Temoignages-souvenirs et reflexions sur l'œuvre de L'Alliance Israelite Universelle-L'école de l'Alliance à Marrakech-Fiby Bensoussan

L'école de l'Alliance à Marrakech

Fiby Bensoussan

Avant l'ouverture des écoles de l'Alliance israélite à Marrakech, mon père racontait que les leçons de français étaient enseignées dans une chambre vide sans bancs ni tableau. Parfois, les élèves étaient plus âgés que les professeurs. Il n'y avait bien entendu que l'élément masculin, les filles se consacrant à l'apprentissage de leur rôle de femmes au foyer ou apprenant des métiers tels que la couture, la broderie, la finition de vêtements, de caftans rutilants de fils d'or et d'argent, de sérouals artistement piqués à la machine à coudre qui venait de faire son apparition dans les foyers, etc.

Puis ce fut l'événement extraordinaire de la construction de deux écoles une pour les filles, l'autre pour les garçons dans les jardins de Znuma et Afia (une partie du merveilleux Agdal royal). Le jour de l'inscription, ce fut la ruée. C'était surtout les mères qui amenaient leurs filles et leurs garçons. Les mères qui regrettaient de ne savoir ni lire, ni écrire désiraient voir leurs filles avoir accès à l'instruction.

Les jeunes garçons aiguisés par l'étude de l'hébreu font de rapides progrès sautant souvent de classe. Les filles rivalisaient entre elles et parvenaient à suivre facilement les leçons. Seul restait l'accent impossible du Français, poussé parfois jusqu'au ridicule.

Accompagnée de ma mère et de ma grande sœur, nous attendons fébrilement l'appel de nos noms. Quelle émotion, nous voilà inscrites ! Il faudra revenir munies d'ardoise, de craies et revêtues d'un tablier beige garni de bleu, la tenue uniforme pour toutes les petites filles, les garçons eux sont en tablier noir.

 

En rang, la maîtresse armée d'une règle, inspecte les cheveux. S'il y a des lentes, c'est qu'elles ont des mères. Renvoyées chez elles pour arracher les lentes une à une et ne revenir que la tête parfaitement propre. Les ongles en deuil subissent le même traitement. Dans les petites classes, nous n'avons pas toujours la même maîtresse et des monitrices ou des remplaçantes se relaient autour de nous. Malgré cela, j'apprends facilement et plus tard, je vais aimer avec passion la langue française, riche et élégante. C'est l'aventure la plus exaltante pour les petites filles.

La récréation nous trouve excitées, bavardes et pressées de courir et de jouer. Je me souviens de nos premières maîtresses que nous admirions pour leur beauté et leur élégance. Leur parasol était souvent assorti à leurs robes C'était les filles du grand Rabbin Pinhas Cohen. La grande s'était mariée et partit habiter Mazagan. Nina la cadette s'était mariée à M. Cohen qui enseignait aux garçons. On l'appelait Hérode, ses cheveux roux étaient flamboyants.

Pour se rendre à l'école, on pouvait y aller soit du Mellah ou encore à partir de la Médina (beaucoup de familles habitaient dans les quartiers des Arabes), en longeant l'austère cimetière juif. Les mendiants venus souvent de l'Atlas sont accroupis contre les murs. Devant le cimetière, une immense montagne que nous grimpons et dévalons avec des cris de Sioux. Une cantine distribue aux pauvres soupe ou riz.

En 3ème, nous avons eu Mme Cami grassouillette aux yeux aussi bleus que le ciel de Marrakech au printemps. Elle était pétrie de bonté et de gentillesse. Pendant l'heure de la gymnastique, elles nous faisait faire des huit avec nos bras ou puiser l'eau des puits, alors que nous avions des ailes aux pieds et ne rêvions que de courir et de jouer. Nous étouffions nos fous rires pour ne pas lui déplaire, car nous toutes l'aimions. Mme Cami était aussi tendre qu'une maman. Nous attendions impatiemment l'heure de la récréation pour nous livrer à nos jeux favoris : en sautant à la corde en chantant "l'aéroplane de St-Malo", en jouant à l'escargot en poussant la palette du pied, en jouant à saute-mouton, à "la balle jolie balle..ou encore aux ânes, soit en contournant sans les toucher un grand nombre de zéros tracés sur l'ardoise, en tapant sur le dos de la main de celui qui ne la retire pas assez vite de la paume de son adversaire et qui reçoit alors une tape cuisante, ou encore "à la ronde des muets".

En 2ème classe, ce fut Mme Abou. Nous lui devons tout ce que nous avons appris en dehors des leçons. Grande, autoritaire, elle avait le sens de la justice et de l'humour. Un jour que nous ne connaissions du mot qu'une femme enceinte, elle fit venir son fils Lucien, âgé de six ou sept ans, pour nous apprendre que le mot enceinte voulait dire aussi un rempart autour d'une ville.

Un première, l'année de l'examen final, ce fut Mlle  Tolédano toujours bien habillée et bien coiffée. Elle était la seule à venir à l’école dans sa voiture. Un matin, nous avons trouvé l'école en effervescence. Mlle Tolédano est morte dans un accident de voiture sur la route de Casablanca. Nous sommes bouleversées, d'autant que cette année est l'année où nous espérons réussir à obtenir notre diplôme. M. Bibas, le directeur des deux écoles est venu nous voir pour nous annoncer que nous aurions Mme Abou pour terminer l'année. M. Bibas est très près de ses élèves et couvait presque tous nos parents. En cette année 1935 il fait une chaleur accablante, mais nous, les enfants, ne ressentons ni la canicule, ni le froid cinglant de l'hiver.

 

Nous travaillons sérieusement, Mme Abou ne supportant ni bavardage ni paresse. A la récréation, quand elle nous surprenait en train de parler en arabe, nous devions payer deux sous pour chaque oubli. C'est grâce à elle que notre promotion a connu 80 pour cent de réussites. J'ai une mention bien ce qui déplaît à mon frère qui attend les résultats. Il voulait pour moi une mention très bien.

Enfin, c'est la joie, la liberté. Les familles aisées jamais opulentes, envoient leurs enfants pour les vacances au bord de la mer, à Mogador ou à Mazagan. Les jeunes se baignent jouent, apprennent à vivre en société. Une expérience fantastique. Connaître une autre ville, ses habitants et son climat. Malgré le vent de l'alizé, Mogador demeure cette petite ville bleue et blanche, où l'on vit chaque heure comme un cadeau du ciel.

Nous sommes sorties de cette première école riches de poésies. Des fables de La Fontaine (le par cœur est obligatoire). Même le Cid que je peux encore réciter au grand ahurissement de mes enfants.

Les enfants de famille nanties avaient droit à l'écolage alors que les autres avaient droit à la cantine. Durant la Seconde Guerre mondiale et sous le régime de Vichy, certaines élèves qui fréquentaient le lycée français en furent renvoyées.

Je suis et resterai toujours reconnaissante à l'Alliance où j'ai appris une langue raffinée qui comble ma soif de culture et qui m'a aidé à évoluer dans la vie. Je remercie de tout cœur l'organisation, l'école et nos maîtresses si dévouées. 

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