement tabous jusque-là :

Nous devons vous mettre au courant, tout d’abord, des démarches du Conseil des communautés auprès du gouvernement au sujet de la liberté de circulation,

de la correspondance avec des membres d’une même famille résidant hors du Maroc et de toutes les questions qui nous touchent de près. Nous avons entrepris nous-mêmes auprès de notre gouverneur, de nouvelles démarches concernant principalement la question de l’octroi des passeports, des libertés individuelles, et des difficultés rencontrées à ce sujet.

Le nouveau climat de sérénité ne résista malheureusement pas à la poursuite de l’activisme antioccidental de la diplomatie marocaine. Celui-ci atteignit son point culminant avec la constitution du groupe de Casablanca. Le 3 janvier 1961, Mohammed V ouvrit les travaux de la première conférence au sommet des États africains radicaux, regroupant les chefs d’État de la République arabe unie, de la Libye, du Ghana, de la Guinée, du Mali ainsi que Gouvernement provisoire de la République algérienne.

À l’ordre du jour de la conférence figuraient le Congo, la lutte contre la pénétra­tion israélienne en Afrique et le soutien au peuple palestinien. Sur tous ces points, la conférence adopta des résolutions d’un anti-impérialisme sans faille. Il était déjà difficile pour les observateurs de reconnaître, sous ce langage de militant révolutionnaire, la sagesse et la pondération habituelles de Mohammed V. Mais cela l’était encore doublement pour la population juive, traumatisée par ailleurs par les débordements qui marquèrent la présence de Nasser à Casablanca à l’occasion de cette conférence historique.

La visite triomphale du rais égyptien commença mal pour la communauté juive. L’atmosphère générale violemment anti-israélienne eut pour première conséquence une entorse inquiétante au protocole. Contrairement à la tradition, ni le Grand Rabbin ni aucune personnalité de la communauté juive de Casablanca ne furent conviés aux cérémonies officielles marquant l’arrivée du rais égyptien au port de Casablanca, le mardi 2 janvier 1961.

Cette absence, imputable aux seules autorités, se retourna contre la communauté juive, accusée par la presse de gauche de boycotter la visite du champion de l’arabisme. L’énormité du mensonge était telle que, trois jours plus tard, les journaux, qui avaient diffusé cette version des faits, durent publier le démenti offusqué de la communauté. Mais on sait la valeur des démentis, surtout lorsqu’ils arrivent trop tard.

Ce premier faux pas fut aggravé par l'attitude des responsables des services de sécurité égyptiens venus en éclaireurs. Effrayés de trouver à Casablanca une population juive nombreuse, fière et totalement libre de ses mouvements, ils étaient habitués, par leur propagande, à confondre Israélites et Israéliens. Ces responsables décrétèrent donc que, dans ces conditions, il leur était impossible d’assurer la sécurité du zaïm dans cette « véritable ville juive ».

Les services de sécurité marocains à leur tour, dépassés par l’ampleur de la mission délicate qui leur était confiée, firent preuve d’une extrême nervosité, voyant en tout juif un suspect. Des dizaines d’arrestations préventives furent effectuées sous les prétextes les plus extravagants. Un rabbin de nationalité suisse, qui se rendait paisiblement à sa yéchiva avec ses 25 jeunes élèves, fut arrêté avec eux sous l’accusation d’« organisation d’une manifestation hostile ».

Jeté en prison, le rabbin Vanikoff fut torturé, eut la barbe rasée et des dents arrachées, alors que ses élèves étaient également soumis à de mauvais traitements, certains même

étant contraints de profaner le shabbat en allumant, sur ordre, du feu. Le rabbin refusa de les abandonner quand la police voulut le libérer deux jours plus tard, à la suite de l’intervention énergique du consulat suisse, et resta avec eux en prison jusqu’à leur élargissement.

Des enfants portant des calottes bleu-blanc aux couleurs d’Israël, ou de couleur noire (interprétée comme un signe de deuil), furent malmenés ou arrêtés par des policiers qui leur crièrent : « Sales Juifs ! On va faire de vous du savon, attendez que Nasser soit parti ! »

Un bedeau appelant, comme à son habitude, les fidèles à la prière, fut accusé de lancer des slogans souhaitant la mort de Nasser. L’agitation antijuive gagna les couches populaires. Dans un cinéma de Casablanca, un film sur les atrocités nazies fut accueilli par des applaudissements et par le regret bruyamment exprimé qu’Hitler n’ait pas terminé sa besogne. Des contrôles furent effectués périodiquement – de manière peu discrète – autour des synagogues pour vérifier si on ne faisait pas de prières pour Sion pendant la tenue de la conférence de Casablanca.

Dans la presse, la surenchère antisioniste entre la gauche et la droite, pour une fois unanimes, fit craindre à la population juive, qui se terra chez elle, des débordements et des incidents de rue. Il n’en fut rien heureusement, même si l’alerte fut chaude. À aucun moment, les incidents regrettables de Casablanca ne s’étendirent au reste du pays, ce qui prouvait bien leur caractère de bavures locales.

Si, sur l’heure, les événements furent vécus de manière si traumatisante, ce ne fut pas tant en raison de leur gravité objective – somme toute, limitée dans le temps et dans l’espace – que du fait de leur caractère inhabituel, en contradiction avec la bienveillance traditionnelle des pouvoirs publics. Jamais depuis l’indépendance, les Juifs n’avaient vécu un épisode aussi alarmant. Était-ce un tournant ou une bavure sans lendemain ?

Si le président de la communauté de Casablanca, Meyer Obadia, ne réussit pas à se faire recevoir par le gouverneur de la ville, le Dr Benzaquen, jouant de son prestige d’ancien ministre, obtint du prince héritier et vice-président du Conseil, qu’il donnât les ordres nécessaires pour faire cesser brimades et humiliations. Le calme revint rapidement. Rien n’était changé dans la politique de bienveillance du Trône envers ses sujets juifs. On pouvait croire que le calme allait revenir définitivement, quand survint la tragédie du Pisces.

Juifs du Maroc a travers le monde –Robert Assaraf- De la tragédie du Pisces à la reprise de l'émigration-page 71

Juifs du Maroc a travers le monde –Robert Assaraf- De la tragédie du Pisces à la reprise de l'émigration

juifs du maroc

Ces excès, les dirigeants de la communauté juive en étaient convaincus, ne pouvaient refléter ni la position personnelle ni la position officielle des dirigeants de l’État au plus niveau. Ils sollicitèrent une audience du vice-président du Conseil, le prince Moulay Hassan, qui reçut sans délai, en présence du ministre de l’Intérieur, Si Bekkaï, le 13 janvier 1961, une délégation du Conseil des communautés conduite par son secrétaire général, David Amar, et étoffée par le Dr Benzaquen et le Grand Rabbin du Maroc, Shalom Messas.

Le prince héritier Moulay Hassan reconnut volontiers que la police de Casablanca s’était laissé aller à des excès regrettables que son père condamnait formellement, et promit qu’à l’avenir de tels incidents ne se reproduiraient plus. La question trop brûlante du naufrage du Pisces ne fut pas abordée.

La rencontre fut largement couverte par les médias nationaux, qui la présentèrent simplement comme ayant donné « une nouvelle occasion aux dirigeants de la communauté juive d’exprimer leurs sentiments de fidélité à la Couronne ». Discrètement, des policiers qui avaient commis des bavures furent limogés ou mutés. En signe de bonne volonté, les représentants de la communauté juive furent sollicités – secrètement – de se rendre à Al-Hoceima pour procéder à l’enterrement religieux des corps des 22 noyés repêchés en mer ou rejetés sur la côte, les autres ayant disparu à jamais dans les flots.

L’enterrement eut lieu selon les rites religieux par les membres de la Hébra de Tétouan, en présence du grand rabbin de la ville, rabbi Abraham Bibas, et du représentant du Conseil des communautés, Isaac Halioua, de Salé. Le carré du cimetière chrétien où furent enterrés les corps des naufragés fut ensuite muré et interdit d’accès.

L’affaire trouva une issue trois décennies plus tard. Durant toute cette période, les tragédies qu’avait connues le mouvement de l’alyah clandestine, en particulier le drame du Pisces, constituèrent un sujet tabou, aussi bien en Israël qu’au Maroc. En Israël, le Mossad avait imposé un strict embargo sur les publications relatives à l’émigration clan­destine d’Afrique du Nord. C’était un sujet tabou, une situation douloureusement vécue par ceux et celles qui avaient perdu des êtres chers lors de cette page d’histoire. Non seulement, il leur était impossible d’effectuer leur « travail de deuil » et de se recueillir sur la tombe de leurs proches, mais ils ne bénéficiaient d’aucune aide, morale ou matérielle, de l’Agence juive ou même de l’Union des originaires d’Afrique du Nord, laquelle observait la plus grande discrétion.

Au Maroc même, c'était un sujet également tabou tant pour les officiels que pour la communauté juive, soucieuse de ne pas rouvrir un dossier douloureux qui aurait pu compromettre les bonnes dispositions des autorités.

Le silence était si complet qu’il fallut attendre le début des années 1990 pour que le gouvernement israélien, à la requête du Pr Shimon Shetrit, d’origine marocaine, autorisât la publication partielle, trente-deux ans après les faits, du rapport d’enquête officiel. À ce jour, en 2008, la publication de l’intégralité de ce texte n’a toujours pas été autorisée.

Pourtant, dès l’arrivée au pouvoir du Likoud, qui marquait d’une certaine manière la « revanche » des Séfarades sur l’establishment ashkénaze, plusieurs personnalités d’origine marocaine avaient fait campagne pour que l’alyah clandestine des Juifs d’Afrique du Nord soit présentée comme l’une des pages les plus significatives et les plus glorieuses de l’histoire du jeune État.

Le député de la petite formation centriste Dash, Shmuel Tolédano, dont la famille, originaire de Meknès, s’était installée à Tibériade au milieu du xix siècle, fit campagne en ce sens en décembre 1980. C’était un sujet qu’il connaissait bien, puisqu’il avait été associé de près à la mise en œuvre de l’opération « Yakhine » en tant que responsable, au sein du Mossad, de l’immigration des «Juifs en détresse ».

Shmuel Tolédano obtint le soutien de David Lévy; Le 19 janvier 1981, le chef du gouver­nement, Menahem Begin, levait les restrictions mises à la publication d’infonnations sur les départs clandestins du Maroc, et faisait du 23 tevet, date du naufrage du Pisces, une journée commémorative annuelle de l’alyah clandestine en provenance d’Afrique du Nord.

Depuis 1981, cette journée est marquée, chaque année, par la tenue d’une cérémonie devant le monument érigé par la municipalité d’Ashdod à la mémoire des passagers du Pièces, en présence de ministres et de représentants de la marine israélienne, ainsi que par des journées d’études dont les travaux font l’objet de publications régulières sous la direction de Meir Knafo, l’un des responsables de l’organisation des vétérans de l’alyah nord-africaine clandestine.

Restait à régler la question du rapatriement des corps des naufragés, inhumés dans le carré chrétien du cimetière d’Al-Hoceima, dans le nord du Maroc. Responsable de l’Union des originaires du Maroc, Sam Ben Chetrit se rendit au Maroc en 1983, et fut autorisé à aller, dans la plus grande discrétion, à Al-Hoceima, où il put se recueillir devant les sépultures des malheureux passagers.

Les contacts qu’il noua alors, grâce à mon intervention, avec les autorités marocaines, permirent de trouver une solution à ce douloureux problème. Dans sa profonde humanité, le roi Hassan II était favorable à un transfert des corps en Israël, à une double condition : que le secret le plus absolu fût gardé sur cette décision, présentée comme un geste humanitaire et religieux, sans signification politique, et que l’on attendît le moment opportun pour pouvoir y procéder. De discrètes négociations s’ouvrirent alors par l’inter­médiaire de David Amar, le secrétaire général des Communautés israélites du Maroc, dont j’étais l’un des collaborateurs à l’époque.

Chargé de suivre ce dossier, dont l’heureux aboutissement prit plusieurs années, l’auteur de ces lignes éprouve naturellement certaines réticences à évoquer son rôle qui a été souligné cependant par plusieurs historiens et qui est donc de notoriété publique sans qu’il l’ait voulu. Il peut témoigner que Hassan II attachait une grande importance à cet acte humanitaire, au point de décider que le rapatriement des corps serait effectué à bord d’un avion affrété spécialement par le souverain marocain, et à ses frais. Un geste d’une délicatesse inouïe qui, lorsqu’il fut connu, bouleversa les originaires du Maroc installés en Israël et aux quatre coins du monde.

Pour bien souligner le caractère exceptionnel et sans précédent de ce geste, il suffit de rappeler que le gouvernement britannique n’a jamais manifesté le moindre souci de reconnaître sa responsabilité dans le naufrage de navires, tel le Struma, qui coulèrent alors qu’ils tentaient de briser le blocus maritime organisé par les autorités mandataires entre 1939 et 1948. Plus que tout autre, ce fait me semble très révélateur du caractère particulier des rapports entre le Maroc et ses Juifs.

Pour bien souligner le caractère « religieux » de ce geste, Hassan II avait insisté pour que l’exhumation des corps soit faite sous la responsabilité de la Hevra Kadisha, la confrérie mortuaire de la communauté de Casablanca, et par des rabbins marocains, sans intervention de dignitaires religieux israéliens. Généreux, le souverain ferma les yeux sur la présence, le 1er décembre 1992, lors de cette cérémonie poignante, de rabbins de Tsahal, au nombre desquels des officiers placés sous les ordres de l’aumônier général Gad Navon Fihma, originaire de Nakoura, et Sam Ben-Chetrit, venus tout spécialement d’Israël.

C’est à bord de l’avion affrété par le gouvernement marocain que les corps furent transportés. Le roi m’avait confié la mission de m’occuper de la location de l’avion et de toutes les questions logistiques relatives à ce voyage que je fis en compagnie de Serge Berdugo, dont j’avais accepté qu’il se joignît à moi lors de ce vol peu ordinaire.

L’arrivée de cet avion ne pouvait passer inaperçue, et des indiscrétions filtrèrent dans la presse israélienne, cependant que le gouvernement d'Yitzhak Rabin décidait d’accorder aux dépouilles des passagers du Pisces les honneurs d’obsèques nationales au cimetière du mont Herzl, dans le carré réservé aux « grands et aux héros de la nation ».

Loin de s’offusquer de cette entorse à l’accord initialement conclu, puisque le secret avait été gardé jusqu’au départ de l’avion du Maroc, Hassan II me demanda de repartir en Israël, une semaine plus tard, pour y représenter, en compagnie de Serge Berdugo, le Maroc lors de la cérémonie qui se déroula en présence du président de l’État, du Premier ministre, de nombreux membres du gouvernement, du président de la Knesset et des plus hautes autorités civiles et militaires ainsi, bien naturellement, que des membres des familles endeuillées et de plusieurs dizaines de milliers d’originaires du Maroc.

Le lendemain, lors d’une session extraordinaire de la Knesset, à laquelle j’eus le privilège de pouvoir assister en tant que représentant du souverain marocain, le Premier ministre Yitzhak Rabin rendit un hommage vibrant non seulement aux naufragés du Pisces, mais aussi au judaïsme marocain, dont il souligna le rôle dans la construction de l’État juif grâce à l’alyah de la plus grande partie de ses membres.

C’est se conformer au respect de la réalité historique et rendre un hommage mérité au roi Hassan II que de conclure sur l’évocation de cette cérémonie la partie de ce livre consacrée à l’émigration juive marocaine vers Israël avant et dès la naissance de cet État. Une formidable page d’histoire, avec son lot d’espoirs, de joies, mais aussi de drames et de tragédies, une page illustrant l’attachement muitiséculaire des Juifs marocains pour Sion.

Juifs du Maroc a travers le monde –Robert Assaraf- De la tragédie du Pisces à la reprise de l'émigration-page 76

Juifs du Maroc a travers le monde –Robert Assaraf- De la tragédie du Pisces à la reprise de l'émigration

juifs du maroc

Au lendemain de la tragédie du Pisces, la détente voulue au sommet par le souverain eut du mal à convaincre la base de la communauté, d’autant que, pour remonter le moral chancelant de ses partisans, l’organisation clandestine sioniste d’autodéfense fit distribuer dans les quartiers juifs, dans la nuit du 8 au 9 février, un tract qui appelait à observer deux minutes de silence pour le trentième jour de deuil, un mois après le naufrage du Pisces.

C’était bien la première fois que des juifs avaient recours à une telle forme de « combat », si contraire à leur tradition de civisme et d’obéissance. L’initiative risquait d’apparaître comme un défi aux autorités. Mais cette fois, l’Agence juive et le gouvernement israélien étaient résolus à porter le problème devant l’opinion internationale pour faire pression sur le gouvernement marocain et l’amener à changer sa position sur le problème de l’émigration.

Tiré à des milliers d’exemplaires, le tract, tout en se gardant soigneusement d’attaquer le Palais et la personne du roi – ce qui, même en ces moments critiques, n’aurait pas manqué d’indisposer aussi bien ses destinataires que la communauté juive – ne se montra pas moins sévère contre « ceux qui intrigueraient contre les Juifs ». En voici le texte :

À NOS FRÈRES ISRAÉLITES DU MAROC

Quarante-quatre de nos frères, poussés par un intense désir de vivre en Terre sainte et pleins d’espoir pour l’avenir, ont disparu en mer. Seuls quelques-uns d’entre eux ont été ensevelis selon nos rites. Les autres ont été engloutis par les abîmes marins ; leurs familles, tout le peuple d’Israël et nous-mêmes, nous pleurons leur perte.

Un espoir vieux de deux mille ans pousse les Israélites à partir, par tous les moyens et par tous les chemins, vers Sion et Jérusalem. Toute certitide de trouver place dans le Maroc indépendant a disparu. Il se peut que le Palais ne soit pas mêlé à la vague antijuive qui déferle en ce moment. Nous savons que l'antisémitisme contredit les principes de l’islam, Mais il existe des éléments qui ont décidé de nous poursuivre et de nous humilier. Que ceux-ci sachent que leur fin sera amère. D’Amalek et de Haman à Hitler et Eichman, la liste est longue de ceux que le destin a frappés.

Le texte du tract se poursuivait ainsi :

NOUS NE SOMMES PAS SEULS.

Toutes les communautés d’Israël dans le monde pleurent nos morts et luttent pour nos droits et nos libertés. Voyez la véritable tempête qui s'est levée dans les journaux du monde entier, dans les organisations juives et non juives, dans les Parlements. Demain, trentième jour du deuil, unissons-nous à midi pendant deux minutes pour communier dans leur pensée. C’est là notre première mani­festation.

NE PERDEZ PAS COURAGE. RESTEZ FORTS ET HARDIS !

LE COMBAT POUR NOS DROITS ET LIBERTÉS CONTINUE !

Contrairement aux instructions, un groupe de jeunes militants de Meknès commit l’imprudence de commencer la diffusion du tract avant la nuit et de coller un exemplaire sur le mur… d’un commissariat de police ! Leur arrestation permit à la police d’arriver en quel­ques jours à démanteler une partie du réseau, et de procéder à une vague d’arrestations à Fès, Rabat et Casablanca. Les 21 suspects furent dirigés vers la prison de Meknès, réputée pour la sévérité de son régime.

La découverte d’un revolver chez l’un des prévenus donna à penser à la police quelle venait de mettre la main sur un dangereux réseau terroriste. Elle tenta par la torture d’arracher des aveux aux militants incarcérés. L’un des prisonniers, Rafi Ouaknine, devait même en mourir quelques semaines plus tard, à Paris, où il avait été envoyé d’urgence en traitement. Tous les autres furent discrètement libérés par la suite, sans passer en jugement.

Dans l’ensemble de la communauté, le désarroi était si profond que même l’écrivain de l’Indépendance, celui qui avait appelé des frères à faire le pari du Maroc, Carlos de Nesry, s’en fit l’écho dans un retentissant article de la Voix des communautés de mars 1961. Le journal avait repris sa publication après quatre années de silence, avec, pour directeur de la rédaction, Victor Malka. Dans son article, Carlos de Nesry écrivait :

Faudrait-il comme jadis à Byzance mettre une sourdine à nos prières messia­niques et expurger de nos textes liturgiques toute allusion au retour de Dieu sur la Terre ? Quoi qu ’׳il en soit, pendant quelques jours, nous avons cru revivre des épisodes qui étaient enfouis au fond de notre mémoire atavique.

Pour ajouter à la confusion et à la division, un groupe de militants communistes et gauchistes, dont Abraham Sarfaty, Joseph Lévy, Simon Lévy, Judah Azuelos, publia dans le quotidien de l’UNFP, El-Tahrir, un appel à la population condamnant le sionisme et ses agents au Maroc :

Dans certaines villes du Maroc, un tract  sioniste a été distribué dans lequel on critique le Maroc. Le but de ce tract est de faire naître un malaise qui couvait déjà après la campagne de presse des journaux al Fajr et Al Oumal notamment. Nous, Israélites marocains soussignés, dénonçons le sionisme comme étant un instru­ment entre les mains du colonialisme et une arme de division employée contre le peuple marocain. Nous protestons contre les activités sionistes qui veulent pousser les Israélites marocains à quitter leur pays.

Musulmans et Israélites, nous devons conjuguer nos efforts afin de parfaire notre indépendance et créer les conditions d’une vie heureuse qui garantisse la démocratie et la sécurité à tous. La défense de notre pays étant notre principal souci, nous protestons contre les manoeuvres colonialistes tendant à créer au Maroc une atmosphère de panique.

Si, malgré la condamnation officielle de leurs dirigeants, les habitants des mellahs tirèrent quelque fierté étonnée du courage des distributeurs de tracts, ils connaissaient trop bien les règles du jeu au Maroc pour placer le moindre espoir dans cette forme d’action. Ils ne désespéraient pas des voies plus traditionnelles du dialogue discret des Juifs de cour avec les autorités. Les représentants du Conseil des communautés furent en effet reçus deux jours plus tard, le 15 février 1961, par le ministre de l’Intérieur, Si Bekkaï, qui leur donna toutes assurances sur la levée des restrictions et des entraves à l’octroi des passe­ports. Il ajouta que des instructions en ce sens allaient être envoyées aux gouverneurs pour qu’aucune discrimination ne soit plus perpétrée à l’encontre des Israélites et que, si dans le passé on pouvait se plaindre d’une certaine lenteur bureaucratique, les formalités allaient à l’avenir être accélérées.

Si Bekkaï ne faisait certes que refléter la position royale, mais, aussi rassurantes que fussent ses promesses, les circonstances avaient pour le moins rendu problématique leur crédibilité. Pour transformer l’atmosphère, un choc psychologique était nécessaire et seule une rencontre avec l’instance suprême, le père de la nation, pouvait le produire en cette heure dramatique.

Malgré ses troubles auditifs de plus en plus douloureux, Mohammed V tint à recevoir, le 18 février 1961, la délégation de la communauté conduite par le Dr Benzaquen et David Amar, qui lui remit un mémoire où la gratitude et l’espoir le disputaient à l’inquiétude et à la méfiance. Le sujet, toujours tabou, de la tragédie du Pisces n’y était pas évoqué. Le mémorandum disait :

Sire,

Depuis l’accession au Trône de Votre Majesté, les Marocains de confession israé- lite ont eu le sentiment que, dans le prolongement des traditions généreuses de la dynastie alaouite, ils avaient en Votre Majesté un allié naturel et, d’emblée, ils lui ont témoigné leur fervent attachement. L’admirable constance avec laquelle Votre Majesté a veillé à leur sort et à leurs intérêts moraux et matériels, la résistance inébranlable manifestée par Votre Majesté lors de la sombre époque des bis d'ex­ception, ne pouvaient que renforcer les sentiments de gratitude et d’amour.

Dès le retour d’exil, la première pensée et les premières paroles de Votre Majesté ont été pour proclamer que les Israâites devaient être considérés comme des sujets marocains à part entière… Tout cela est tellement gravé dans la mémoire et dans le cœur de chaque Israélite que, quelles qu 'eussent été et quelles que soient les vicissitudes politiques de notre pays, Votre Majesté est devenue l’incarnation de notre nation et le garant de sa stabilité. Les populations israélites avaient un sentiment de sécurité absolue, et, dès l’indépendance proclamée, elles ont tenu dans leur elan d’enthousiasme à participer à l’œuvre commune.

Cependant, dès 1956, certaines mesures sont venues contrarier cet elan et susciter les premières inquiétudes. Les entraves apportées à la liberté de circu­lation avaient frappé particulièrement  l’imagination des populations israelites, passionnément attachées à ce droit dans lequel elles voyaient le fondement essentiel de leur liberté.

D’autres mesures sont venues s’ajouter à cette restriction ; malgré tout, les Israelites marocains, faisant la part de certaines nécessités politiques pour le pays, gardaient intacte leur confiance. Malheureusement les incidents graves qui ont eu lieu à l’occasion de la Conférence de Casablanca et qui ont été portées à la haute connaissance de Votre Majesté, ont sérieusement altéré la situation. Les campagnes de presse qui ont entouré et suivi cette conférence, la véritable démagogie dont font preuve certaines organisations pour qui la question juive est devenue un prétexte idéal dans leurs rivalités politiques, ont alourdi l’atmosphère d'une façon dangereuse et créé un sentiment de panique dans tous les milieux israélites sans exception. C’était pour éviter qu ’une telle situation ne dégénère que le Conseil des communautés israélites du Maroc a sollicité cette audience de Votre Majesté afin d’exposer à Sa haute attention les mesures qui seraient susceptibles de ramener le calme et la confiance.

Le mémoire énumérait ensuite les quatre sujets de préoccupation de la communauté : les entraves à la liberté de circulation ; le détournement – déjà signalé dès la fin de l’année 1959 – de jeunes filles mineures et leur conversion à l’islam ; les exactions policières ; et le statut légal du Conseil des communautés.

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