Memoires Marranes-Nathan Watchel-Un autre bout du monde

Memoires marranes

Que les phénomènes de refoulement des origines juives, sous ses formes diverses, soient largement dominants rend d’autant plus remarquable la survie, même minoritaire, même fragmentée, d’une mémoire marrane. Le Brésil, tout en étant la terre des multiples métissages, réunit en effet certaines par­ticularités qui se sont avérées favorables à la persistance de la foi du souvenir et à sa transmission jusqu’à nos jours.

On sait les caractères originaux du marranisme portugais et, au sein de ce dernier, ceux du marranisme brésilien. Les Juifs qui, en 1492, avaient fui l’Espagne pour chercher refuge au Portugal figuraient parmi les plus ardents dans leur foi. Lorsqu’un peu plus tard, en 1497, le roi Manuel décida à son tour de leur imposer le baptême, le contexte et l’enchaînement des circonstances différaient considérablement du cas espagnol. En effet les vagues de conversion forcée avaient commencé en Espagne des la fin du XIV siecle, puis elles avaient continue au long du XV en laissant subsister une communaute juive peu a peu diminuee, jusqu’a l’expulsion finale. Au contraire, au Portugal, c’est la communaute juive tout entiere qui, dans le meme temps, subit la conversion forcee, de sorte que ses reseaux de solidarite et de sociabilite ne furent pas soudainement demanteles: ils devinrent simplement clandestins. A quoi s’ajoutent d’importantes differences entre les conjonctures respectives concernant la repression de l’heresie judaisante. En Espagne, l’lnquisition fut introduite des 1480 et exerca contre les croyances et pratiques crypto-juives, pendant les premieres decennies de son fonctionnement, des poursuites d’une intensite et d’une severite telles que, des la mi-XVIe siecle, le marranisme espagnol, sauf en quelques cas residuels, se voyait pratiquement extirpe. En revanche, au Portugal, dans les annees qui suivirent la conversion forcee, les autorites firent preuve d’une relative tolerance quant a la perpetuation discrete de pratiques juives, jusqu’au moment ou l’lnquisition, en 1536-1540, y fut egalement introduite. Cette phase d’une quarantaine d’annees (1497-1540־) permit ainsi la formation d’un marranisme portugais specifique, solidement constitue.

Curieusement, des phenomenes semblables de decalages conjoncturels se repetent sur le continent americain: combines a un ensemble d’autres facteurs (tels que la plus forte densite de la population nouvelle-chretienne dans la colonie portugaise), ils rendent compte egalement de la specificite du marranisme bresilien. De fait, dans 1’Amerique hispanique, principalement au Mexique, en Nouvelle-Grenade et au Perou, les grandes vagues de repression se situent pendant le dernier quart du XVIe siecle, puis le deuxieme quart du xvne, frappant severement les reseaux de nouveaux-chretiens, dont les traces s’estompent ensuite rapidement. En contraste, au Bresil, l’activite inquisitoriale reste tres moderee (relativement) pendant quelque cent cinquante ans, puisque c’est a l’extreme fin du XVIIe siecle (avec le debut du « cycle » de l'or dans les Minas Gerais) que se declenchent les poursuites intenses contre les judaisants, qui se prolongent jusque dans la seconde moitie au XVIIIe siecle.

 Autrement dit, la longue duree d’un siecle et demi pendant laquelle le Bresil ofFrait aux judaisants un refuge exceptionnellement sur repete et renforce en quelque sorte le phenomene de cristallisation crypto-juive qui s’etait produit au Portugal, au cours du siecle precedent, pendant les quatre decennies consecutives a la conversion forcee: soit une nouvelle phase de consolidation et une particularite supplementaire a l'interieur du marranisme portugais.

Ce n’est pas tout. Une autre particularite de l’histoire bresilienne n’a pu manquer d’imprimer sa marque sur la memoire marrane: il s’agit de l’episode d’occupation hollandaise qui, quoique bref, eut un fort impact sur le devenir de la colonie. On sait que le Bresil hollandais s’etendait largement sur la frange cotiere de la region du Nordeste, du Pernambuco au Maranhao, et que la premiere synagogue creee au grand jour sur le continent americain, en 1636, n’est autre que celle de Recife. Un certain nombre de nouveaux-chretiens (non pas tous, certes) declarerent alors ouvertement leur judaisme, et l’existence de la synagogue Zur Israel, meme de courte duree, eut certainement une influence determinante sur les milieux marranes du Nordeste bresilien.

 La vie communautaire, la celebration des fetes, l’enseignement des rabbins Isaac Aboab da Fonseca et Moises Rafael de Aguilar revitaliserent les connaissances en matiere de religion juive chez les nouveaux-chretiens deja etablis dans la colonie. Une oeuvre de proselytisme fut egalement deployee, qui deborda meme jusqu’au Bresil reste sous controle portugais, comme en temoigne la tentative malheureuse d’Isaac de Castro a Bahia. –

Apres la defaite des Hollandais, en 1654, les Juifs venus d’Amsterdam purent reembarquer pour les Pays-Bas (ou a destination des Caraibes, voire de la Nouvelle-Amsterdam, la future New York). Mais les nouveaux-chretiens deja etablis au Bresil ne purent, selon.une tradition orale transmise jusqu’a nos jours, que se refugier a l'interieur des terres, dans les vastes etendues du sertao. Le Bresil peuple par les Europeens, Portugais ou Hollandais, se limitait au milieu du XVIIe siecle a une etroite frange cohere, et c’est surtout a partir des annees 1650-1660 que, de fait, les entreprises de colonisation des aires plus lointaines et plus inhospitalieres paraissent se multiplier dans le Pernambuco, la Paraiba ou le Rio Grande do Norte. Or les nouveaux- chretiens jouent encore un role eminent dans ce vaste mouvement d’expansion, comme en temoigne aussi la formation d’une culture populaire sertaneja comportant bien des traits herites d’influences judaisantes.

Le foyer de rayonnement que representait la synagogue de Recife avait certes disparu apres le depart des Hollandais, mais les sources d’informations provenant des communautes juives des «terres de tolerance », bien que desormais episodiques, ne tarirent pas completement. Les migrants nouveaux-chretiens continuerent a affluer au Bresil au long des XVIIe et XVIIIe siecles et certains d’entre eux avaient suivi des itineraires passant par l'Italie, la France du Sud-Ouest ou les Pays-Bas. Rappelons que tel etait le cas, par exemple, de Miguel de Mendonca Valladolid, ne en Espagne vers 1692, qui a l’age de sept ans fut emmene par sa mere a Amsterdam, ou il recut une education juive.

Ses peregrinations le conduisirent ensuite en Flandres a Bruxelles, en France a Bayonne, au Portugal a Lisbonne, et enfin au Bresil, d’abord a Bahia, puis a Rio de Janeiro et Sao Paulo, d’ou ses activites commerciales le mettaient en relation avec les Minas Gerais. Or son education dans la communaute d’Amsterdam permettait aussi a Miguel de Mendonca Valladolid de faire beneficier les milieux marranes bresiliens de ses connaissances concernant les celebrations et pratiques rituelles juives: aussi bien le retrouvons-nous dans le cercle de Manoel Mendes Monforte, medecin et maitre de moulin, repute pour sa bibliotheque de plus de deux cents volumes, et lui-meme situe au centre d’un important reseau de nouveaux- chretiens judaisants a Bahia. L’on signale egalement la circulation de cahiers manuscrits contenant des prieres ou indiquant le calendrier des fetes juives. Ainsi des informations, meme episodiques, liees a la perpetuation de pratiques judaisantes pouvaient-elles continuer a parvenir jusqu’au Bresil. Elles restaient neanmoins extremement rares dans les lointains sertoes, ou la memoire marrane se fondait essentiellement sur la transmission orale et la fidelite a un ensemble de coutumes «familiales».

Lorsque le marquis de Pombal abolit, en 1773, la distinction entre vieux et nouveaux-chretiens, la persecution inquisitoriale de l’heresie judaisante cessa brusquement, tant au Portugal qu’au Bresil, a la suite de cette decision politique. Or il ne semble pas que, malgre les coups portes, les reseaux marranes avaient alors totalement disparu: des survivances persistaient, surtout au Bresil, qui permettent de comprendre les resurgences du xxe siecle.

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