Les Israelites au Maroc-"Reconnaissance au Maroc" Charles de Foucauld

Appendice

Les Israelites au Maroc

Extrait du livre "Reconnaissance au Maroc"

1883-1884

Vicomte Charles de Foucauld

Les Israélites du Maroc se divisent en deux classes : ceux des régions soumises au sultan, Juifs de blad el makhzen; ceux des contrées indépendantes, Juifs de blad es stba.

Les premiers; protégés des puissances européennes, soutenus par le sultan, qui voit en eux un élé­ment nécessaire à la prospérité commerciale de son empire et à sa propre richesse, tiennent par la cor­ruption les magistrats, auxquels ils parlent fort haut, tout en leur baisant les mains, acquièrent de gran­des fortunes, oppriment les Musulmans pauvres; sont respectés des riches, et parviennent à résoudre le problème difficile de contenter à la fois leur avarice, leur orgùeil et leur haine de ce qui n'est pas juif. Ils vivent grassement, sont paresseux et efféminés, ont tous les vices et toutes les faiblesses de la civilisation, sans en avoir aucune des délicatesses. Sans qualités et sans vertus, plaçant le bonheur dans la satisfaction des sens et ne reculant devant rien pour l’atteindre, ils se trouvent heureux et se croient sages.

Les Juifs de blad es siba ne sont pas moins méprisables, mais ils sont malheureux : attachés à la glèbe, ayant chacun leur seigneur musulman, dont ils sont la propriété, pressurés sans mesure, se voyant enlever au jour le jour ce qu’ils gagnent avec peine, sans sécurité ni pour leurs personnes ni pour leurs biens, ils sont les plus infortunés des hommes. Paresseux, avares, gourmands, ivrognes, menteurs, voleurs, haineux surtout, sans foi ni bonté, ils ont tous les vices des Juifs de bladel makhzen, moins leur lâcheté. Les périls qui les menacent à toute heure leur ont donné une énergie de caractère inconnue à ceux-ci, et qui dégénère parfois en sauvagerie sanguinaire (1).

(1) J'écrit des juifs du Maroc moins de mal que je n’en pense, parler d'eux favorablement serat altérer la vérité. Mes observations s’appliquent à la masse du peuple : dans le mal general, Il existe d'heureuses exeptions!. A Fas, à Sfrou, à Meknes, à Tâza, à Tazenakht, à Debdou, au d’antrés lieux encore, J’ai vu des Iraélites donner l’exemple de la vertu'. Le grand rabbin de Fas était, aux yeux des Musulmans memes, uns des hommes les  plus justes de son temps. Mais ces modeles sont rares et on les imite peu.

  1. — Israélites de blad el makhzen.

Le Juif se reconnaît à sa calotte et à ses pantoufles noires : il ne lui est pas permis de les porter d'une autre couleur. Dans la campagne, il peut aller a ane et à mulet, mais s'il rencontre un religieux ou une chapelle, il met pied à terre ou fait un détour. Aux péages et aux portes, il est soumis à une tax-ecomine les bétes de somme. En ville, il se déchausse et marche à pied ; les rues voisines de certains sanctuaires lui sont interdites. Il demeure hors du contact des Musulmans, avec ses coreligionnaires, dans un quartier  spécial appelé mellah : le mellah est entouré de murs; une ou deux portes lui donnent entrée; on les ferme à 8 heures du soir. Dans le mellah, le Juif est chez lui : en y entrant, il remet ses chaussures, et le voilà qui s’enfonce dans un dédale de ruelles sombres et sales ; il trotte au milieu des immondices, il trébuche contre des légumes pourris, il se heurte à un âne malade qui lui barre le chemin ; toutes les mauvaises odeurs lui montent au nez ; des sons discordants le frappent de toutes parts ; des femmes se disputent d’une voix aigre dans les maisons voisines, des enfants psalmodient d'un ton nasillard à la synagogue.

Il arrive au marché : de la viande, des légumes, beaucoup d’eau-de-vie, quelques denrées com­munes, tels sont les objets qu’on y trouve; les belles choses sont dans la ville musulmane. Le Juif fait ses achats et, reprenant sa route, il gagne sa maison ; s’il est pauvre, il se glisse dans une chambrelte où grouillent, assis par terre, des femmes et des enfants : un réchaud, une marmite forment tout le mo­bilier; quelques légumes la semaine, des tripes, des œufs durs et un peu d'eau-de-vie le samedi, nour­rissent la famille.

Mais notre Juif est riche. Au moment où il pousse la porte noire, surmontée de mains pour préserver du mauvais œil, qui ferme sa demeure, il pénètre dans un monde nouveau. Voici le jour, la propreté, la fraîcheur, la gaieté. Il entre dans une cour carrée entourée de deux étages de galeries donnant accès aux chambres. Le ciel apparaît, d'un bleu ardent. Les derniers rayons du soleil font briller comme des miroirs, au faite de la maison, les faïences coloriées dont tout est revêtu, murs, colonnes, sol de la cour, plancher des chambres.

Une odeur de bois de cèdre remplit et parfume la demeure. Des enfants rentrant de l'école jouent et crient. Des femmes, bras nus et poitrine découverte, vêtues d'une jupe de couleur éclatante et d'une petite veste de velours brodée d'or, un mouchoir de soie sur la tête, se délassent et causent, assises dans la cour. Au fond des chambres, des vieillards, à figure pâle, à longue barbe blanche, attendent, le livre à la main, l’heure de la prière du soir. Dans les galeries, des servantes, accroupies près des réchauds, apprêtent le repas. Il y a trois ou quatre pièces à chaque étage : elles sont immenses, très élevées, à plafonds de bois de cèdre, à grands murs blancs garnis dans le bas de faïences ou de tentures ; portes, placards, plafonds, toutes les boiseries sont peintes d'or et de cou­leurs éclatantes. Peu de meubles : deux vastes armoires tenant la largeur entière de la chambre à ses deux extrémités; au-dessus de chacune, un lit de fer; à terre des matelas, des tapis, des coussins; sur les murs, quatre ou cinq pendules dont aucune ne marche et autant de grandes glaces couvertes de rideaux de mousseline pour les protéger.

Dans chacune de ces pièces vit une famille entière, le père, ses épouses, ses enfants non mariés, ses hôtes. C’est une animation, un bourdonnement continuel ; ce sont aussi, entre femmes, des disputes de toute heure. « La femme querelleuse, » dit Salomon, « est semblable  à un toit d'où l’eau dégoutte sans cesse au temps d'une grosse pluie ». Il faut avoir habité avec des Juifs pour bien comprendre ce proverbe.

Tout à coup le silence se fait, les femmes parlent bas, les enfants se taisent. Le soleil vient de se coucher. Chaque homme se lève et, se plaçant devant un mur, récite, en se balançant, sa prière : tantôt il remue les lèvres en silence, tantôt il psalmodie a mi-voix; le voici qui fait une inclination profonde, la prière est finie; les causeries éclatent de nouveau : à table, le dîner est prêt. Le Juif a un hôte ; il s'assied avec lui sur un tapis ou sur des coussins, le reste de la famille  mange a part, dans un coin. On place une petite table devant les deux hommes, on apporte le thé ; il y a du thé a l'ambre, à la verveine, à la menthe ; on en boit trois tasses, puis se succèdent un potage très épicé, des quartiers de mouton bouilli, des boulettes de viande hachée au piment, des tripes et du foie au piment, un poulet, des fruits confits dans le vinaigre, d'autres frais ; c'est un repas distingué. Une carafe pleine d'un liquide incolore est entre les deux Juifs; ils s’en versent de grands verres et, tout en mangeant, en boivent un litre à eux deux ; on pourrait croire que c'est de l'eau : c’est de l’eau-de-vie.

Au milieu du dîner entrent trois musiciens ; deux sont des Juifs; ils portent, le premier, une flûte, l'autre, une sorte de guitare ; le dernier est musulman, il chante. Les chansons sont si légères qu'on n'en peut rien dire, pas même les titres. Les instruments accompagnent. Les femmes et les enfants répètent les refrains et battent des mains en cadence. Le bruit attire les voisins ; bientôt on est vingt-cinq ou trente en cercle autour des artistes. Quel contraste entre ce pauvre chanteur musulman et les Juifs qui l’entourent  ! lui, beau ,la ligure éveillée, spirituelle, grands yeux expressifs, dents superbes, cheveux bien plantés et rasés, barbe courte, bien fait, souple, mains et pieds charmants, et, quoique misérable, brillant  de propreté. Eux, laids,à l'air endormi, presque tous louchant, boiteux ou borgnes, crevant de graisse ou maigres comme des squelettes, chauves, la barbe longue et crasseuse, mains énormes et velues , jambes prèles et arquées, pas de dents, et, même les riches, d'une saleté révoltante.

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